Choc des cultures ou choc de l'inculture ?

Choc des cultures ou choc de l’inculture ?

 

Brain

 

Certains aiment à voir dans l’immigration originaire des pays d’Afrique du Nord, majoritairement musulmane, un danger pour la culture française. Le nombre important de ces immigrés ou de leurs descendants –aussi français que vous et moi- constituerait selon leurs dires une menace pour la survie des traditions de notre pays. On a vu ainsi éclore la « théorie du grand remplacement », sacralisée par l’extrême-droite, puis consacrée comme argument légitime du débat national depuis la parution du livre de Michel Houellebecq –Soumission- l’année dernière. L’ouvrage s’assumant comme une fiction, on peut s’interroger sur l’intention de ceux qui ont voulu y voir un enjeu sociologique majeur…

La phobie des étrangers qui deviendraient plus nombreux que les nationaux apparaît dans le discours des Egyptiens, au début du livre de l’Exode (1, 9-10): « Voyez le peuple des enfants d’Israël est plus nombreux et plus puissant que nous. Allons, agissons avec circonspection envers lui, de peur qu’il ne s’accroisse encore, et alors, survienne une guerre, il pourrait se joindre à nos ennemis, nous combattre et il quitterait le pays ». La sortie d’Egypte nous montre qu’en réalité les Hébreux n’avaient alors aucune vocation guerrière : « Quand Pharaon fit partir le peuple, Dieu ne le dirigea point par le pays des Philistins, car il était proche ; parce que Dieu disait : ‘De peur que le peuple regrette quand ils verront la guerre, et qu’ils retournent en Egypte’ » (Exode 13, 17). Si le risque n’est pas réel, c’est que la crainte est fantasmée. Pourquoi ? Pour quelle raison certains voient-ils la culture étrangère comme une  agression contre leur propre identité ?

Selon le Rav livournais du 19ème siècle, Elie Benamozegh, «  il est certain que, dans le domaine moral aussi bien que dans le monde physique, tout type doué d’une très grande force vitale est capable de résister aux influences du milieu ». Ceci-dit poursuit-il, « au lieu de prétendre que l’ambiance forme le type, il faut plutôt dire que celui-ci tire du monde extérieur ce qui est nécessaire à son propre développement » (Israël et l’Humanité, pp.63-64). En d’autres termes, l’assimilation à la culture étrangère n’est pas à craindre lorsque l’identité est bien affirmée. Plus encore, une identité forte se nourrit des richesses des cultures côtoyées, précisément car « la grande force vitale » empêche la substitution d’une identité à l’autre, tout en distinguant les valeurs positives de celles incompatibles avec la culture traditionnelle. C’est donc qu’à contrario la perception de la différence culturelle (ou religieuse) comme une menace relève une grave faiblesse dans la définition précise de l’identité profonde.

Interviennent alors des questions de fond et d’actualité : existe-t-il de nos jours une culture française authentique, aisément définissable, dans laquelle chaque citoyen peut se reconnaître ? Outre les valeurs de la société de consommation, le quidam peut-il  se retrouver dans une éthique occidentale qu’il entendrait défendre ? Une autre problématique concerne également la population juive. Se focaliser sur un prétendu « choc des cultures » n’appelle-t-il pas à prendre position, voire à s’assimiler à la culture défendue, quitte à délaisser l’application stricte de la Halakha (loi juive) ? Laissons ouverte la réflexion et concluons par un bref regard sur le monde ‘hassidique. N’est-il pas remarquable que ceux qui affirment si haut leur identité de Torah empruntent leur habillement et nombre de leurs mélodies à des cultures étrangères ? Voici une belle illustration de la « grande force vitale » dont il est question dans les propos du Rav Benamozegh.

 

Yona GHERTMAN

 

* Billet paru dans l'hebdomadaire Actualité Juive du 18 Février 2016

 

 
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