Commentaire du Netsiv- Ythro

Cycle : la parasha d'après le Netsiv*
 

 

Naftali tzvi iehuda berlin ha natziv 1a

 

Un paradis sans morale ?

L’éthique face aux commandements, aux fondements de la Meta-Halakha

Juin 2009, le FBI mettait au jour un réseau de trafic d’organes et de blanchiment impliquant trois maires de l’Etat du New Jersey, des dizaines d’élus et de fonctionnaires mais aussi cinq rabbins. L’une des nombreuses polémiques suscitées en marge de cette triste affaire fit que des grandes plumes de la Hakakha furent ou se sentir interpellées : la vente d’organes est-elle licite d’après la loi juive ? Et si elle l’est, faut-il et au nom de quoi l’interdire ?

Autrement dit, alors que le débat éthique sur la vente d’organes restait en théorie sensible et bien que de nombreux états aient légiféré dans le sens de son interdiction, une question plus générale se posait au judaïsme organisé : suffit-il d’être en conformité avec les commandements pour conduire et gouverner le monde, pour conduire et gouverner sa vie ? Questionnement qui pourrait se décliner ainsi :

- Les commandements sont-ils tous éthiques, sont-ils l’éthique-même ? Auquel cas, aucune autre considération éthique ne saurait s’y ajouter.

- Et s’ils ne le sont pas par nature, l’exigence de la pratique religieuse est-elle indifférente à l’éthique, c’est-à-dire au bien agir de soi à soi ou de soi à autrui ? Ce qui reviendrait à ne saluer ou ne porter secours à son voisin qu’au nom d’une éventuelle obligation religieuse et non d’une sensibilité éthique : que serait-il advenu si la Torah n’avait pas dit « Aime ton prochain comme toi-même » ou « Tu ne resteras pas attentiste face au sang de ton prochain » ?

C’est de cette impasse, individuelle et collective, que nous extrait le Netsiv, au détour d’un commentaire sur « Honore ton père et ta mère » et la portée de sa rétribution apparente « afin que se prolongent tes jours sur la terre que l’Eternel te donne » (Heêmek Davar et note Harhev Davar sur Exode XX,12.) Dans sa pensée, il faut éclaircir et restaurer le juste rapport des commandements à l’éthique et de l’éthique aux commandements.

Le premier mouvement de sa démonstration consiste à rompre définitivement avec la superposition et la confusion des commandements et de la préoccupation éthique, ce pour deux raisons :

- Premièrement, les commandements ne sont pas l’éthique. Pour preuve, poursuit-il, certains commandements, tels que le génocide indifférencié d’Amalek ou la guerre totale avec les peuples de Canaan, sont manifestement, outrageusement, non éthiques. En effet, pourrions-nous souligner à notre tour, considérer une quelconque éthicité de ces « Mistvot qui n’ont pas de chance » comme aimait à les qualifier Manitou, relève d’une scandaleuse proximité avec ce que le XXème siècle garde de plus condamnable : la barbarie au nom de principes nobles et supérieurs.

- Deuxièmement, les tentatives d’interprétations du sens des commandements, des Taâmé Hamitsvot, aussi longue et riche que soit leur histoire, sont vouées à l’échec. Elles sont au mieux une expérience interprétative nécessaire à la pratique – qui peut accomplir un geste dans l’absence totale de signification ? – tant il est vrai que l’esprit humain ne peut embrasser ni contenir toute l’émanation de la pensée divine. C’est une impossibilité ontologique.

Mais alors, sur quoi se fonde le souci éthique et quel rôle autre joueraient les commandements vis à vis de lui ? C’est à cela que répond le deuxième mouvement de sa démonstration, appuyé sur un adage talmudique célèbre :

« Rabbi Yohanan enseigne : si la Torah navait pas été donnée, nous nous serions enquis de la pudeur par le chat, du vol par la fourmi, de la licence par la colombe et du savoir-vivre par le coq qui processionne avant de copuler. » (Talmud de Babylone, traité‘Erouvin, 100b)

A l’évidence, les bonnes meurs de nos amis les bêtes ne sont le fruit d’aucune éducation ni d’aucune élévation dans le raffinement. Ces comportements, de notre point de vue civilisés, sont le fait de leurs instincts, eux-mêmes sans doute forgés par l’instinct de survie. Mais quoi ! l’homme en souffrance de Torah observe ces comportements animaliers. Et lui, doté d’entendement et contraint par la loi naturelle qui semble présider depuis la Genèse dans un monde sans Torah, développe, aiguise son sens éthique au spectacle de la nature. Même si la nature donne par ailleurs le spectacle de l’arbitraire et de la barbarie - Darwin y aurait laissé sa propre foi -, l’homme souverainement en quête choisit les évènements qui inspireront sa réflexion éthique : vaut-il mieux la pudeur que l’impudeur, l’honnêteté que le vol, la galanterie que la rustrerie etc. ?

Il en est de même, conclut le Netsiv, dans notre rapport aux commandements. De la même manière que nous serions infondés à attendre de la nature qu’elle offrît l’image d’une civilisation, nous serions tout autant infondés à exiger des commandements qu’ils obéissent à des principes éthiques. Ils sont souverains et autonomes comme l’est notre recherche éthique. Il nous appartient seulement de déceler en eux ce qui, du point de vue de notre jugement, de notre pondération, nous apparait éthique. Ainsi, dans une lecture globale qui ne s’intéresse pas aux détails et autres subtilités juridiques, « Honore ton père et ta mère » nous éveille si nécessaire à la reconnaissance, à la gratitude, au sens de notre mémoire intime et à la solidarité intergénérationnelle.

En démontrant quel rapport entretiennent éthique et commandements, le Netsiv ne fait pas que mettre un terme à l’interprétation diplomatique, politiquement correcte, polissée et complaisante des commandements tout en mettant en accusation le ritualisme exclusif de la conformité. Il fait émerger un véritable continent : puisque c’est un impératif qui précède la Torah, puisque l’exigence éthique est restaurée dans sa souveraineté, comment produire un discours éthique ? Un discours qui guette, certes, la conformité aux commandement, mais au-delà trouve en eux le cas échéant, comme au spectacle du monde, une source d’inspiration. Un discours qui soit capable d’énoncer des préférences et des normes (qui ne soient pas rangées parmi les commandements bibliques.) Un discours de haute créativité, qui vise à la fois la bonne gouvernance de l’individu par lui-même et celle du plus grand nombre, société humaine ou état. Un discours qui, dépassant les vides juridiques de la Halakha, la prolonge sans la trahir. Ce continent serait-il celui de la Meta-halakha ?

 

Nissim SULTAN

 

* R. Naftali Tsvi Yéhouda Berlin de Volozhin (1813-1893)
 

 
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