D'une naissance peu glorieuse- la Haggadah

D’une naissance peu glorieuse. La Hagada et le destin juif.

 

Hagada

 

A un noir accoudé à un comptoir de bar on demandait une fois s’il était plus difficile d’être juif ou noir ;  il me répondait que d’être noir était plus difficile, m’expliquant que la couleur de la peau ne peut pas se cacher. Sans doute disait-il juste, mais peut-être pour une raison moins avouable.

Les peuples se complaisent à voir leur jour de naissance, au moment où ils se libèrent de leur chaines : la France et sa Révolution, les anciennes satellites de l’URSS qui clament leur autonomie, l’Allemagne qui brise le mur qui la sépare d’elle-même…Invariablement ce sont des idéaux de prise en main de son propre destin qui guident les peuples. Affirmation de valeurs viriles.

Lorsqu’on regarde l’histoire des juifs et l’histoire qu’ils se racontent à lui-même, c’est de tout à fait autre chose dont il s’agit. Pas d’autodétermination, pas de projet politique, et même pas de projet religieux : juste aller vers une montagne, pour faire un culte à Dieu[1]. Nullement question de valeurs viriles de liberté, uniquement de libération, passivité fondamentale. Sans cesse les hébreux clameront dans leur marche forcée du désert, leur volonté de rester en Egypte, de ne pas sortir[2]. On se rappellera que le grand Hegel  en voulait beaucoup aux juifs : peuple du ressentiment, incapable de se donner ses propres lois, privée de conscience de soi.  Et pourtant, la soirée pascale est jonchée des débris qu’Hegel aurait bien rejetés comme marques d’une sujétion.

L’esclavage marque le peuple juif,  avant même qu’il n’existe : il devait naitre en exil[3] ; une fois libéré, c’est sans cesse qu’il faudra ‘se rappeler que tu étais esclave’, l’esclavage étant la condition pour laquelle tu garderas un jour de repos[4], tu donneras une somme en libérant ton esclave[5], tu n’opprimeras[6] pas la veuve, l’orphelin, l’étranger, que tu leur accorderas une même dignité devant la justice[7].

Faudrait-il oublier le soir du Séder ce passé peu glorieux pour se centrer sur les majestueux miracles qui ont été produits en notre faveur ? Que l’on observe bien les choses, les miracles de la sortie d’Egypte sont plutôt destructeurs[8], et il revient au juif d’essayer de passer entre les gouttes (de sang !). La Matsa elle-même est à la fois ‘pain de misère’[9], et symbole de la libération. La structure de la Haggada s’oriente à partir de la misérable origine de notre foi : ‘nos pères étaient idolâtres’[10]. Nos ‘héros’ ici présentées désignent Térah, le père idolâtre d’Abraham,  qui pour le coup accède au rang de patriarche !

On ne comprend rien à la soirée du Séder et à la Bible si l’on y cherche la liberté politique : par contre,  on peut y déceler que, si ce n’était Dieu, nous y serions encore… sans doute tout enclin à faire un printemps révolutionnaire plein de promesses déçues. Le message est très clair : il faut assumer sa basse origine d’esclave ou d’idolâtre, il faut assumer que l’on ne s’autodétermine pas, mais que l’on subit une libération, gracieuse.  C’est le sens de la Haggada.

Et les enfants questionnent, comme le disait Manitou : ils questionnent sur leur identité, pourquoi, moi ?[11] Qu’est-ce qui change ? Rejoignant la même question que les anges posent éternellement, devant la mer qui engloutit les Egyptiens : et cela, ces juifs,  aussi sont idolâtres, pourquoi seraient-ils sauvés ?[12]

Effectivement, il est plus difficile d’être noir que d’être juif, tant qu’on n’admet pas sa profonde faiblesse devant le Maître de l’Histoire.

 

Franck BENHAMOU

 

[1] Chémot 3.18.

[2] Ça commence en Chémot 14.11. Les occurrences sont trop nombreuses.

[3] Béréchit 15.13.

[4] Dvarim 5.15.

[5] Dvarim 15.15.

[6] Chémot 22.20.

[7] Dvarim 24.18. Entres autres références.

[8] Les dix plaies ne viennent que convaincre le pharaon. Les juifs doivent s’abriter lors de la plaie des premiers nés ; ce qui donne naissance à la coutume de jeûner la veille de Pessah, comme si à nouveau les premiers nés n’étaient pas épargnés, si ce n’est en pratiquant un acte conjuratoire.

[9] Dvraim 16.3. d’après Pessahim 115 b.

[10] Texte de la Haggada.

[11] Voir le texte en ligne « l’être père et l’être fils ». http://manitou.over-blog.com/article-pessah-la-hagada-l-etre-pere-et-l-etre-fils-1987-46661836.html. Même si Manitou récuserait totalement ce qui est ici exprimé.

[12] Chémot Rabba 21.7.

 
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