La liberté de Pessa'h selon le SFORNO

  Cycle : la paracha selon le Sforno*  

Sforno 1

La ‘liberté’ de Pessa’h selon le SFORNO

 

Dans son nouvel ouvrage de la série ‘Droit talmudique et droit des nations’[1], Rav Avraham Weingort traite entre autres sujets -très intéressants- celui du ‘droit de grève’. En introduction, il rapporte un principe talmudique dont les contours seront discutés par la suite dans la Guemara : « L’ouvrier est en droit d’arrêter son travail au milieu de la journée » (Baba Metsia 10a).

Un principe n’étant jamais une finalité, plusieurs questions se posent. Par exemple :

  • Le droit de quitter unilatéralement son travail absout-il du paiement de dommages et intérêts pour rupture du contrat de la part du travailleur ?
  • De quel travailleur est-il question : s’agit-il d’un salarié recevant un salaire journalier, hebdomadaire, ou annuel (sakhir) ; ou bien d’un salarié rémunéré pour un travail ponctuel (kablan) ?

J’invite le lecteur à découvrir le développement du Rav Weingort sur ces problématiques.

Arrêtons-nous dans le cadre de ce billet sur la première catégorie de salariés mentionnée, et lisons ensemble ce qu’il écrit à ce propos :

« Le salarié à la journée, au mois, ou à l’année est ‘salarié du temps’, d’où le risque de devenir l’esclave du temps. Le droit de se rétracter constitue l’antidote qui lui permet de ne pas être esclave de son temps. Tel n’est pas le cas de l’entrepreneur qui doit remettre un travail, lequel n’est pas lié à un temps déterminé. Même si on lui demande de ne pas outrepasser un certain délai, il reste maître de son temps et peut en disposer à sa manière (…) »[2].

Rav Weingort note que cette idée de « l’esclavage du temps » se trouve dans le commentaire du Sforno, à propos de la sortie d’Egypte :

« Rabbi Ovadia de Siporno[3], commentateur biblique de la fin du Moyen-Age, remarque la formule biblique prononcée au moment où les hébreux étaient sur le point de quitter l’Egypte : ‘Ha’hodech hazé lakèm’, ce mois est à vous (il s’agit, selon l’interprétation des Sages de la mitsva, de l’obligation, de sanctifier le mois, de régir le calendrier lequel est pour une bonne partie un calendrier lunaire). Rabbi Ovadia interprète : Désormais le ‘mois’, c’est-à-dire ‘le temps’, est à vous. Car jusqu’au jour d’aujourd’hui votre temps ne vous appartient pas, il appartenait au Pharaon. Le signe de liberté est donc la capacité de pouvoir disposer librement de son temps[4] (…) »[5].

Certes, on peut rester perplexe sur la liberté de temps accordée par la Torah aux Bné-Israël, notamment en ce qui concerne les mitsvote shéhazman grama (lois dépendant d’un temps fixe) … Il est certain que l’on ne peut pas disposer de notre temps dans l’absolu, puisque certaines pratiques dépendent impérativement d’un moment précis… Par exemple, le soir du 15 Nissan, la Torah nous impose de raconter la sortie d’Egypte autour du Korban Pessa’h et des matsote… Et durant les moments de ‘rencontres /convocations’ (mo’adim), pouvons-nous affirmer sereinement que le temps nous appartient ? Comme l’énonce le principe associé à Yom-Tov : « ‘hatsi lHachem ‘hatsi lakhem » (une partie du temps est pour Hachem, l’autre vous est accordée- Pessa’him 68b) ! Les exemples ne manquent pas…

Laissons-donc chacun réfléchir sur cette question durant le seder de Pessa’h, et contentons-nous pour l’instant de souligner cette magnifique définition de la liberté proposée par le Sforno… Qui est libre ?  Celui qui parvient à disposer librement de son temps !

 

Pessa’h cachére véSaméa’h, que l’année prochaine nous puissions tous disposer de notre temps librement afin de rester le plus possible au Beth haMidrash pour étudier la Torah !

 

Yona GHERTMAN

 

*Rav 'Ovadiah Sforno, Italie 1480-1550

Texte original :

 

ספורנו שמות פרק יב פסוק ב

(ב) החדש הזה לכם ראש חדשים. מכאן ואילך יהיו החדשים שלכם, לעשות בהם כרצונכם, אבל בימי השעבוד לא היו ימיכם שלכם, אבל היו לעבודת אחרים ורצונם, לפיכך ראשון הוא לכם לחדשי השנה. כי בו התחיל מציאותכם הבחיריי:

 

[1] A. Weingort, Rencontres, Droit talmudique et droit des nations, Tome 6, Editions Lichma 2018.

[2] Ibid., p.153.

[3] C’est ainsi que Rav Weingort nomme le ‘Sforno’.

[4] Littéralement, dans les mots du Sforno : « Ce mois-ci est le premier des mois. A partir de là, les mois seront à vous, pour en faire selon votre volonté. Mais à l’époque de l’asservissement, ce n’étaient pas ‘vos jours’, ‘à vous’, mais ils étaient pour le travail des autres et pour leur volonté. C’est pour cela que c’est le premier de l’année pour vous, car c’est là qu’a commencé votre essence de liberté ».

[5] Op. cit., note 1.

 
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