Hommage au Professeur Raphaël Draï

Hommage au Professeur Raphaël  Draï

 

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Les éloges funèbres mettent l’accent sur divers aspects de la personnalité et de l’action du défunt. Plusieurs articles ont déjà été écrits pour tracer le parcours de cette grande figure de la science politique et du judaïsme français. En ce qui me concerne, je souhaite faire partager au lecteur un aspect spécifique et peu connu du parcours de Raphaël Draï : son combat pour la valorisation du droit rabbinique, et par la même occasion, des « Rabbins-universitaires ».

Je l’ai vu la première fois durant l’année scolaire 2004-2005 dans la faculté de droit et de science-politique d’Aix-en-Provence où il exerçait. J’étais alors étudiant. Il dispensait un séminaire dans lequel il abordait le travail de Jean-Jacques Rousseau sur le sulfureux texte de la concubine de Guiv’a (Juges 19-21) : Le Lévite d’Ephraïm. Cette volonté d’allier l’univers de la pensée politique avec celui de la pensée biblique le caractérisait. Ma propre démarche universitaire était dans cet état d’esprit, et c’est donc tout naturellement que mon directeur de thèse, le Professeur Christian Bruschi, fit appel à R. Draï pour être le Président du jury lors de ma soutenance en Juin 2010.

J’avais quelques appréhensions, car mon travail de recherche défendait l’idée d’un épanouissement du peuple juif dans un cadre totalement apolitique : Le refus de l’indépendance politique dans la pensée rabbinique (1er -2nd siècle). Je connaissais les prises de position très sionistes du Professeur Draï et je craignais donc quelque-peu des réticences de sa part quant aux idées que j’exprimais. Je découvris alors un grand homme ce jour où j’obtins mon doctorat. Il annonça lors du délibéré que les membres du jury, dont lui-même, avaient décidé de m’accorder la meilleure mention : « Mention très honorable avec félicitations du jury à l’unanimité ». Puis il avoua devant tout l’auditoire ne pas partager mes vues et opinions, tout en reconnaissant la qualité de l’argumentaire, qui justifiait son appréciation.

Trois ans plus tard, en 2013, il signait la préface de mon premier ouvrage.

Je n’étais pas le premier rabbin bénéficiant dans son ouvrage d’une recommandation de sa part. Fin 2010 fut publiée la thèse de Doctorat du Rabbin Jacky Milewski, dont le directeur de thèse n’était autre que le Professeur Raphaël Draï. Dans sa préface ce dernier se félicitait qu’un rabbin puisse exprimer son savoir en des termes juridiques, tout en faisant état de son amertume quant à l’état de la production intellectuelle du Rabbinat à notre époque :

« Durant les dernières décennies, la situation intellectuelle du rabbinat de France justifiait quelques préoccupations profondes que pour ma part, j’ai ouvertement exprimées en novembre 2006 et notamment, le fait que la plupart des rabbins, surtout investis de hautes responsabilités, n’écrivaient pas, ou plus, ou rien d’autre que de la littérature édifiante. Déjà cette régression ne pouvait plus être acceptée comme une routine »[1]

Certains pourront s’offusquer qu’un « laïc » se permette de porter un jugement sur le corps rabbinique, mais une telle réaction serait erronée. Au contraire, quand beaucoup souhaiteraient que les Rabbins n’aient plus de légitimité pour enseigner la pensée juive, le Professeur Draï désirait qu’ils redeviennent la locomotive du judaïsme français.

Il voyait dans les « Rabbins-universitaires » l’aboutissement d’un parcours intellectuel propre à ce judaïsme français qu’il affectionnait. Le ton pessimiste de 2010 mue d’ailleurs en une voix d’espoir dans la préface de mon premier ouvrage :

« Une génération de juristes, issus non pas des seuls séminaires ou écoles rabbiniques mais aussi de nos meilleures facultés, est à présent engagée dans une exploration et une cartographie méthodiques, répondant d’ailleurs à une demande sociale intense qui provient notamment de tous les secteurs où les questions éthiques se posent, questions « difficiles » que l’on ne peut résoudre par la seule évocation d’un Bien commun qui pour beaucoup n’est ni le Bien, ni commun –au sens de partagé »[2]

Raphaël Draï persévérait dans son discours, qu’il ne manquait pas de répéter lors des réunions du Consistoire Central dans lesquelles il était invité. Il refusait de ne voir dans le Rabbin qu’un ministre officiant ou un responsable de culte. Il avait compris ce que de nombreux Rabbins ne comprennent pas : le droit hébraïque ne doit pas être une matière laissée pour compte, car il s’agit de l’essence de la Halakha. Or c’est bel et bien au corps rabbinique qu’il appartient de réfléchir et de se comporter en juristes spécialistes de la loi juive.

Dans sa préface à l’ouvrage du Grand-Rabbin Daniel Dahan, dont il fut également le directeur de thèse, il écrit si justement la nécessité de traiter la Parole divine avec une rigueur « universitaire » :

« Les véritables spécialistes de droit hébraïque sont peu nombreux en France, et il faut y remédier. J’entends par spécialistes non pas les simples connaisseurs en halakha, autre nom de ce corpus (…). J’entends par ce terme, l’aptitude à exposer le droit hébraïque –ou rabbinique- dans des termes compatibles avec les exigences de l’Université (…). Ce n’est pas parce que le droit hébraïque se réfère à rien de moins que la Parole divine qu’il ne doit pas satisfaire à ces exigences dès lors qu’il doit faire l’objet d’un enseignement plural. Encore faut-il que se présentent pour cette tâche, sinon pour cette mission, des chercheurs véritablement aptes à évoluer aussi bien dans le domaine de la halakha, que dans celui de la théorie du droit la plus « profane » (…) »[3]

Je suis profondément attristé de la disparition de Raphaël Draï. Je n’ai pas parlé de l’homme, d’un abord très agréable, mais que je n’ai finalement rencontré que ponctuellement. J’ai choisi de parler de cet aspect de son action, en évoquant ce combat que je partage. Il avait notamment pour projet de réunir des « Rabbins-universitaires » sur des projets concrets afin de donner une nouvelle impulsion au judaïsme français. Certes, ce projet ne se réalisera pas avec lui, mais je garde espoir que les amoureux de la Torah et de la rigueur puissent se retrouver dans les futures réalisations du Rabbinat et des acteurs du judaïsme français. Une part de ce grand mérite lui reviendrait alors.

 

Yona GHERTMAN

 

[1] J. Milewski, Ethique, Droit et Judaïsme, les treize règles d’interprétation du texte biblique, éditions Lichma 2010, préface du Professeur R. Draï, p. 7.

[2] Y. Ghertman, La loi juive dans tous ses états, de l’actualité du droit rabbinique à notre époque, éditions Lichma 2013, préface du Professeur R. Draï, pp.11-12.

[3] D. Dahan, Agounot : les femmes entravées, problèmes et solutions du droit matrimonial hébraïque, Presses-Universitaires d’Aix-Marseille, 2014, préface du Professeur R. Draï, p.13. Nous pouvons d’ailleurs rajouter aux différents exemples ci-dessus sa collaboration avec le Rabbin Michael Azoulay pour la partie "pensées hébraïques", de Philosophies d'ailleurs, sous la direction de Roger-Pol Droit, publié en 2009 aux éditions Hermann (2 tomes).

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