Houkat- De la bienveillance du leader

  Cycle : la paracha selon le Sforno* 

Sforno 1

Houkat – De la bienveillance du leader

 

La Paracha Houkat est très célèbre pour un événement abondamment commenté et qui a coûté à Moïse son entrée en Israël : la fameuse affaire du rocher.

Pour résumer, Myriam vient de mourir, or c’est grâce à elle que le peuple dans le désert bénéficiait d’un puits qui fournissait l’eau indispensable à leur survie.
Sans Myriam, le peuple s’inquiète et se plaint (ce qui est plutôt dans l’ordre des choses. D’ailleurs pour une fois, nulle part Dieu ne leur reproche leur attitude). Dieu demande alors à Moïse et à Aaron  de parler au rocher, ce qui va permettre d’en sortir de l’eau. Moïse prend le bâton, défie l’assemblée et frappe deux fois le rocher, dont va alors sortir de l’eau, en abondance.

C’est alors que Dieu reproche à Moïse et Aaron leur peu de confiance en l’Eternel.

Le Sforno pose une question classique : la Thora ne précise pas exactement en quoi consiste la faute de Moïse. Si la réponse est qu’il a frappé le rocher plutôt que de lui parler, surviennent immédiatement deux autres questions :

  • Pourquoi Dieu lui a-t-il demandé de prendre le bâton ?
  • Et sachant que seul Moïse a frappé le rocher, quel était la faute d’Aaron, également inculpé par Dieu ?

Nous pourrions même en ajouter une 3ème : et même si la faute était de frapper le rocher plutôt que de lui parler, est-ce si grave qu’il implique une décision aussi irrévocable que d’interdire à Moïse d’entrer en Israël ?

La réponse n’est pas simple, preuve en est la forte diversité des commentaires apportés à travers les siècles.

Mais le Sforno développe une réponse inhabituellement longue, preuve sans doute qu’il cherche à percer à jour ce fameux mystère.

La réponse du Sforno tient en plusieurs étapes brièvement résumées ci-après :

  • Dieu voulait que les Hébreux se rendent compte qu’ils n’avaient pas de raison de se plaindre. Il voulait de leur part une prise de conscience et une forme de repentance, certainement pas une punition. En ne respectant pas exactement la demande de Dieu, Moïse et Aaron auraient contrarié les plans divins
  • Il existe 3 sortes de miracles :
    • Un miracle « caché », c’est-à-dire qui a l’air d’un fonctionnement naturel (la pluie, une guérison,…)
    • Un miracle surnaturel mais qui pourrait faire l’objet d’un événement naturel avec des conditions particulières et un peu de temps (ex : la mer qui s’ouvre ou le bâton de Moïse qui se transforme en serpent)
    • Le 3ème type de miracle est le plus impressionnant : c’est un miracle qui ne repose que sur la capacité de Dieu d’accomplir la volonté d’un de ses prophètes. Celui-ci utiliserait sa parole et Dieu accomplirait immédiatement la demande. Comme lorsque Moïse demanda que Korah soit englouti dans les profondeurs de la terre, ce qui se produisit effectivement juste après que Moïse a eu fini de parler.
  • Dieu voulait, dans la situation que les Hébreux vivaient dans le désert, qu’un miracle du 3ème type se produise, qu’ils comprennent définitivement que Moïse et Aaron étaient des prophètes connectés intimement à Dieu et que sa volonté était bien d’offrir aux Hébreux une protection et un confort maximal
  • Le bâton devait ensuite servir à répartir le jet d’eau en plusieurs courants devant alimenter l’ensemble des tribus là où elles se trouvaient afin précisément de leur éviter un effort inutile
  • Mais malheureusement Moïse et Aaron choisirent de frapper le rocher et de donner à voir un miracle de la 2ème catégorie plutôt que de la 3ème.  Pourquoi ont-ils fait cela ? Parce qu’ils ne pensaient pas, dit le Sforno, que les Hébreux méritaient d’assister à un miracle aussi intense. Parce qu’ils n’avaient pas confiance dans la capacité de ce peuple d’être le peuple de Dieu.

Ce commentaire du Sforno est très éclairant. Il nous permet de comprendre la gravité de la faute. Il s’agit véritablement de la part de Moïse et d’Aaron d’une forme de dépréciation du peuple, d’exaspération quant à son comportement et d’un véritable scepticisme quant à sa capacité d’incarner la volonté divine à travers les âges, alors même que Dieu lui-même est encore convaincu du potentiel de cette assemblée. Comme un miroir, alors qu’à de nombreuses reprises Moïse est parti au combat envers Dieu qui menaçait de détruire le peuple et avait quasiment toujours fini par obtenir gain de cause, la fois où Moïse et Aaron fléchissent légèrement, Dieu ne peut pas leur pardonner. Comme si un leader devait avoir confiance dans la collectivité qu’il dirige, malgré les échecs et les obstacles, sous peine de faillir et de manquer à sa mission fondamentale.

Le Sforno dans son long commentaire nous donne de nombreux indices textuels pour nous démontrer le bien-fondé de sa démonstration.

On pourrait en ajouter un autre, frappant. Il y a une dichotomie nette dans le texte entre le terme Kahal, qui signifie une Assemblée, mais essentiellement à vocation utilitaire et le mot Edah qui signifie Assemblée également mais intègre une signification de témoignage. Une Edah est une assemblée qui témoigne de la volonté divine. Lorsque Dieu parle de l’Assemblée dans ce passage, il parle de Edah. Lorsque ce sont Moïse et Aaron, c’est le mot de Kahal qui est employé. Ce qui démontre parfaitement la thèse du Sforno : Dieu d’un côté, Moïse et Aaron de l’autre, n’avaient pas la même perception de ce qu’était le peuple et de ce qu’il pouvait devenir, désaccord fondamental et tragique qui devait mener à la fin de la mission de leadership de Moïse et d’Aaron.

 

FRISON

*Rav 'Ovadiah Sforno, Italie 1480-1550

 

 
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