Interview de Yoël HANHART

Interview de Joël HANHART 

Yoel hanhart

Auteur de l'ouvrage :

Un illustre inconnu, Une biographie du Docteur Waldemar Mordekhaï Haffkine

 

Yoël Hanhart est connu des lecteurs du site des études juives pour les billets qu'il y publie régulièrement. Il habite à Jérusalem où il travaille dans le domaine médical, tout en gardant un temps important pour l'étude de la Torah. C'est dans le cadre de sa thèse de doctorat qu'il s'est intéressé à la personne de Waldemar Mordekhaï Haffkine, une personnalité exceptionnelle, étonnamment peu connue des générations actuelles, malgré son apport considérable dans le domaine de la recherche médicale et pour le monde juif.

 

Un illustre inconnu

Yona Ghertman : Pourquoi t’être intéressé au Docteur W. M. Haffkine au point d’écrire ta thèse de doctorat à son propos ?

Yoël Hanhart : En cinquième année de médecine, j’avais commencé à faire de la recherche sur des cellules cancéreuses dans un sous-sol de l’hôpital et, très franchement,  les choses n’avançaient pas. Alors, j’ai décidé de prendre l’air. Je n’ai pas eu grand-peine à convaincre Vincent Barras, directeur de l’Institut universitaire d’Histoire de la médecine et de la santé à Lausanne (situé alors dans un sous-sol plus aéré et lumineux que les laboratoires d’oncologie !), que Haffkine, enterré dans cette ville et tombé dans l’oubli, méritait que l’on s’y intéresse.

Pourquoi Haffkine ? D’abord, il me semblait plus exaltant de m’intéresser à une thématique laissée en friche, en l’occurrence un chercheur oublié à la trajectoire inédite, que d’enfoncer des portes ouvertes, par exemple effectuer des recherches sur une personnalité à laquelle on a déjà consacré quinze biographies. Ensuite, la présence à Jérusalem des archives personnelles de Haffkine, très peu étudiées, laissait entrevoir des horizons méthodologiques plutôt agréables. Surtout, ce que je savais a priori de Haffkine invitait à la découverte : un bactériologue au parcours résolument atypique, qui s’était fait connaître comme activiste juif.

Y.G : Quelles sont les différences entre ce livre que tu sors maintenant aux éditions Lichma et ta thèse publiée l’an dernier aux éditions Honoré-Champion ?

Y.H : L’ouvrage paru en 2016 chez Honoré Champion se compose de trois parties. La première est à proprement parler biographique : en me basant sur les archives de Haffkine et en les replaçant, tant que faire se peut, dans leur contexte, je m’efforce de retracer la vie de cet homme, y compris dans la démarche intellectuelle qui la nourrit. Évidemment, une très grande humilité s’impose dès lors que l’on prétend lier entre eux des événements, même (et peut-être surtout) micro-historiques, en y lisant une démarche. Dans la seconde partie, plus historiographique, je m’interroge sur la disparition pour le moins étonnante de Haffkine. Comment se fait-il qu’il ait été oublié presque partout ? Enfin, dans la troisième partie (les trois étant en fait intriquées), j’explore quelques hypothèses sur le pourquoi. Que révèle de nous, porteurs d’une mémoire, l’amnésie relative à Haffkine ?

Il s’agit là d’un ouvrage bourré de notes de bas de page, qui se veut érudit ou, tout au moins, paraît dans le cadre d’une collection intéressant en premier lieu les chercheurs.

Tout autre est le public auquel se destine le livre récemment paru aux éditions Lichma. Seule la biographie de Haffkine y est exposée, sans que les épisodes liés au développement du vaccin n’y prennent trop de place. Il en ressort l’histoire stupéfiante, à travers sept décennies, d’un homme habité par un souci permanent, qui donnera une cohérence à ses actions polymorphes : que peut bien signifier, ici et maintenant, être Juif ? En ce sens, ce deuxième ouvrage devrait permettre à un plus large public de découvrir la trajectoire de Haffkine.

 

Couverture livre haffkine hc

 

Y.G : Dans ton ouvrage, tu traites de la carrière scientifique de W.M Haffkine et de son implication pour la communauté juive… Mais qu’en est-il de sa vie personnelle : était-il marié et a-t-il eu des enfants ? Si oui, comment s’est-il attelé à leur transmettre la Torah ?

Y. H: Haffkine ne s’est pas marié et n’a pas eu d’enfants. Au sens biologique s’entend. Car sa contribution au développement du monde des yechivoth, son engagement total en faveur de l’éducation juive font de nous ses héritiers, instaurant ainsi entre Haffkine et ceux qui étudient aujourd’hui la Thora une forme de filiation. C’est en ce sens que j’ai placé, en épigraphe, la sentence de rabbi Chmouel bar Na’hmani au nom de rabbi Yo’hanan (Sanhedrin 19b) : « quiconque enseigne la Thora au fils de son prochain, c’est comme s’il l’avait enfanté. »

 

Y.G : Waldemar Mordekhaï Haffkine est-il aujourd’hui reconnu par la communauté scientifique et médicale pour ses recherches - et découvertes - sur le choléra et la peste ?

Y. H : Pour dire les choses simplement, non ! Hormis quelques spécialistes en histoire de la médecine, peu retiennent de nos jours le nom de Haffkine, qui était pourtant mondialement connu de son vivant. En ce qui concerne ses découvertes en bactériologie, cela peut s’expliquer, en partie, par le changement de paradigme qu’a signifié l’antibiothérapie. Toutefois, Haffkine est beaucoup moins connu que certains de ses contemporains qui ont fait des découvertes du même ordre. Qu’il ait appliqué les méthodes de Pasteur en des terres britanniques, qu’il n’ait pas été médecin mais biologiste : voici autant d’éléments qui n’ont pas joué en faveur de sa notoriété posthume. On pourrait y ajouter son profil peu conventionnel. A noter cependant que l’Institut qu’il a fondé à Bombay et qui porte son nom rend ce dernier relativement familier à certaines couches de la communauté scientifique indienne. Haffkine a mis au point une méthode de validation de ses vaccins, basée sur l’utilisation d’un groupe-contrôle, qui constitue un jalon important en médecine basée sur des preuves. Là aussi, on aurait pu s’attendre à ce qu’il soit reconnu de nos jours. Ce n’est pas le cas.

Nous touchons là au second volet de l’ouvrage paru chez Honoré Champion.

W m haffkine

 

Y.G : Dans ton ouvrage, tu parles d’une ‘petite affaire Dreyfus’ à propos du scandale qui évinça Haffkine de la place qu’il occupait à Bombay à la tête de la lutte contre le choléra et la peste. Etait-ce vraiment lié à son judaïsme ? Un non-juif au même poste n’aurait-il pas subi les mêmes travers de la part des instances officielles attachées à leurs habitudes et de ses collègues trop ambitieux ?

Y. H : Impossible de répondre avec assurance. Je n’ai pas connaissance de traces écrites qui permettent de lier son éviction à des motifs antisémites. Cela ne doit pas pour autant nous empêcher d’analyser l’affaire en question à la lumière d’événements similaires qui se sont déroulés dans un contexte fort ressemblant et de constater que la vindicte qui s’est abattue sur Haffkine semble disproportionnée, qu’au sein de l’appareil sanitaire colonial, il n’y a eu que très peu de résistances à sa mise à l’écart. Haffkine était un outsider. Sa judéité n’était qu’un élément, sans doute le plus saillant, de cette différence. Et, de manière générale, dans le climat qui prévalait alors au sein de l’administration britannique en Inde, cette singularité ne jouait pas en sa faveur. Oui, Haffkine avait des ennemis. S’il était né Écossais, qu’il avait étudié la médecine et porté la moustache, peut-être en aurait-il eu tout autant. Peut-être qu’il aurait trouvé plus de soutiens sur place. Quoi qu’il en soit, à force de peut-être, on quitte le champ de l’analyse historique pour tomber dans celui de l’uchronie.

 

Y.G : On aurait tendance à vite classer Haffkine dans le modèle de ‘Thora im derekh-erets’, au regard de son activité scientifique et de sa défense du judaïsme orthodoxe… Pourtant, son attachement au modèle de l’élève juif du ‘heder dont le seul apprentissage utile est celui de la Guemara s’écarte de ce modèle… On peut faire un constat similaire en ce qui concerne son soutien à l’établissement des juifs en Erets-Israël, en parallèle de son soutien aux Yéchivot et institutions de Thora en Europe de l’Est… En dressant ces constats, peut-on avancer que le judaïsme de Haffkine transcendait les modèles et catégories connus ?

Y. H : Indéniablement, Haffkine se jouait des cloisons que nous aimons établir entre différents modèles. Cela d’ailleurs explique en grande partie la difficulté à le rattacher à un milieu et, par ricochet, la disparition mémorielle dont il a été l’objet.

Première remarque. Pour répondre à cette double question, il convient tout d’abord de constater que Haffkine était davantage un homme d’action qu’un théoricien. Haffkine était amoureux : de l’humain, donc d’Israël et donc de la Thora. Il explicite cette séquence dans son Plaidoyer pour l’orthodoxie publié en français il y a un siècle. En Inde, il éprouvait la nostalgie du ‘heder qu’il n’avait pas fréquenté. Les modes d’éducation juive qu’il découvrit en Pologne et en Biélorussie le fascinèrent. Ses actions autant que ses écrits déclinent cet amour, qui se manifeste de différentes manières, quelles que puissent être les petites cases dans lesquelles on a trop souvent l’habitude bien confortable de classer les gens et leurs idées.

Deuxième remarque préliminaire : certains enjeux traversent les époques mais, selon, la manière dont on les formule, nous font courir le risque de l’anachronisme, qui court-circuiterait la réflexion historique. Quand Haffkine s’intéresse à l’éducation juive, il se réfère parfois à la masse, parfois à une élite. Or de nos jours, pour des raisons propres au développement du judaïsme après la Shoah, particulièrement en Israël, cette distinction n’est plus forcément pertinente. En ce qui concerne la masse, Haffkine mène un travail de fond, qui passe notamment par son engagement au sein de l’Alliance israélite universelle. Il s’agit ici d’abandonner certains modèles assimilationnistes, à rapprocher de ceux en faveur desquels son père avait lutté. Son testament concerne l’élite du peuple juif, les talmidim et leurs maîtres qu’il a découverts en Europe de l’Est.

Pour ce qui est du modèle éducatif, Haffkine ne voyait pas dans sa propre carrière un modèle à imposer à qui que ce soit. Il est très clair à ce sujet dans son testament par lequel il établit la Fondation de soutien aux yechivot. Le plus judicieux est sans doute de l’écouter dans ses propres mots. Voici quelques extraits de son testament: « La condition déterminante pour la préservation des communautés juives a de tout temps été, comme elle l'est tout particulièrement en ce moment-ci, la présence dans ces communautés de guides spirituels jouissant d'influence par suite de leur science. », « Les écoles qui fournissent les seuls guides et les seuls instructeurs et ministres de religion qui peuvent avoir accès aux millions de Juifs vivant dans les conditions bouleversées de l'Europe orientale sont les centres traditionnels d'enseignement [...] qui, durant des siècles, ont maintenu la vie intellectuelle et morale de notre peuple. ». Haffkine précise ensuite que l'allocation de subsides ne doit pas être employée « comme moyen d'imposer aux Yeschivoth des altérations dans leurs programmes ou dans leur méthodes d'étude ou d'enseignement ». Haffkine est « personnellement d'avis que quelque instruction en sciences naturelles – physique, chimie, biologie, géologie, cosmographie – représente, là où telle instruction est donnée, un complément utile au programme principal de la Yeschiva, le but étant que les élèves ne soient pas aveuglés, comme ils le sont quelquefois à la sortie de l'école, par la splendeur des sciences en question et qu'ils ne soient pas par là amenés à sous-estimer le savoir acquis dans la yeschiva» « De même l'opinion est soutenable que ces élèves devraient être instruits en quelques ouvrages manuels, tels que l'horlogerie, par exemple, ou l'orfèvrerie [...], le but dans ce cas étant de préserver de la misère ceux d'entre eux qui par la suite ne trouveraient pas d'autres moyens de gagner leur vie. » Rien ne laisse transparaître ici une valorisation de la vie professionnelle en tant que telle au détriment du temps consacré aux études talmudiques per se. Tout au plus, l'apprentissage d'un métier manuel a-t-il pour l'étudiant rabbinique valeur d'appoint financier. Et encore, Haffkine nuance-t-il : « Quelque légitimes que puissent paraître de telles opinions, il est de ma connaissance que certains chefs d’Yeschivahs ne les partagent pas, et je désapprouve toute tentative de les y amener par des considérations matérielles. »

 J’en viens à la seconde partie de ta question : comment Haffkine a-t-il pu à la fois soutenir l’établissement des Juifs en Erets-Israël et les yechivot et institutions de Thora en Europe de l’Est ?

Tout simplement, parce qu’il ne voyait là aucune dichotomie. Pour en revenir au modèle hirschien que tu as évoqué, sur ce point, il est évident que Haffkine s’en écarte, en ce qu’il ne considère pas la galout comme intrinsèquement positive. Très tôt, il la considère comme un état anormal et le Retour, sous toutes ses formes, comme un appel qui l’engage intégralement. Haffkine clame que le monde des yechivot est l’ossature du peuple juif. Cela n’enlève rien à la centralité d’Eretz Israël, bien au contraire. Tout au plus, cela le conduit-il à adopter une attitude de suspicion envers la branche laïcisante du sionisme. Le déplacement massif en Israël des yechivot qu’il a soutenues, la superposition sous nos yeux de ces deux centres (qui en réalité n’en sont qu’un)  – Eretz Israël bruissant du murmure des yechivot – nous montre ce que son attitude, faite d’amour et de rigueur, avait de visionnaire.

Y.G : W.M Haffkine a risqué sa vie afin de vacciner les populations indiennes. En parallèle il se battait pour la défense d’un judaïsme centré sur la Thora et les mitsvot ; ainsi que pour la sauvegarde des populations juives opprimées -physiquement en Europe de l’Est ou intellectuellement en Europe de l’Ouest…. Peut-on dire que cet aspect aussi universel que particulariste fait de Haffkine un idéaliste un peu utopique ?

Y. H : Dans l’exacte mesure où nos grands hommes sont des idéalistes. Où en sommes-nous arrivés pour croire que la pratique des mitsvot, une vie centrée sur la Thora devrait s’opposer au désir de servir l’humanité ? Est-ce une utopie que de considérer que les deux vont nécessairement de pair, mieux qu’on ne saurait se rapprocher de D’ en s’écartant de Ses créatures ou en les méprisant ? Le particularisme est la voie royale pour apporter le bien à tous. C’est la vision que Haffkine défend dans son Plaidoyer. Il ne s’agit pas chez lui d’une rhétorique creuse, mais bien d’une démarche d’ensemble.

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Y.G : Parmi toutes ses fréquentations, j’ai remarqué dans ton ouvrage que W.M Haffkine a côtoyé Aimé Pallière. Or il se trouve que ce dernier est celui qui a adapté pour le public francophone l’ouvrage monumental du rav Elie Benamozegh sur l’aspect universaliste du judaïsme (Israël et l’humanité). Faut-il voir dans ce travail l’influence de Haffkine ? Et plus largement : Y a-t-il eu une postérité à ce judaïsme porté par les deux hommes, mettant à la fois l’accent sur l’identité juive religieuse et sur la considération de l’autre (non-juif) ?

Y. H : A ma connaissance, les deux hommes se sont croisés sans vraiment se fréquenter. Aussi, je ne crois pas que les idées de l’un aient eu un impact profond sur les propos de l’autre. En 1917, Haffkine et Pallière militent ensemble dans les “Ohabé-Sion”, association qui ressuscite les ‘Hovevé-Tsion auxquelles Haffkine était affilié plus de vingt ans auparavant. Le contexte a changé : l’adhésion à une forme de sionisme philanthropique atteint des franges beaucoup plus larges de la communauté. Et, sous l’impulsion de personnages étonnants comme Aimé Pallière et Waldemar Mordekhaï Haffkine, on cesse d’être des israélites, voués à l’assimilation, pour redevenir des Juifs. En ces années-là, le Paris juif, en ses multiples composantes qui ne se côtoient pas toujours, est en effervescence. Fédérant les Juifs issus de l’immigration, Haffkine œuvre à Versailles pour que soient assurés les droits des communautés juives dans les nouveaux pays établis à l’Est. Aimé Pallières, qui propose que l’association ressuscitée des ‘Hovevé-Tsion soit affiliée au mizra’hi, donne conférence à Cadet. Jérusalem, pour les deux hommes, a vocation d’être « un centre religieux pour Israël et pour l’humanité ».

Les thèses de Haffkine dans son Plaidoyer font écho à celles du rabbin Benamozegh, que Pallière fait découvrir au public francophone : « C’est la Religion même ; toutes les autres, comme autant de manifestations spéciales répondant aux besoins des différentes races, se groupent autour d’elle dans une relation plus ou moins étroites, selon qu’elles s’écartent ou se rapprochent davantage des vérités fondamentales dont elle a la garde, et toute l’humanité se trouve ainsi religieusement organisée dans une unité très réelle, bien qu’elle implique par la nature même des choses, des diversités nombreuses et nécessaires. Le judaïsme est le foyer, le centre de la religion universelle[1]. »

Cette ode à la fraternité humaine se lit comme un prolongement du Plaidoyer. « Israël et l’humanité ne sont point des termes qui s’excluent l’un et l’autre. [...] Entre la vocation israélite et l’unité humaine, entre la patrie palestinienne et la fraternité des nations, il n’y a aucun antagonisme véritable. La règle sacerdotale des Juifs et la religion universelle, la Loi du Sinaï et la révélation commune à tous les hommes se concilient admirablement dans une synthèse supérieure[2]. »

Quant à ces idées, qui concilient admirablement respect des mitsvot et désir du bien commun, particularisme national et vision d’ensemble, j’ose espérer qu’elles ne sont pas lettre morte. Ne devrait-elles pas constituer le socle sur lequel nombre d’entre nous nous tenons quand il s’agit de donner sens à notre action individuelle et collective ? A titre personnel, je ne crois pas avoir saisi d’antagonisme entre vécu juif et considération pour autrui dans son altérité, respect des mitvot et des hommes, parmi ceux que je considère comme mes modèles et dont j’espère qu’ils m’ont forgé. J’irais jusqu’à affirmer que la disconjonction entre  « l’identité juive religieuse » et « la considération de l’autre (non-juif) » est le symptôme éminent d’une déperdition de notre être. A nous de retrouver cette authenticité. Et s’il faut traduire en démarche pédagogique ce désir d’être nous – nous avec les autres, pour les autres, parmi les autres –, alors, oui, la biographie de Haffkine s’offre comme exemple. Voilà, je l’espère, une justification à ce livre. Assurément, « la réussite » d’un ouvrage de ce type tient à ce qu’il fait vibrer chez le lecteur : au fil des pages, la pensée de Haffkine entrera-t-elle en résonnance avec d’autres pensées, sa trajectoire avec d’autres trajectoires ? S’ouvrira-t-on de nouveaux horizons par-delà les phrases qui le constituent ? Travail de lecture plus exaltant que celui de l’écriture, parce qu’il fait appel à l’intelligence des lecteurs, dans leur pluralité. Dans ta question, je lis aussi une invitation, pour Juifs et non-Juifs, à redécouvrir la pensée lumineuse du rabbin Benamozegh. Il y a là de quoi dépasser ces petites cases terriblement réductrices dans lesquelles nous avons tendance à classer les autres et, in fine, à nous cantonner, percevant de la dichotomie là où devrait briller l’harmonie.

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Y.G : Tu expliques dans ton livre que Haffkine fut très impliqué dans le mouvement des Ohavé Tsion (Amants de Sion), qui prônait un sionisme davantage religieux que politique, contrairement au sionisme de Théodore Herzl que le Dr. Haffkine fustigeait pour son éloignement de la véritable identité juive. L’une des figures de ce mouvement était A’had Ha’am (Asher Ginsberg) qui fut notamment l’un des seuls théoriciens du sionisme à mettre en garde contre la colonisation de la population arabe en Palestine. Quelles étaient les relations entre les deux hommes ? Haffkine qui était connu pour son respect de tous les hommes a-t-il lui aussi émis des réserves à l’implantation des juifs au mépris du sentiment nationaliste arabe alors embryonnaire (je pense ici au pogrom de ‘Hevron qui éclata à peine quelques mois avant la mort de Haffkine) ?

Y. H : Merci Yona de faire vivre ce récit par ta lecture. On retrouve, en effet, dans les archives Haffkine les traces d’une correspondance entre les deux hommes, bien après que Haffkine eut quitté leur Ukraine natale. Comme tu l’as souligné, Haffkine, scolarisé en milieu russe pour mieux s’assimiler, apprend à admirer le ‘heder. A’had Ha’am, issu d’une famille ‘hassidique, quitte le ‘heder pour tenter de donner à la judéité un autre contenu. Les deux hommes, qui ne se sont peut-être jamais physiquement rencontrés, se retrouvent sur plusieurs points, notamment le développement du yichouv en Eretz-Israël et, chacun pour ses raisons, une forte méfiance envers l’idéologie dont Herzl et ses successeurs au sein du mouvement sioniste se font les porteurs. Anciens ‘Hovevé Tsion, tous deux prennent leur distance avec le sionisme politique, sans pour autant lui refuser leur aide ponctuelle quand, au sortir de la Première Guerre mondiale, les cartes se redistribuent entre Puissances, modifiant radicalement l’équation moyen-orientale.

Quelques différences notables : Haffkine n’a de cesse de dénoncer la dissociation entre pratique des mitsvot et éthique du judaïsme qui sous-tend la pensée de A’had Ha’am. Il est inconcevable, dit Haffkine, de penser le peuple juif, dans sa continuité, sans se référer à la Thora, en ce qu’elle a de prescriptif. Les mitsvot, affirme Haffkine, garantissent la pérennité du peuple juif. Et toute tentative de formuler un judaïsme qui s’en défasse est vouée à l’échec. Haffkine le dit et le répète à ses interlocuteurs, englués dans différents modèles pauliniens : aux partisans de l’assimilation à la matrice européenne, notamment à Salomon Reinach ; à ceux qui voient dans l’Amérique ou dans la Russie soviétique leur Terre promise ; à ceux qui se disent d’un sionisme post-judaïque. S’il ne l’a pas explicitement dit à A’had Ha’am, voilà le discours qu’il aurait pu lui tenir. Il faut être très prudent avec le conditionnel passé. Pour en revenir à ta question précédente, voilà aussi ce que Haffkine aurait pu dire à Aimé Pallière. La forme de judaïsme qui se dessine alors à Copernic, autour d’Aimé Pallière, de Louis-Germain Lévy, sous les auspices de Théodore Reinach, à laquelle Haffkine dit ne pas vraiment s’intéresser[3] , celle-là même qui s’éteint en Allemagne et, d’une certaine manière, s’épanouit aux États-Unis est condamnée à n’être, pour reprendre les termes de Haffkine, qu’ « une aile du christianisme ».

Quant à savoir si Haffkine a prévu et prévenu que se dessinerait un nationalisme arabe qui entrerait en concurrence avec le sionisme, pour autant que je puisse en juger, la réponse est négative. Au tournant du siècle, Haffkine demande à son ami l’Aga Khan, dirigeant des Ismaélites, de plaider auprès du Sultan pour que les Juifs puissent acquérir des terrains en Eretz-Israël. A cette époque, la clé du développement du yichouv se trouve dans les tiroirs du palais du Sultan. Byzantines subtilités auxquelles Herzl s’est confronté. C’est dans les arcanes de ce pouvoir qu’il faut chercher les obstacles à l’essor du yichouv. Haffkine le sait. Le nationalisme arabe ne se déploiera qu’ultérieurement, et son versant dit palestinien bien des années seulement après le décès de Haffkine.

Contrairement à A’had Ha’am, Haffkine ne s’est pas rendu en Eretz-Israël, le déclenchement de la Première Guerre l’ayant empêché de gagner Jérusalem pour y enseigner la bactériologie à l’Université hébraïque. Il suit attentivement les difficultés que le yichouv y rencontre, et s’émerveille de ses réalisations. Haffkine, qui rencontre à Paris l’ambassadeur américain Elkus alors que les troupes britanniques font route vers Jérusalem, l’interroge sur le sentiment de la population arabe locale à l’égard des Juifs. Elkus le rassure. Ce qui se joue, c’est le sort général du Proche-Orient dont les Ottomans sont en passe d’être chassés et que découpent les accords Sykes-Picot. Pour avoir vécu plus de vingt ans en Inde, Haffkine sait que la Couronne britannique ne laissera que très difficilement ses sujets s’émanciper. Actif à Versailles, alors en contact avec ‘Haïm Weizmann, Haffkine est informé de l’accord passé entre celui-ci et l’émir Fayçal. Dans ce contexte, je ne crois pas qu’il ait été conscient, comme A’had Ha’am l’a été, que les Arabes sur place n’accueilleraient pas indéfiniment les Juifs avec le sourire. En 1929, les nouvelles d’Eretz-Israël le touchent donc de plein fouet. Voilà que reprennent les pogroms, contre lesquels il a lutté depuis son enfance, là-bas ! Je n’ai pas le souvenir, dans les archives que j’ai consultées, de documents explicites au-sujet du nationalisme arabe qui me permettraient d’offrir une réponse plus précise et mieux argumentée à ton interrogation sur « le respect de tous les hommes » et « l’implantation des Juifs ». Néanmoins, de manière générale, force est de convenir que, pour Haffkine, la question de la violence, inhérente à toute politique, s’efface face à celle du lien. Qu’est-ce qui permet aux différents groupes humains de se constituer, de partager ? C’est par ce questionnement que Haffkine ouvre son Plaidoyer. Écoutons-le, parlant du lien en général : « Sans doute, par nature, l’homme est un être social – un zôon politikon – mais ce penchant inné ne l’attache qu’à de petits groupes d’individus, tels que la famille, le clan, ou le cercle de gens qu’il connaît. A mesure que le groupe s’étend en nombre, s’il est abandonné à sa tendance naturelle, il se divise et se désagrège. Les dispositions requises pour maintenir la cohésion entre les membres de larges communautés ne sont donc nullement innées à l’homme, pas plus que ne le sont la plupart des branches du savoir et d’activité sur lesquelles se fonde la vie civilisée[4]. » Prêtons l’oreille, plus attentivement, à ce que Haffkine dit du lien instauré par la pratique que tu qualifie de « religieuse ». « Venant du fond des âges, cimentée par l’œuvre des siècles, une telle union est pour le bien général un facteur d’une puissance incalculable ; la laisser péricliter et se désagréger, c’est infliger à l’Humanité une mutilation[5]. »

C’est le même Haffkine qui souscrit aux objectifs des “Ohabé-Sion” : « Aider à la reconstitution du foyer juif en Palestine et au renouveau spirituel dont cette reconstitution est le signe et la promesse[6]. »

Tu l’auras compris, pour Haffkine, le développement du yichouv participe du bien commun. Il concerne tous les hommes, pas seulement les Juifs. Il ne s’agit pas de ce que les anciens colonisateurs nomment aujourd’hui colonialisme. Mais d’une vision globale de la place des Juifs parmi les nations. Tu emploies la minuscule. Pour Haffkine, ceux-là méritent la majuscule. Et c’est avec cette majuscule, membres d’une nation et pas simplement coreligionnaires, qu’ils peuvent tendre la main aux autres groupes humains.

La Thora, dit Haffkine, est notre drapeau. En ce sens, il diffère tout à la fois de Herzl et d’A’had Ha’am. A nous de dépasser, avec Haffkine, les antagonismes qui nous paraissent souvent évidents pour retrouver une vérité première : la voie qu’Avraham nous ouvre est celle par laquelle seront bénies toutes les nations de la terre.

 

Y.G : Dans la présentation qui est faite de l’ouvrage sur la quatrième de couverture, il est écrit que sa lecture peut permettre « certainement de mieux cerner les questionnements posés par notre époque à la collectivité juive ». Dans quelle mesure ?

Y. H : Il me semble qu’au cours de cette conversation, dont je te remercie, nous avons abordé, frontalement ou tangentiellement, certaines de ces problématiques. Puisque cet ouvrage est publié en français, restons-en à la situation en France. Si l’on s’intéresse à la collectivité juive, il faut constamment garder à l’esprit ce qu’a signifié pour elle la Shoah, la création de l’Etat d’Israël, l’arrivée des Juifs d’Afrique du Nord puis les modifications du discours public consécutives à l’irruption de l’islam. Plus spécifiquement, le judaïsme de la pratique et de l’étude, que défendait Haffkine à une époque où il était de bon ton de le croire condamné à rapidement disparaître, ce judaïsme a désormais droit de cité et s’est imposé, même pour ses détracteurs, dans sa pérennité. Dans ce paysage remanié, dès lors qu’il s’agit de donner un contour au nous, et partant de définir la relation qu’il entretiendra avec les autres, certaines questions subsistent pourtant, dans toute leur acuité. Il serait difficile de ne pas lire comme actuelle la question générale de la relation entre République et collectivité juive, désormais reconnue en tant que communauté. Avec l’effondrement du modèle napoléonien auquel Haffkine s’est confronté, apparaissent les accusations de communautarisme et de double allégeance. Comment y répondre ? Voici un exemple de question très précise à laquelle Haffkine a été sommé de répondre, que ce soit avant l’Affaire Dreyfus, à l’issue de la Première Guerre mondiale ou dans les années 1920. Toujours dans cette interface entre nous et les autres, qui n’est qu’une certaine manière de dire le nous, là où inévitablement s’insinue le problème du leadership et de la légitimité, se pose une question qui n’est pas que tactique. Dans quelle mesure faut-il travailler de concert avec des groupes et des personnalités qui tiennent un discours opposé ?  Quelles sont les limites de cette œuvre commune ? Jusqu’à quand dépasser les oppositions au nom de l’unité ? Sa vie durant, Haffkine a tenté de répondre à ces questions, vivant dans un climat de crise qui semble consubstantiel à la vie collective du peuple juif. Poser ces questions, leur donner une assise diachronique, écouter les réponses que d’autres y ont apportées : voilà de quoi alimenter notre réflexion. Et j’espère que, selon ses préoccupations, chacun pourra lire chez Haffkine, dans ses certitudes et ses hésitations, les prémisses et les reflets des débats qui nous animent et nous agitent, ici et maintenant. L’objet historique nous réfléchit en effet notre propre image. Il nous oblige à une gymnastique de l’esprit. Cette réflexion nous permettra, peut-être (et celui-ci est combien nécessaire !), de nous reformuler, en les enrichissant, nos propres interrogations. En ce sens, l’anachronisme que nous avons évoqué tout à l’heure ne serait plus écueil, mais ouverture, par l’approche biographique, vers une histoire qui nous féconde et que nous fécondons. Bien sûr, l’histoire ne s’écrit pas ; on l’écrit. Dans la seconde partie de l’ouvrage publié chez Honoré Champion, je tente de comprendre comment on a retranscrit celle de Haffkine. L’histoire féconde peut-être nos questionnements ; en s’intéressant à l’historiographie, on peut apprendre à les pondérer, à les lire à l’aune du non-dit. Et je crois que la figure évanescente de Haffkine est à ce titre éloquente.

 

 

J. Hanhart, Un illustre inconnu, Une biographie du Docteur Waldemar Mordekhaï Haffkine, éditions Lichma, 2017, 300 pages.

www.editionslichma.com 
 

 
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