La Parasha d'après le Netsiv - Kora'h

*Cycle : la Parasha selon le Nétisv

 

Naftali tzvi iehuda berlin ha natziv 1a 1

 

Un amour déplacé

 

Bien après le don de la Torah et une fois la prophétie de Moshé reconnue à l’unanimité, l’épisode de Kora’h vient semer le trouble au sein du peuple. Kora’h, Datan et Aviram ainsi que 250 hommes de renom se réunissent contre Moshé et Aharon afin de manifester pour une sorte de démocratisation du service au Mishkan. Moshé préconise à Kora’h et ses 250 hommes de préparer des encens. Datan et Aviram ne sont alors pas concernés. Ensuite, Kora’h subit la même peine que ses deux confrères, Datan et Aviram, et meurt englouti par la terre. Les 250 hommes, quant à eux, sont consumés par le feu divin tout droit sorti du Kodesh Hakodashim, suite à la préparation de l’encens.

D’après le Netsiv[1], la différence de scénarios qui distingue à la fois Kora’h, Datan et Aviram, et les 250 hommes, laisse penser que les intentions de chacun étaient différentes, et que leur manifestation commune contre Moshé et Aharon divergeait à l’origine. L’apparition de Datan et Aviram n’est pas surprenante dans cet épisode. Depuis l’Égypte, lorsqu’il s’agit de semer des embûches contre Moshé et le peuple, ces deux personnages sont impliqués de près ou de loin[2]. Ils sont clairement remontés contre Moshé et Aharon. Pas d’encens en jeu, ils meurent avalés par l’abîme.

Le Netsiv compare le point de vue des 250 hommes à celui du Nazir décrit un peu plus tôt dans le livre de Bamidbar[3]. Ceux-ci ont fait preuve d’excès de zèle au même titre que le Nazir qui, voulant se rapprocher du divin, se prive de vin, ne se rase plus, mais qui doit apporter un sacrifice expiatoire à la fin de sa période d’abstinence. Profondément désireux de participer au service sacerdotal dont le point d’orgue est l’encens brûlé dans le Kodesh Hakodashim, ces 250 hommes ont aspiré à un niveau qui leur était inaccessible. Ils n’avaient pas de doute sur la véracité de la prophétie de Moshé, sur l’intégrité de la Torah. Mais la décision divine les privant du service au Mishkan les frustrait. “Pourquoi le Cohen peut-il profiter de cette proximité avec D. et pas moi?”. Lorsque plus tard, Moshé leur demande de préparer les encens, les 250 hommes les brûlent, sans que ceci ne leur ait été précisé[4]. Trop d’enthousiasme les a fait faillir et mourir comme Nadav et Avihou, consumés par le feu divin.

L’intention de Kora’h, quant à elle, est ambigüe et peu claire. Sa position de Levi lui permet de revendiquer l’égalité des Bnei Israël face au service et de contrer sa propre tribu dont l’un des rôles était de veiller à ce qu’aucun étranger au service ne brûle les sacrifices[5]. D’un autre côté, sa mort identique à celle de Datan et Aviram dévoile la profondeur de sa pensée: elle n’était pas aussi noble que celle des 250 hommes qu’il venait représenter auprès de Moshé et Aharon.

L’erreur des 250 hommes semble être la moins flagrante, la plus complexe. Le Netsiv répète à plusieurs reprises qu’il s’agissait de sages, qu’ils ne couraient après aucun honneur, que leur intention était leshem shamayim, que c’est leur amour pour le divin qui les a perdus. En quoi cette erreur était-elle fatale? Quel était le biais de leur raisonnement? Depuis quand l’excès d’amour pour D. est-il répréhensible?

Il ne s’agissait pas d’un amour excessif, en réalité, mais d’un amour inapproprié. À tel point qu’ils en ont oublié l’Autre. Ils se sont imaginés servir D. comme eux voulaient Le servir, en oubliant Son injonction originelle, à savoir l’élection des Cohanim comme seuls aptes à brûler l’encens au Mishkan. Leur service devait passer par autre chose que le service du Mishkan, mais ils s’y sont projetés. Un peu comme cette “identification projective” dont on parle en psychologie: ils ont projeté leur propre idéal de relation, en occultant ce qu’en attendait D.

Ce biais est extrêmement difficile à éviter. On est naturellement amenés à nous résoudre à notre propre perception de la vérité, à approcher le divin selon l’idée qu’on s’en fait. Comment L’envisager de manière absolue sans pour autant s’oublier? Comment Le servir comme Il le désire tout en restant nous-mêmes, Cohen, non Cohen? L’exemple de ces 250 hommes nous rappelle la complexité de cet enjeu, et si la flamme divine a eu raison de leur erreur, le respect que leur a témoigné D. à travers leur mort nuance les stéréotypes du bien et du mal et l’évidence de la faute.

ESTHER

* R. Naftali Tsvi Yéhouda Berlin de Volozhin (1813-1893)


[1] Commentaire disponible sur : http://www.sefaria.org/Haamek_Davar_on_Numbers.16.1?lang=en

[2] Shémot 2:13 et Rashi sur place (ils ont dénoncé Moshé après qu’il ait tué l’Égyptien). Shémot 14:9-12 et Midrash sur place (ils ont cherché à convaincre Israël de retourner en Égypte lorsque le peuple s’est retrouvé encerclé entre la Mer et l’armée Égyptienne). Shémot 16:19-25 (ils ont fait des réserves de Manne alors que Moshé leur avait expressément dit qu’il fallait en cueillir pour le jour-même). Les Sages relatent de nombreux autres épisodes pétillants à leur sujet.

[3] Bamidbar 6:1-21

[4] Commentaire du Netsiv sur Bamidbar 16:17.

[5] Netsiv sur Bamidbar 16:1.

 
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