Le libre arbitre de Bilaam

  Cycle : la paracha selon le Sforno* 

Sforno 1

Qui sont ces hommes ? Le libre arbitre de Bilaam

 

Bilaam est sans doute le personnage principal de notre paracha. Prophète des nations, il est présenté, dans la littérature talmudique, de manière extrêmement négative. Il est ainsi écrit dans Pirkei Avot 5, 20 que « tous ceux qui ont un mauvais œil et un esprit orgueilleux sont les disciples de Bilaam le méchant ».

Et pourtant, dans notre paracha, et tout particulièrement à travers le commentaire de Sforno, se dégage un aspect plus complexe de Bilaam et en particulier de sa relation à Dieu.

La paracha commence lorsque Balak, roi de Moav, ayant entendu que Sihon roi des Emoréens a été battu par les Hébreux, et ne voulant pas combattre, fait appel à Bilaam pour qu’il maudisse les enfants d’Israel. Les Sages, et Sforno s’accordent pour dire que Bilaam n’a pas le pouvoir de bénir ou maudire mais de rappeler une faute ou de définir précisément le moment où Dieu se met en colère. [1]

   Bilaam demande à Dieu l’autorisation de maudire les enfants d’Israël et c’est le dialogue qui se noue qui va retenir notre attention.

En ouverture de ce dialogue, Dieu demande à Bilaam, à propos des envoyés de Balak, « Qui sont ces hommes » ?

 

Question étonnante. Dieu n’est Il pas omniscient ?

Rachi et Sforno proposent deux explications différentes. Et pourtant, elles mettent toutes les deux en avant le libre arbitre de Bilaam.

Selon Rachi, c’est pour l’induire en erreur. « C’est donc, a pensé Bilaam, qu’il Lui arrive de ne pas tout savoir et de n’avoir pas toujours parfaitement conscience de la réalité ! Je vais donc faire en sorte de trouver un moment approprié pour maudire sans qu’il s’en rende compte »[2].

De fait, le but de cette question serait de restaurer le libre arbitre de Bilaam. En lui faisant croire que Dieu ne sait pas qui sont ces hommes, Il lui donne la possibilité de choisir librement, sans contraintes. Cette explication rappelle celle que donne Sforno à propos de l’endurcissement du cœur de Pharaon.  Si Dieu renforce le cœur de Pharaon, c’est pour l’aider à surmonter les impressions écrasantes liées aux plaies et à choisir sans être « impressionné ».

L’explication de Sforno, à la question « Qui sont ces hommes ?», est différente et, pourtant, elle parle aussi de libre arbitre.

« Qui sont ces hommes ? » demande Dieu. Pour Sforno, la question est : « Qui sont-ils pour toi (..) ? Les considères tu réellement comme ceux qui veulent connaitre l’avenir que tu cherches donc à connaitre afin de pouvoir le leur divulguer ? Ou les considères tu comme cherchant à atteindre un certain objectif par le biais de ta malédiction et ton intention maintenant est de demander ma permission pour satisfaire leur requête ? » [3]

Tu n’iras pas avec eux, conclu-t-Il.

A la demande de Balak, Bilaam demande une nouvelle fois la permission d’aller maudire les enfants d’Israël. Et Dieu lui répond ׃

« Si ces hommes sont venus t’appeler lève-toi va avec eux (…) mais uniquement la chose que je te déclarerai celle-là tu feras ».

On a là une réponse très « pédagogique », très expliquée.  Dieu n’a pas changé d’avis, Bilaam ne peut pas aller pour maudire. Par contre, il a la permission d’accompagner ces hommes pour leur donner conseil et les empêcher de maudire[4].

On comprend mieux la suite. Bilaam part avec les deux envoyés et Dieu se met en colère. Car dit, Sforno, il allait de son propre chef comme quelqu’un un d’intéressé qui défie la volonté de Dieu.  L’explication repose sur le verbe aller. Dieu dit קום לך אתם : va avec eux, accompagne-les, suit les. Mais, ensuite le texte dit de Bilaam ; כי הולך הוא. Il allait de son propre chef animé d’une volonté propre, donc, de maudire. Bilaam n’a pas pris en compte la réponse pourtant très détaillée. Il ne pouvait partir que pour donner des conseils avisés et non maudire[5].

Et lorsque l’ange l’arrête, c’est encore une fois pour l’empêcher de maudire mais non de faire de la divination. Et si pour l’interpeller, Dieu a recours à un signe extraordinaire : l’ânesse qui parle, tout cela, dit Sforno, c’est pour que Bilaam puisse se ressaisir pour se repentir.

 

A ce stade, on ne peut être qu’étonné de tant de « prévenances ». On a là Bilaam Haracha. Celui qui ne veut pas entendre la parole divine, qui la déforme. Qui n’en fait « qu’à sa tête ». Dieu aurait tout simplement pu l’empêcher de partir. Or Il lui laisse constamment le choix, la possibilité de se ressaisir.

La réponse de Sforno, toute en brièveté, donne une ampleur particulière au personnage. « et tout cela [est arrivé] pour qu'un homme [un prophète] comme lui ne disparaisse pas »[6].  Si Dieu a doté l’ânesse de la parole, Il peut la reprendre à sa guise. De même, Il pourrait priver Bilaam de parole (prophétique). 

Il est bien écrit dans le Sifri [7]que Bilaam est, pour les nations, l’égal de Moche.  Et, explique Sforno, il est traité comme tel. On ne prive pas un tel homme de son libre arbitre. Jusqu’au bout Dieu donne la possibilité à Bilaam de choisir la bonne voie. Il l’avertit. Dieu fait preuve finalement d’une très grande patience.

Et pourtant, malgré les différents avertissements, Bilaam choisit de maudire les enfants d’Israël. Et c’est alors que Dieu intervient et ne le laisse dire que des bénédictions. Non pas, disent les Sages, de peur que ces malédictions ne s’accomplissent. Mais de peur que, si certaines paroles se réalisaient, on puisse lui en attribuer la cause[8]. Car, encore une fois, Bilaam n’a pas le pouvoir de maudire mais de percevoir les moments où Dieu est en colère contre les enfants d’Israël.

Bilaam est un personnage négatif. Prophète des nations, capable de percevoir les faiblesses des enfants d’Israël, c’est lui qui, finalement, conseille aux femmes de Moav de séduire les enfants d’Israël, chute dramatique qui clôt cette paracha. On retiendra, tout de même, de l’explication de Sforno, cette leçon : un tel homme a, comme tous, un libre arbitre. A chaque instant, Dieu lui offre la possibilité de choisir la bonne voie. De même que l’endurcissement du cœur de Pharaon ne le prive pas de son libre arbitre. De même, le dialogue entamé a pour but de permettre à Bilaam de prendre la bonne décision.

 

Noémie LEBEN 

*Rav 'Ovadiah Sforno, Italie 1480-1550

[1] (ספורנו במדבר פרק כב, פסוקו ) אשר תברך מבורך ׃ הבה כחו לא היה לברך אבל היה לקלל בהזכיר עון, או בכון שעה כדברי רבותינו ז״ל (ברכות ז,א).

 

[2] (רש״י במדבר פרק כב֪פסוק ט) מי האנשים האלה עמך׃ להטעותו בא... אמר פעמים שאין הכל גלוי לפניו אין דעתו שוה עליו אף אני אראה עת שאוכל לקלל ולא יבין 

[3] (ספורנו במדבר פרק כב֪פסוק ט) מי האנשים האלה עמך ׃ מי הם אצלך שהכינות עצמך לנבואה לדעת מה תעשה להם, האמנם הם אצלך כשואלי עתידות ותרצה לדעתא העתיד למען תגיד להם או הם אצלך כמבקשים להשיג איזה מכון בקללתך, ודעתך עתה לשאל רשות אם תעשה חפצם.                                        

[4]אם לקרוא לך באו האנשים ׃ אם להועץ עמך בלבד((ספורנו במדבר פרק כב֪פסוק כ)

 קום לך אתם׃ להזהירם שלא יחטאו

[5] (ספורנו במדבר פרק כב֪פסוק כב) כי הולך הוא ׃ שלא היה ענינו בדרך  כמי שיוליכוהו אחרים, כענין ײויקם אחריהײ, אבל היה ײהולך הואי כבעל דבר, וכמשתדל נגד רצון האל יתברך, כי לא באו לקרוא לו לעצה כלל.       

[6] (ספורנו במדבר פרק כב֪פסוק כח) ויפתח ה׳ את פי האתון ׃ נתן בה כח לדבר, כענין ײה׳ שפתי תפתחײ (תהלים נא,יז), וכל זה היה כדי שיתעורר בלע לשוב בתשובה,בזכרו כי מה׳  מענה לשון גם לבלתי מוכן,כל שיוכל להסירו מן המוכן כרצונו,  וכל  זה כדי שלא יאבד איש כמוהו

[7] ספרי זאת הברכה 16

[8] Rabbénou Be’haye, Rav Chlomo Astruk

 
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