Plaidoyer pour la recherche talmudique

     

Plaidoyer pour une aide à la « recherche talmudique »

 

Yona 1

 

La reconnaissance des recherches talmudiques, domaine assez flou et peu institutionnalisé, est un défi majeur du judaïsme français. Dans les sciences concrètes, les recherches sont amplement financées par des fonds étatiques ou privés car les résultats escomptés le sont de tous. Qu’en serait-il des progrès de la médecine ou des nouvelles technologies si des érudits dans ces domaines n’avaient pas bénéficié de plages horaires conséquentes pour mener à bien l’avancée de leurs recherches ? Dans les matières plus abstraites, historiques, philosophiques ou littéraires, les aides institutionnalisées varient en fonction des pays, et sont souvent bien pâles comparées aux bourses accordées par ailleurs… Et pourtant… derrière les grands évènements de ce monde se profilent quasi-systématiquement des grandes figures de la pensée. L’étude de l’histoire politique ne peut se dissocier de celle des idées philosophiques ayant inspiré les hommes d’actions.

 Cependant, étudier dans l’objectif de penser puis d’écrire et d’éditer ses théories nécessite du temps. Ceci explique pourquoi de nombreux auteurs célèbres ne purent aboutir leurs œuvres qu’avec l’aide de généreux mécènes qui croyaient en eux. Voltaire, Diderot, Rousseau, pour ne citer que ces illustres figures des lumières, furent ainsi soutenus financièrement. Or leurs idées eurent une postérité bien concrète avec la Révolution française et la naissance de la République.

Certes, de nombreux ouvrages voient régulièrement le jour en France, et les éditeurs se voient assaillis par des manuscrits de « pensée juive ». Mais qui juge de la qualité de ces travaux, et de l’intérêt qu’ils représentent pour l’évolution du judaïsme français ? Ne nous leurrons pas, un sujet se fondant sur des sources talmudiques ou midrashiques ne peut prétendre à la pertinence que si son auteur a lui-même parcouru les textes en hébreu et en araméen, s’il les a « étudiés » … Car la science talmudique ne s’acquiert pas par la « lecture », même dans la langue originelle, mais par une intégration des raisonnements, des nuances et des débats, grâce aux multiples niveaux d’interprétations construits par les commentateurs depuis les premiers siècles de notre ère jusqu’à nos jours. Ce n’est qu’en restant des heures à parler aux textes que ceux-ci peuvent être approchés, or à ce stade, la tâche ne fait que commencer pour l’écrivain. Il lui faut maintenant traduire des concepts rabbiniques en un langage moderne et engageant pour les lecteurs français. Ceci est un travail à temps plein, et le rythme d’une vie active ne peut l’assumer que difficilement, j’inclus ici celle des rabbins, dont les emplois du temps trop chargés ne laissent que peu de temps pour l’éclosion d’une véritable production intellectuelle digne de ce nom. Précisons que ce constat est spécifiquement français, car la subvention d’érudits qui étudient et publient est bien plus répandue ailleurs, comme par exemple aux Etats-Unis ou en Israël, où sont pensés et édités des outils d’apprentissage modernes et innovants (Artscroll ; Métivta ; Projet Responsa de Bar Ilan, etc.).

 Aussi la conclusion de mon discours est-elle en réalité un souhait : favorisons financièrement les auteurs désireux de penser le judaïsme dans la rigueur de l’étude talmudique et le souci de transposer les problématiques traditionnelles aux enjeux contemporains. S’il est concevable dans d’autres matières que les chercheurs puissent se consacrer librement à leurs travaux, ne serait-il pas juste que « nos chercheurs » puissent tout autant être libérés de leurs tracas matériels pour se consacrer à l’étude et à la diffusion dans l’intérêt général, lishma ?

 

Yona Ghertman

* Article paru dans l'hebdomadaire "Actualité Juive" en date du 29 Septembre 2016

 
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