Yossef et "ses frères" ?

Cycle : la Paracha selon le SFORNO*

 Sforno 1

Joseph et ses « frères » ?

 

La parasha de Vayeshev est essentiellement consacrée au premier volet de l’histoire de Joseph et de ses frères, depuis le récit des rêves de grandeur de Joseph, jusqu’à son emprisonnement dans les geôles égyptiennes.

Chaque année, à la lecture de cette parasha, nous sommes moralement déstabilisés. Depuis les premiers chapitres de Béréshit nous ne connaissions d’opposition qu’entre « méchants » et « gentils » : Caïn contre Abel, Noa’h contre la génération du déluge, Avraham contre les idôlatres, Lot contre Sodome, Isaac contre Ishmaël, Jacob contre Esaü et Lavan. Les choses étaient claires, notre camp était désigné d’office.

Mais lorsqu’arrive la parasha de Vayeshev, les repères sont complètement brouillés ! Est-ce le jeune Joseph qui fait preuve d’arrogance et de méchanceté ou sont-ce ses frères qui brûlent de jalousie ? La vente de Joseph est-elle un sauvetage ou une condamnation à mort ? Que penser de l’attitude de Reouven ? Le rapport de Judah avec Tamar est-il un acte de débauche ou une manifestation de piété mystique ?

Concernant Joseph rapportant (37:2) la mauvaise gestion de ses frères, voire même leur abus des biens paternels à leur seul avantage, le Sforno met en avant l’immaturité de Joseph, son incapacité à anticiper les conséquences de ses paroles. Et précise Sforno, oui nous parlons bien de Joseph, celui qui plus tard conseillera les sages. Mais à cette date, il manque d’expérience et de responsabilité. Il n’y a donc pas là de contradiction, pas de scandale théologique.

On voit par ce simple exemple que Joseph n’est pas représenté comme la statue immuable du Tsadik, mais comme un grand homme en devenir, commençant à construire son expérience par de graves erreurs.

A propos du complot des frères de Joseph afin de le tuer (37:18), Sforno explique que les frères s’étaient figurés que Joseph venait dans une intention belliqueuse, avec comme objectif ultime de les évincer, voire de les éliminer, que ce soit physiquement ou spirituellement. Leur décision était donc justifiée par une situation de légitime défense. Ainsi, lorsqu’ils confessèrent : « Mais nous sommes coupables » (42:21), ils ne se référaient pas au fait ce d’avoir voulu le tuer (ce qui était justifié), mais d’avoir manqué de pitié lorsque Joseph les avait suppliés. Une faute sur la forme plus que sur le fond.

Pour conclure, le Sforno rappelle que tous ces personnages sont considérés comme des géants spirituels et que leurs noms sont gravés à jamais sur les pierres du ‘Hoshen et du Efod du Grand-Prêtre « en souvenir devant Dieu » (Ex. 28:12, 29) !

D’une certaine manière, à travers le récit des aventures de Joseph, nous abordons donc une lecture plus profonde, plus complexe des relations humaines. Le Nom de Dieu est proclamé, la famille de Jacob partage un seul et même message spirituel, mais pour autant tous les problèmes humains, sociaux ou politiques, n’en sont pas mécaniquement résolus. Le monothéisme n’est pas une baguette magique et ne prétend pas l’être. C’est au contraire avec lui que commence un travail, que devient possible une construction en surmontant les défauts et limites de l’âme et des comportements humains.

Malgré les vicissitudes, les rivalités, les rancœurs, les luttes, tous les frères sont réunis « en souvenir devant Dieu ».

 

Emmanuel Ifrah – 11/2018

 

 

*Rav 'Ovadiah Sforno, Italie 1480-1550

Texte original : 

ספורנו בראשית פרק לז פסוק ב


והוא נער. ומפני נערותו חטא להביא דבת אחיו כי לא נסה ולא התבונן לאחרית דבר אף על פי שהיה אז משכיל מאד ושהיה אחר כך מורה לזקני הדור כאמרו וזקניו יחכם וזה כאמרם ז"ל (תהלים קה, כב) ולא בדרדקי עצה (שבת פט ב):


(יח) ויתנכלו אותו להמיתו. הנה לשון נכל יורה על המצאה להרע כמו אשר נכלו לכם (במדבר כה, יח). אמר שחשבו את יוסף בלבם נוכל להמית ושבא אליהם לא לדרוש שלומם אלא למצוא עליהם עלילה או להחטיאם כדי שיקללם אביהם או יענישם האל יתברך וישאר הוא לבדו ברוך מבנים ולשון התפעל יורה על ציור הדבר בנפש כמו אתה מתנקש בנפשי (ש"א כח, ט) מצייר בלבבך מוקש על נפשי ולשון להמיתו שימית הוא את אחיו כמו לעשותכם אותם (דברים ד, יד) לעברך בברית (שם כט, יא). ובזה הודיע מה היה למו בהיות כלם צדיקים גמורים עד שהיו שמותם לפני ה' לזכרון איך נועדו לב יחדו להרוג את אחיהם או למכרו ולא נחמו על הרעה כי גם כשאמרו אבל אשמים אנחנו על אחינו לא אמרו שתהיה אשמתם על מכירתו או מיתתו אלא על אכזריותם בהתחננו. והנה הגיד הכתוב כי ציירו בלבם וחשבו את יוסף לנוכל ומתנקש בנפשם להמיתם בעולם הזה או בעולם הבא או בשניהם והתורה אמרה הבא להרגך כו' (סנהדרין עב א):

 

 
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