La Parasha d'après le Netsiv - Haazinou

 *Cycle : la Parasha selon le Nétisv

Naftali tzvi iehuda berlin ha natziv 1a 1

…Et un chant pour finir.

 

Parfois la Torah revendique une parole poétique : c’est le cas du chapitre de Haazinou. Pour un homme forgé par la dialectique talmudique et qui recommande de lire la Bible avec le Talmud[i], ceci pose quelques  difficultés. Le Nétsiv n’exprime pas explicitement ce problème, mais c’est avec lui qu’il se débat dans cette paracha. Pour lui, celle-ci entrelace  les histoires des destructions des deux temples ainsi que des libérations du peuple juif pour former un tissu homogène et anachronique. L’ensemble donne une unité à l’histoire juive qui n’aurait pu être atteinte par une narration. Non pas une prophétie, mais une vue rétrospective assez dense pour permettre une visée prospective.

Sans entrer dans le détail, retenons un point qui m’a marqué[ii]  dans le verset "Lui qu’a-t-il a gagner des perversions de son peuple ?" Le défaut est chez Ses enfants,  génération têtue (ikèch) et tortueuse![iii] ». Le mot ‘perversion’ renvoie traditionnellement à l’idolâtrie et aux incestes : or on peut lire dans le Talmud[iv]que si la destruction du premier Temple est liée  à des transgressions explicites (idolâtrie, meurtre et inceste), le second Temple ne doit sa destruction qu’à « la haine gratuite ».  La première partie du verset renvoie ainsi à la destruction du premier Temple, et par opposition, la deuxième partie du verset donne à voir ce qui a produit la destruction du second Temple. Quelle est la ‘tortuosité’ de la génération du second Temple? Notre auteur commente :  « cette génération était pieuse, mais  des meurtres étaient commis ‘au nom du Ciel’ : dès lors qu’on commettait une transgression on était qualifié de ‘saducéen’ ou de délateur, et on était mis  à mort sans autre forme de procès[v], tout cela ‘au nom du Ciel’ (…)[Cette génération est qualifiée de] tortueuse, car dans leurs actions le bien et le mal se confondaient, difficile de distinguer le bien du mal lorsqu’on agit ‘au nom du Ciel[vi] ». Le Nétsiv ne parle pas d’ignorants ou de terroristes, mais d’hommes têtus, et l’on peut être sage et pieux mais entêté ! 

Le Nétsiv précise qu’évidemment la critique porte le plus chez ceux qui sont les dépositaires de la Torah : les Sages, car il n’accorde aucun crédit à des ignorants qui agiraient soi-disant pour un intérêt autre que leur vanité.

Il ne me semble pas que le Nétsiv veuille rejeter toute action qui se ferait au nom du Ciel, car une telle intention est souvent valorisée dans la tradition. Il ne vient pas plus proposer une morale qui garantirait la pureté de l’intention : on le voit bien, même les Sages peuvent trébucher. Mais il s’agit plutôt de mettre en évidence les points aveugles, les zones d’ombre qui jalonnent l’homme qui se prétend exempt d’intérêt personnel, ceci pour chacun à son niveau, mais seul le Sage peut véritablement le savoir.

L’écriture poétique de Haazinou vient ainsi créer un discours qui ne se donne plus seulement à entendre, mais aussi à voir : il ne s’agit plus de saisir la temporalité ou la succession du propos, mais au contraire de le saisir dans sa simultanéité, qui dépasse les aléas historiques pour que la Torah se fasse jour pour chacun ici et maintenant : c’est pourquoi, les Sages diront que « toute la Torah est appelée chira-cantique ». 

 

Franck Benhamou

 


[i] Voir le commentaire du Nétsiv Har’hev davar sur Dvarim 32.3

[ii] Commentaire du Nétsiv sur Dvarim 32.5.

[iii] Bamidbar 32.6.Nous suivons pour cette traduction, le commentaire du Nétsiv, pour ce verset difficile.

[iv] Yoma 9b

[v] Toutes les peines de morts ne sont pas données dans le cadre d’un tribunal, ainsi en est-il pour le ‘saducéen’ ou celui qui dénonce aux autorités de façon récurrente.

[vi] Il me semble que ce phénomène très intéressant est lié à la perte de réflexion lorsqu’on perçoit les choses de trop haut, loin de ses faiblesses personnelles. 

 
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