Destination finale - Bo

   Cycle : la paracha selon le Sforno*

 Sforno 1

Paracha Bo : Destination finale

 

 

Shemote 10, 10

« Voyez le mal est devant vos faces »

Commentaire du Sforno :

« Voyez qu’avec cette occupation vous marchez vers ce qui sera mal pour vous, et vous le trouverez. Ainsi : ‘[Je] marche vers la mort’ (Béréchit 25, 32) ; ‘Ses pieds descendent à la mort’ (Michelé 5, 5) ; et dans les paroles des Sages de mémoire bénie : ‘Ils courent vers le précipice’ (Berakhote 28b) ». 

 

. Confronté aux plaies provenant de Dieu, le Pharaon accepte avec une grande réticence de laisser partir les Hébreux dans le désert. Il ne consent qu’à renvoyer les hommes, mais refuse dans un premier temps d’en faire de même pour les femmes et les enfants. Ce refus est précédé de cette déclaration énigmatique : « Voyez, le mal est devant vos faces ».

. Le sens simple du texte (pchat) est que le Pharaon accuse Moché de penser à mal par sa demande : « Vous pensez à faire du mal dans votre cœur » (Rachbam). L’idée serait la suivante : ‘Puisque vous demandez à servir votre Dieu, et que ce service est le fait des hommes, votre demande de laisser également partir femmes et enfants montre que vos propos sont mensongers (mauvais)’.

L’exégèse du midrash rapporté par Rachi s’éloigne grandement du sens littéral : « Il est une étoile du nom de רעה, le mal; Pharaon leur a dit: je vois à travers mon astrologie que cette étoile monte à votre rencontre, dans le désert (…) »[1].

. Cette introduction me semble nécessaire pour situer la démarche du Sforno. Son commentaire en l’espèce est représentatif de sa méthode d’interprétation : A l’instar du Rachbam, il propose une lecture du sens simple du texte (pchat). Il lui rajoute néanmoins une dimension éthique en s’appuyant pour cela aussi bien sur des références bibliques que rabbiniques. La mention de ces dernières références s’éloigne toutefois de leur utilisation par Rachi, dont l’objectif est de présenter la lecture rabbinique du texte la plus admise[2]. Aussi les textes du Talmud et du Midrash constituent-ils pour le Sforno un instrument de compréhension du texte biblique comme un autre.

. Une autre caractéristique de sa méthode se retrouve encore dans ce commentaire : son style lapidaire. Les commentaires du Sforno sont courts. Souvent, cela s’explique car il propose des explications à suite. Chaque commentaire est donc une partie de son commentaire global sur le sujet. Cependant d’autres fois, comme en l’espèce, son explication se suffit à elle-même. Elle ne doit pas nécessairement être liée à d’autres passages de son œuvre. Il est alors difficile de déterminer l’idée maîtresse. Aussi les références rapportées doivent-elles nécessairement être exploitées afin de cerner la pensée du maître.

 

C’est à cet exercice qu’il convient maintenant de se livrer :

1/ [Je] marche vers la mort’ (Béréchit 25, 32)

C’est ici Essav qui s’adresse à Yaakov, alors que celui-ci lui demande d’échanger son droit d’aînesse contre le plat de lentille convoité par son aîné. Essav annonce explicitement qu’il n’a que faire de cette prérogative, car il « marche vers la mort ». Le droit d’aînesse (bekhora) n’étant autre que le service de Dieu, ‘marcher vers la mort’ représente l’antinomie exacte du service divin.

2/ ‘Ses pieds descendent à la mort’ (Michelé 5, 5)

Le sujet est ici « l’étrangère » qui détourne le ‘fils’ grâce à ses paroles mielleuses (Michelé 5, 1-3). Il s’agit autant de la tentation physique que de la tentation intellectuelle, les deux détournant l’homme du service divin (Malbim). « Ses pieds descendent à la mort » après avoir détourné l’homme de Dieu.

3/ ‘Ils courent vers le précipice’ (Berakhote 28b) 

Ce passage de la Guemara est la fin d’un texte récité à la fin de l’étude. Il oppose ceux qui vaquent à leurs occupations journalières à ceux qui étudient la Torah : « Je reconnais devant toi, Hachem mon Dieu, qui a mis ma part parmi ceux qui s’assoient au Beth HaMidrash, et non parmi ceux qui s’assoient dans les coins [dans leurs commerces ou dans la rue] ; car je me lève le matin et ils se lèvent le matin ; mais je me lève pour parler de Torah, alors qu’ils se lèvent pour parler de choses vaines ; je travaille dur et ils travaillent dur ; mais je travaille et je reçois un salaire, alors qu’ils travaillent et ne reçoivent pas de salaire ; je cours et ils courent ; mais je cours vers le monde à venir ; alors qu’ils courent vers le précipice ».

 On constate qu’ici le ‘précipice’ (béer sha’hat) est opposé au monde futur. Tout est dit : étudier la Torah -dans l’objectif de servir Dieu- mène à la félicité éternelle. Agir différemment mène à la mort terrestre, sans espoir de dépasser ce monde ci et ses préoccupations matérielles.

 

. Une fois ce regard posé sur les sources rapportées par le Sforno, nous pouvons enfin appréhender le génie de son commentaire : Alors que Moché demande au Pharaon qu’il laisse partir les hébreux pour aller servir Dieu, celui-ci leur répond que ‘servir Dieu’ équivaut à l’inutilité absolue. Pour lui, ‘servir Dieu’, c’est marcher vers la mort. Ce discours montre donc à quel point la ‘philosophie’ de l’Egypte asservissant les hébreux se trouve-t-elle à l’exact opposé de l’idéal prôné par la Torah.

La ‘destination finale’ diffère en fonction du point de vue. Etre juif nécessite parfois de s’affirmer clairement par le rejet des autres modes de vie. Là où les ‘modernes’ voient d’un œil méprisant le vieux juif barbu tenant sa Guemara dans sa main gauche et son talith dans la main droite, les maîtres du Talmud voient dans un tel regard des hommes destinés à mourir sans espoir de lendemain… Et le Sforno de nous rappeler subtilement que cet œil méprisant n’est autre que celui du Pharaon.

 

Yona GHERTMAN

 

 

*Rav 'Ovadiah Sforno, Italie 1480-1550

Texte original :

ספורנו שמות פרק י

ראו כי רעה נגד פניכם. ראו כי אתם הולכים בעסקכם זה אל הרע לכם ותמצאוהו, כענין הולך למות (בראשית כה, לב) רגליה יורדות מות (משלי ה, ה) וכדבריהם ז"ל והם רצים לבאר שחת (ברכות כח ב)

 


[1] La suite du Midrash est connue. Je la reproduis toutefois en entier : « D'après le midrach agada que j'ai entendu, il est une étoile du nom de רעה, le mal ; Pharaon leur a dit : je vois à travers mon astrologie que cette étoile monte à votre rencontre, dans le désert; c'est un signe de sang et de meurtre. Or, quand le peuple d'Israël a commis la faute du Veau d'or, Dieu voulut effectivement les tuer ; Moïse a dit alors dans sa prière : Pourquoi les Egyptiens diraient-ils: il les fit sortir sous ra'a?». On notera que Rachi renvoie toutefois dans un premier temps à la traduction d’Onkelos.

[2] Lorsque Rachi affirme vouloir expliquer le ‘sens simple du texte’ (pchat), cela doit être compris comme : l’interprétation rabbinique la plus logique du texte. Voir à ce sujet l’explication détaillée de Micho Klein : « Le pchat selon Rachi ».

 
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