Billets de yona-ghertman

Hanoukah et la lueur universelle

      Hanouka et la lueur universelle, une histoire d’écriture.

 

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« Cantique sur la biche du matin », traditionnellement ce premier verset du Psaume 22 est pris comme une allusion à Ester. Rav Assi explique la raison pour laquelle Ester est comparée à une biche de l’aurore :

אמר רב אסי: למה נמשלה אסתר לשחר? לומר לך: מה שחר סוף כל הלילה - אף אסתר סוף כל הנסים. - והא איכא חנוכה! - ניתנה לכתוב קא אמרינן.

תלמוד בבלי מסכת יומא דף כט עמוד א

« Rav Assi énonce : pourquoi Ester est-elle comparée au matin ? Pour exprimer que de la même façon que le matin marque la fin de la nuit, ainsi Ester marque la fin des miracles. » Mais n’y a-t-il pas Hanouka  [dont l’histoire est postérieure au récit d’Ester et relève aussi du miracle.] ? Non, ce dont on parle c’est de ce qui est destiné à être écrit.

L’histoire de Hanouka ne fait pas l’objet d’un livre dans le canon biblique, il n’est donc pas écrit. Mais le Talmud comprend qu’il existe une raison essentielle à cela : Hanouka ne fait l’objet d’aucun livre, car cette histoire n’a pas à être écrite. Le Talmud garde le silence sur cette impossibilité. Charge donc à son lecteur d’en découvrir la raison.

Ce qui est écrit c’est ce qui est universel. Ecrire c’est faire rentrer dans l’universel, et ceci pour au moins deux raisons. Tout écrivain s’adresse à un lecteur qu’il ne connait pas, lecteur sans nom ni identité, qui l’oblige à une langue rationnelle. D’autre part, tout texte écrit est amené à être lu, rompant ainsi la complicité qui se crée naturellement entre interlocuteurs. La Torah orale est destinée au peuple juif, contrairement à la Torah écrite qui peut être parcourue par tous les citoyens du monde. L’alliance entre Dieu et les hommes est elle-même scellée « sur la loi orale ». Ecrire l’histoire d’une nation c’est la faire entrer dans l’Histoire. Et l’histoire d’Ester –par exemple- peut se lire comme l’histoire de n’importe quel racisme d’état. Dieu intervient dans l’Histoire, certes en faveur d’un peuple, mais aussi pour Se montrer, S’indiquer et donner les raisons de son identité. Dieu en S’écrivant entre dans l’universel.

Hanouka désigne la fermeture du peuple juif à l’universel tel qu’il se montre chez les grecs. Socrate n’écrit pas. La démarche philosophique se présente comme une spécificité grecque, appartenant à l’identité grecque. Chez Platon, l’écriture philosophique se fait encore sous le mode du théâtre : la philosophie peine à se déclarer au grand jour. C’est Aristote qui conçoit le premier la philosophie comme universelle : il invente la logique. La Torah écrite peut s’écrire en grec que ce soit avec les caractères grecs ou même la langue grecque, à travers la Septante.

La Michna ne tente pas d’écrire Hanouka. Elle n’évente pas ‘le secret d’Israël’. Le Talmud est plus téméraire : puisqu’il écrit en quelques  mots succints l’histoire de Hanouka[1].

Qu’est-ce qui résiste à l’universel dans cette fête ? La possibilité d’une intimité entre un peuple et le Dieu de l’univers. Possibilité contradictoire dans ses termes. L’infini divin renonce à l’universel en se limitant à un peuple. Ce renoncement se disait déjà dans le temple du désert, et c’est dès son intronisation que s’acte cette possibilité. Hanouka, l’intronisation, ou plutôt la réinitialisation du Temple.

Il n’est pas possible de créer une métaphysique qui soutienne que Dieu se dirige vers un peuple. C’est de cette contradiction insoutenable, inasumable, que témoigne l’impossibilité de l’écriture de Hanouka. Dans le discret miracle d’une fiole qui brûle huit jours, un ‘presque miracle’ mais seulement pour qui veut bien avoir la patience de compter. Dans le silence discret d’une lumière au cœur de l’hiver, où de concert avec les autres nations, une bougie est allumée, pour des raisons qui n’ont rien de commun avec le nocturne de l’hiver. Dans la lumière discrète que rien ne distingue des autres lampes des foyers de toute l’humanité, à l’heure la nuit.

Franck Benhamou.

 

[1] Sans doute que le rédacteur du Talmud sait que seuls quelques initiés iront scruter les pages denses et entremêlées de son écriture qui louvoie avec l’universel. 

Mikets- la génuflexion

       Cycle : la Paracha selon le SFORNO*

Sforno 1

 

        Parashat Miketz – “Et ils l’appelèrent génuflexion”

 

Lorsque Yossef est nommé vice-roi par Pharaon impressionné par ses conseils, un verset décrit le respect qui l’entoure :

״ויקראו לפניו אברך״ (מ״א – מ״ג)

 

“Et ils l’appelèrent avreh’” (XLI, 43)

 

Quel est le sens du mot avreh’ ? Rashi en fait un mot composé : « av – Maitre en sagesse – rah’ ­– jeune en années » … L’interprétation laisse quelque peu sur sa faim, et semble loin des réalités linguistiques.

De manière quelque peu analogue, mais peut-être plus proche du sens réel du mot, le Rashbam y voit aussi un mot composé : « av – père/ministre – rah’ – Roi » - « ministre du Roi ».

Sforno[1] donne au terme un sens qui nous semble très contentant : en échangeant le א initial avec un ה (“pratique” tout à fait acceptable et courante), il y lit la racine ״ברך״- genou. Le titre dont Yossef est affublé serait donc, d’après Sforno « génuflexion » - « A genou ! »  - terme qui décrit sans équivoque le nouveau rang auquel Yossef est élevé !

 

Benjamin SZNAJDER

 

*Rav 'Ovadiah Sforno, Italie 1480-1550

Texte original : 

ספורנו בראשית פרק מא פסוק מג
(מג) ויקראו לפניו אברך. כמו הברך. כלומר כל איש יכרע על ברכיו כמו שהיו צועקים לפני המלך לומר לעם כי לו תכרע כל ברך: 

 

 


[1] Le Rav Ibn Ezra et le Rada”k partagent sa lecture

Vaiygash 'Quand le cœur ralentit'

  Cycle : la Paracha selon le SFORNO*

Sforno 1

Vaiygash : 'Quand le coeur ralentit'

          

Notre Paracha s’ouvre sur le plaidoyer de Yehouda au vice-roi d’Egypte afin qu’il ne garde pas prisonnier Benjamin, de peur que leur père ne meurt.

Submergé par l’émotion, le vice-roi, Yossef, se fait reconnaitre. Il s’enquiert de son père, rassure ses frères et leur raconte ce qui va advenir (les années de famine…). Il les enjoint ensuite de retourner auprès de leur père « et de lui raconter toute [sa] gloire en Egypte et tout ce qu’[ils] ont vu et de revenir avec leur père ». (Bereshit, 45,13)

Les frères retournent auprès de leur père, comblés de richesse.

Ils le retrouvent et lui racontent tout « en disant, Yossef est encore vivant et il gouverne même tout le pays d’Egypte ! [Mais] son cœur se figea car il ne les croyait pas ». (Bereshit, 45,26)

ויפג לבו (son cœur se figea), explique Sforno, indique “qu’il s’est évanoui, la vitesse de son pouls et les battements de son cœur ont légèrement diminué par rapport au moment précédent comme cela arrive généralement en cas d’évanouissement et ce du fait de la terreur [qu’il a éprouvée] lorsqu’ils ont évoqué Yossef. Car il ne les avait pas cru. Mais ensuite il revint à la vie car ils lui dirent toutes ses paroles »[1].

Que lui ont-ils dit ? Pour Sforno, ils lui dirent exactement ce qui est écrit au verset 6 : « voilà deux années que la famine est là et il y aura encore 5 années de famine ». (Bereshit, 45,6).

Autrement dit, pour Sforno, les frères mêlent deux nouvelles ; une bonne, Yossef est vivant, et une moins bonne, la famine va continuer. « Et c’est pour cela que l’esprit de Yaacov revint à la vie, il se remit progressivement de son évanouissement, grâce à la joie tempérée par l’inquiétude ». La joie n’a pas été trop forte[2].

Sforno perçoit que la séquence des événements est très importante. Une trop grande joie peut causer des dommages irréparables, en particulier lorsque la personne ne s’y attend pas. Il faut donc la nuancer. Il faut, donc, faire ralentir le cœur pour empêcher, ensuite, une trop grande accélération. Ainsi, l’évanouissement à l’annonce de la vie de Yossef puis l’annonce des 5 années de famine a permis à Yaaqov de pourvoir surmonter le choc de l’annonce de la vie de son fils.

On retrouve à nouveau cette approche toute médicale un peu plus loin dans la Paracha. Lorsqu’en plein cœur de la famine, les Egyptiens reviennent voir Yossef et lui réclament du pain. Yossef leur en donne mais le mot utilisé est alors וינהלם.  

Littéralement, cela veut dire, « il les dirigea » car, explique Sforno : « il les dirigea lentement comme dans yechaya 40,11 « menant avec douceur (ינהל) les nourrices ». Il leur a donné du pain (c’est-à-dire de la nourriture) par petites quantités de manière à manger sans être rassasié comme cela s’impose dans les années de famine. (…) En effet, selon les savants de la médecine (…) trop se nourrir après [une période de] faim entraîne une maladie mortelle ». [3]

 

On ne peut qu’être fasciné par ces explications.

Lier ainsi le texte à la connaissance de la physiologie ne se comprend que si l’on se souvient que Sforno était médecin. Il a fait ses études de médecine à l’Université de Rome et a été diplômé en 1501.

Comme le rappelle Henri Infeld, il se place dans la lignée des grands commentateurs italiens qui mêlèrent connaissance de la Torah et connaissances profanes (sciences, médecine, philosophie) :

« Depuis le début de l’an mille il n’y eut de génération où le judaïsme italien ne put s’enorgueillir de personnalités versées « en toutes sciences ». Amorcé avec la figure prestigieuse de Rabbi Chabtaï Donnolo, kabbaliste, philosophe, mais aussi astronome, médecin de haute réputation maîtrisant avec aisance le grec et le latin, l’Italie ne cessa de voir éclore d’immenses talents qui, tous, contribuèrent à façonner la spécificité du judaïsme italien.

(…) Ce terreau vit éclore, parmi tant d’autres, Rabbi Obadia de Bartinoro, auteur du principal commentaire sur la Michna, Rabbi Obadia Sforno, Rabbi Joseph Colon, Rabbi Yehouda Messer »[4] ou Léon l’Hébreu.

La communauté juive italienne a été la première à affronter la modernité. Avec la Renaissance, les universités apparaissent. Et c’est dans ces nouveaux lieux que les Juifs purent avoir accès à des disciplines comme les sciences et la philosophie. C’est dans cette confrontation avec la modernité qu’a émergé des commentateurs comme Sforno qui peuvent, si naturellement, mêler des considérations médicales aux commentaires plus classiques.

 

Noémie LEBEN

 

 

*Rav 'Ovadiah Sforno, Italie 1480-1550

Texte original : Cf. notes

 


[1] ויפג לבו נתעלף וחסרה קצת דפיקת לבוורוחו ממה שהיה קדם, כמנהג בעלוף, מדאגת לבו בהזכירם את יוסף, ײכי לא האמן להםײ,לפיכך ײ ותהחי רוח יעקבײ (סוק כז), לא אבדה רוחו אחר כך כשהאמין, כמו שיקרה בעת השמחה הפתאומים הממיתה בצאת הרוח החיוני אל החוץ, כי אמנם נכנסה לפנים בעת הדאגה הקודמתכשלא האמין

[2] וידברו אליו את כל דברי יוסף שאמר ײועודחמש שנים,אשר אין חריש וקצירײ (פסוק ו) , כדי לערב בדבר השורה איזה ֪דאגה                                                            ִ ותחי רוח יעקב נרפא מן העלוף הקודם בהדרגת השמחה עם הדאגה

[3] וינהלם בלחם וכבר אמרו חכמי הרפואה שהשבע אחר הרעב גורם חלי ממית

[4] Henri Infeld, Education et judaïsme, entre profane et sacré, PUF, 2011, page 129.

Yossef et "ses frères" ?

Cycle : la Paracha selon le SFORNO*

 Sforno 1

Joseph et ses « frères » ?

 

La parasha de Vayeshev est essentiellement consacrée au premier volet de l’histoire de Joseph et de ses frères, depuis le récit des rêves de grandeur de Joseph, jusqu’à son emprisonnement dans les geôles égyptiennes.

Chaque année, à la lecture de cette parasha, nous sommes moralement déstabilisés. Depuis les premiers chapitres de Béréshit nous ne connaissions d’opposition qu’entre « méchants » et « gentils » : Caïn contre Abel, Noa’h contre la génération du déluge, Avraham contre les idôlatres, Lot contre Sodome, Isaac contre Ishmaël, Jacob contre Esaü et Lavan. Les choses étaient claires, notre camp était désigné d’office.

Mais lorsqu’arrive la parasha de Vayeshev, les repères sont complètement brouillés ! Est-ce le jeune Joseph qui fait preuve d’arrogance et de méchanceté ou sont-ce ses frères qui brûlent de jalousie ? La vente de Joseph est-elle un sauvetage ou une condamnation à mort ? Que penser de l’attitude de Reouven ? Le rapport de Judah avec Tamar est-il un acte de débauche ou une manifestation de piété mystique ?

Concernant Joseph rapportant (37:2) la mauvaise gestion de ses frères, voire même leur abus des biens paternels à leur seul avantage, le Sforno met en avant l’immaturité de Joseph, son incapacité à anticiper les conséquences de ses paroles. Et précise Sforno, oui nous parlons bien de Joseph, celui qui plus tard conseillera les sages. Mais à cette date, il manque d’expérience et de responsabilité. Il n’y a donc pas là de contradiction, pas de scandale théologique.

On voit par ce simple exemple que Joseph n’est pas représenté comme la statue immuable du Tsadik, mais comme un grand homme en devenir, commençant à construire son expérience par de graves erreurs.

A propos du complot des frères de Joseph afin de le tuer (37:18), Sforno explique que les frères s’étaient figurés que Joseph venait dans une intention belliqueuse, avec comme objectif ultime de les évincer, voire de les éliminer, que ce soit physiquement ou spirituellement. Leur décision était donc justifiée par une situation de légitime défense. Ainsi, lorsqu’ils confessèrent : « Mais nous sommes coupables » (42:21), ils ne se référaient pas au fait ce d’avoir voulu le tuer (ce qui était justifié), mais d’avoir manqué de pitié lorsque Joseph les avait suppliés. Une faute sur la forme plus que sur le fond.

Pour conclure, le Sforno rappelle que tous ces personnages sont considérés comme des géants spirituels et que leurs noms sont gravés à jamais sur les pierres du ‘Hoshen et du Efod du Grand-Prêtre « en souvenir devant Dieu » (Ex. 28:12, 29) !

D’une certaine manière, à travers le récit des aventures de Joseph, nous abordons donc une lecture plus profonde, plus complexe des relations humaines. Le Nom de Dieu est proclamé, la famille de Jacob partage un seul et même message spirituel, mais pour autant tous les problèmes humains, sociaux ou politiques, n’en sont pas mécaniquement résolus. Le monothéisme n’est pas une baguette magique et ne prétend pas l’être. C’est au contraire avec lui que commence un travail, que devient possible une construction en surmontant les défauts et limites de l’âme et des comportements humains.

Malgré les vicissitudes, les rivalités, les rancœurs, les luttes, tous les frères sont réunis « en souvenir devant Dieu ».

 

Emmanuel Ifrah – 11/2018

 

 

*Rav 'Ovadiah Sforno, Italie 1480-1550

Texte original : 

ספורנו בראשית פרק לז פסוק ב


והוא נער. ומפני נערותו חטא להביא דבת אחיו כי לא נסה ולא התבונן לאחרית דבר אף על פי שהיה אז משכיל מאד ושהיה אחר כך מורה לזקני הדור כאמרו וזקניו יחכם וזה כאמרם ז"ל (תהלים קה, כב) ולא בדרדקי עצה (שבת פט ב):


(יח) ויתנכלו אותו להמיתו. הנה לשון נכל יורה על המצאה להרע כמו אשר נכלו לכם (במדבר כה, יח). אמר שחשבו את יוסף בלבם נוכל להמית ושבא אליהם לא לדרוש שלומם אלא למצוא עליהם עלילה או להחטיאם כדי שיקללם אביהם או יענישם האל יתברך וישאר הוא לבדו ברוך מבנים ולשון התפעל יורה על ציור הדבר בנפש כמו אתה מתנקש בנפשי (ש"א כח, ט) מצייר בלבבך מוקש על נפשי ולשון להמיתו שימית הוא את אחיו כמו לעשותכם אותם (דברים ד, יד) לעברך בברית (שם כט, יא). ובזה הודיע מה היה למו בהיות כלם צדיקים גמורים עד שהיו שמותם לפני ה' לזכרון איך נועדו לב יחדו להרוג את אחיהם או למכרו ולא נחמו על הרעה כי גם כשאמרו אבל אשמים אנחנו על אחינו לא אמרו שתהיה אשמתם על מכירתו או מיתתו אלא על אכזריותם בהתחננו. והנה הגיד הכתוב כי ציירו בלבם וחשבו את יוסף לנוכל ומתנקש בנפשם להמיתם בעולם הזה או בעולם הבא או בשניהם והתורה אמרה הבא להרגך כו' (סנהדרין עב א):

 

Gourou ou Rav ?

GOUROU ou RAV ?

 

Rabbin fou

 

Les maîtres du Talmud avaient l’habitude d’insérer un court texte personnel lorsqu’ils terminaient leur prière. Rabbi El’azar s’exprimait notamment ainsi : « Que ce soit Ta volonté Hachem, notre D.ieu, que Tu fasses résider dans notre lot l’amour, la fraternité, la paix et l’amitié, et que Tu élargisses nos frontières avec des disciples … » (Berakhote 16b).

Dans son commentaire du Talmud ‘Ben Yehoyada’, le Rav Yossef ‘Haïm de Bagdad (1803-1909) explique cette dernière demande : « Que mes propres élèves méritent à leur tour de transmettre aux autres ce qu’ils ont appris de moi ». Rabbi El’azar ne demande donc pas que le nombre de ses élèves augmente à l’infini, mais que ses élèves actuels puissent devenir des maîtres afin de prolonger son propre enseignement. C’est de cette manière que ses « frontières » peuvent être élargies.

L’idée est forte. Le message est éloquent : La volonté du Rav n’est pas de multiplier les élèves, mais d’avoir des élèves qui deviendront à leur tour des maîtres. Dans notre société fortement centrée sur la consommation et le culte médiatique de la personnalité, le concept est subversif. Un chanteur à succès désire-t-il que tous ses fans deviennent eux aussi des voix de renommée internationale ? Un ‘grand’ joueur de football rêve-t-il que tous ses supporters deviennent à l’avenir de célèbres footballeurs ? Un acteur d’Hollywood aspire-t-il à ce que ses spectateurs prennent des cours de comédie pour partager plus tard avec eux l’affiche de ses films ?

Certes non. La ‘valeur’ ou la ‘qualité’ de la célébrité est mesurée à la taille de son public. Peu importe qui le compose ou s’il existe un lien de transmission entre eux. On objectera que nous parlons d’un côté d’artistes ou de sportifs, qui évoluent dans un univers matériel ; alors que d’un autre côté, c’est bien de spirituel qu’il s’agit. Justement. Nous constatons précisément ici que la transmission de la Torah n’obéit pas aux règles commerciales ou artistiques. Dans l’esprit de la majorité des gens, il y a ‘le maître’ et ‘les élèves’. Dans la Torah, il y a ‘le maître’ et le ‘futur-maître’. L’enseignant transmet en ayant conscience que son disciple d’aujourd’hui est son confrère de demain. C’est du moins ce à quoi il aspire.

On peut ainsi observer une distinction franche entre ‘le gourou’ et ‘le Rav’. Le premier se considère comme un maître à penser diffusant le savoir à ses disciples. Le disciple est subordonné et le restera ad vitam aeternam. Le second se considère comme un ‘passeur de savoir’, un simple relais dans la chaîne de transmission remontant à Moïse. Il désire élever ses élèves si haut qu’ils puissent voler de leurs propres ailes.

On a souvent l’habitude de jauger la réussite d’un Rav en fonction des salles qu’il remplit lors de ses cours ou conférences. Or ce critère est erroné. La réussite spirituelle ne se mesure pas avec des critères commerciaux. L’enseignant charismatique se complaisant dans sa position peut attirer chaque soir des centaines de personnes buvant ses paroles. Mais si personne sur place n’aspire à devenir son égal, le message transmis s’évanouira purement et simplement avec sa disparition. Pendant ce temps, l’érudit plus modeste peut n’étudier chaque soir qu’avec quelques élèves, voire un seul… Cependant, si chacun des présents intègre profondément l’enseignement dispensé, puis le transmet à son tour à un nombre restreint d’élèves, les messages originels pourront traverser le temps et les époques. Ils se diffuseront sérieusement, lentement mais surement, à une échelle incommensurable.   

 

Yona GHERTMAN

 

*Billet paru dans l'hebdomadaire "Actualité-juive", Novembre 2018

les Noms d'une lutte d'ange à homme

Cycle : la Paracha selon le SFORNO*

Sforno 1

Vayichla’h, les noms d’une lutte d’homme à ange

 

Événement marquant mais obscur de Vayichla’h, que la lutte entre Yaacov et l’ange. On sait qu’au terme du combat, l’ange change le nom du patriarche, de Yaacov en Israël, car dit-il, « tu as lutté avec Dieu et des hommes et tu as pu (vaincre) »[1]. On aime à se dire que ce changement de nom doit être lu comme une sorte de récompense : il a combattu, il a vaincu, voici le butin. Pourtant, cette rapide interprétation ne tient guère sitôt que l’on rappelle que Yaacov-Israël demande ensuite le nom de l’ange, que ce dernier s’étonne de cette question, et n’y répondra pas[2].

Ce passage ne laisse pas d’étonner. Comment comprendre le lien entre le changement de nom et le combat qui a eu lieu ? Pourquoi Yaacov demande-t-il le nom de l’ange ? Pourquoi l’ange ne répond-il pas mais vient à interroger la possibilité-même de questionner son nom ? Le commentaire de Sforno va éclairer ces trois impensés : la possibilité de changement du nom de l’homme, la possibilité de connaître le nom de l’ange, et la relation entre ces deux possibilités. Son commentaire précise d’abord qu’Israël sera désormais le nom exclusif de Yaacov, car le patriarche a d’ores et déjà affronté Dieu et les hommes[3]. Il explique ensuite que l’interrogation de Yaacov-Israël sur le nom de l’ange doit permettre au patriarche de prendre connaissance de la faute qu’il aurait commise et qui aurait entraîné son agression par l’ange[4]. Enfin, il montre que l’impossibilité de connaître le nom de l’ange relève de la nature humaine et de la nature angélique[5].

Remarquons déjà que le changement de nom de Yaacov en Israël est un cas unique de toute la Torah. En effet, les changements de prénoms ne concernent d’ordinaire que quelques lettres, ajoutées ou substituées, comme si le changement de signifié induit par le changement de signifiant ne venait corriger qu’une erreur de phonation et/ou révéler quelque chose qui était latent mais prévisible ou devinable. Là, concernant le passage de Yaacov à Israël, la transformation est imprévisible/non-devinable au niveau du signifiant : elle est littéralement radicale. Le changement de nom est une coupure avec les racines de la naissance.

Habituellement, les noms donnés aux enfants dérivent de la condition émotionnelle ou intellectuelle des parents qu’ils projettent sur l’enfant venant de naître. En d’autres termes, le nom, quand bien même serait-il un projet d’avenir pour l’enfant, est toujours une modalité extérieure à son identité et à son individualité. Il est certes un individu distinct des autres, puisqu’ayant une matière qui lui est propre, il possède également une identité propre puisque se construisant, mais il y a loin entre la singularité et son nom. Sa singularité ne dépend aucunement de son nom : l’être humain a beau porter un nom, il n’est pas son nom, il est séparé de son nom. En un mot : ontologiquement, le nom est un accident[6].

Bien sûr, on aime à dire que les prénoms donnés dans la Torah à la naissance de l’enfant indiquent quelque chose de son être, mais il est difficile de ne pas limiter ce quelque chose à un projet à remplir ou non, une visée à atteindre ou non. L’impossibilité de réaliser le projet est inclus dans la nomination. Au fond, on ne sait pas ce qui singularise précisément un être d’un autre ; on ne sait pas comment qualifier la ceciité (en anglais on dit, Thisness) d’un être.

Là, dans la nomination de Yaacov par l’ange, il y a rupture profonde avec le nom comme accident, puisque Sforno précise qu’Israël comme nom vient entériner les actes accomplis par l’homme qui sera désormais connu sous cette appellation. C’est-à-dire qu’Israël est autant un nom qu’un surnom. Dans cette appellation, il y a identité entre la singularité de l’homme et le nom qui le désigne. On a un déplacement de l’être par accident vers le faire, puis du faire vers l’être. La situation peut être résumée comme suit : Yaacov n’a pas poursuivi le nom qui lui a été donné à sa naissance ; sa singularisation prend vie par ses actes qui deviennent son nom mais surtout sa singularité. Qui est cet homme ? C’est celui qui a combattu Dieu et les hommes. Le mot Israël est ainsi le nom d’un processus existentiel réalisé, c’est, si l’on peut dire, un acte-nom, une vérité irréfragable !

Toutefois, au terme du verset, ce processus n’est pas totalement achevé, voire achevable, car, même après avoir affronté Dieu et les hommes, il reste du possible en Yaacov-Israël. C’est ce que le mot ותוכל à la fin du verset sur le changement de nom vient nous apprendre. Bien que Yaacov se soit singularisé en Israël, il demeure encore en lui du pouvoir de transformation, de lutte. C’est-à-dire que Yaacov-Israël est un homme qui s’est fait et se fait encore[7].

Si l’on peut envisager cette puissance comme positive, on peut la considérer également comme négative, comme quelque chose résistant à l’acte-nom Israël. Peut-être même est-ce une faute qui refuse de se réaliser dans la singularité de Yaacov-Israël ! Cette possibilité suit à la lettre le commentaire de Sforno selon lequel la demande du nom de l’ange par Yaacov vise à prendre connaissance d’une défaillance qui demeurerait en Yaacov-Israël, une faute commise. En relisant ce commentaire à l’aune des analyses précédentes, la lutte avec l’ange serait en fait le symbole de ce qui résiste en Yaacov au processus Israël. On peut dès lors comprendre l’insistance du patriarche pour connaître le nom de l’ange : le nom de l’ange est le nom de ce qui est encore en porte-à-faux en lui, à savoir ce qui n’est déjà plus Yaacov mais n’est pas encore devenu Israël.

L’enjeu de la connaissance du nom de l’ange intéresse ainsi sa singularité, ce quoi le distingue d’un autre ange[8]. L’homme s’individue par la matière et se singularise dans le même temps. Mais l’ange n’est pas matière ! Autant dire que la question de Yaacov-Israël vise à saisir la possibilité de singularité d’un ange alors même que rien ne permet de l’individuer ! Le problème n’est pas vain ou limité à l’intérêt restreint de spécialistes en angéologie, car la demande du nom de l’ange par Yaacov sous-entend bien que c’est le nom d’un ange qui singularise un ange ! Toutefois, puisque la demande du nom ne concerne pas l’ange en tant que tel mais la faute du patriarche (c’est-à-dire que le nom de l’ange dans la question n’a de sens que du point de vue de Yaacov, pas de celui de l’ange), force est de construire un parallèle : il y va de cet ange comme de Yaacov-Israël et de cette faut qui résiste en Yaacov au processus Israël.

Or, si Israël est une singularité essentielle, du domaine du vrai, sa faute (ou ce qui résiste à ce processus) possède-t-elle elle aussi cette singularité ? Autant dire que si cette faute est du domaine du vrai, c’est-à-dire chevillée à Yaacov, alors elle demeurera de toute éternité tout comme Yaacov-Israël demeurera de toute éternité. Cette angoisse rappelle un peu le rêve de l’échelle fait par Yaacov et l’interprétation midrachique de l’ange tutélaire d’Essav montant jusqu’au ciel. La lutte contre l’ange n’aura-t-elle jamais de fin ? La question est d’autant plus grave que l’ange ne répond pas à la question de Yaacov sur son nom, sinon en questionnant sa question.

Mais voilà que le commentaire de Sforno vient dissiper cette crainte. Il rappelle d’abord que la nature angélique n’est pas à la portée de l’intellection verbale humaine, qu’elle ne se dit pas en mots car l’ange est en premier et dernier ressort une opération divine. Émanation opératoire de la volonté divine, il indique que tout nom d’un ange est purement formel, corrélé à l’acte à accomplir ou accompli par ce messager. Tout comme Israël, le nom d’un ange est un acte-nom. En suivant l’idée que la structure de l’acte-nom Israël est analogue à l’acte-nom d’un ange, nous pouvons conclure que l’acte-nom Israël est lui aussi une émanation opératoire de la volonté divine. De là, on peut dire que la lutte de notre patriarche avec l’ange s’apparente à une lutte contre la faute.

Est donc Israël toute personne qui lutte contre la faute comme Yaacov-Israël a lutté avec l’ange, c’est-à-dire qui parvient à la dépasser ; est donc Israël toute personne dont les actes nomment sur terre la volonté divine.

 

à la mémoire de Aziza bat Louna

 

Jonathan Aleksandrowicz

 

 

*Rav 'Ovadiah Sforno, Italie 1480-1550

Texte original : Cf.notes.  


[1] Genèse, chap. 32, v. 29 : וַיֹּ֗אמֶר לֹ֤א יַעֲקֹב֙ יֵאָמֵ֥ר עוֹד֙ שִׁמְךָ֔ כִּ֖י אִם־יִשְׂרָאֵ֑ל כִּֽי־שָׂרִ֧יתָ עִם־אֱלֹהִ֛ים וְעִם־אֲנָשִׁ֖ים וַתּוּכָֽל

[2] Ibid., v. 30 : וַיִּשְׁאַ֣ל יַעֲקֹ֗ב וַיֹּ֙אמֶר֙ הַגִּֽידָה־נָּ֣א שְׁמֶ֔ךָ וַיֹּ֕אמֶר לָ֥מָּה זֶּ֖ה תִּשְׁאַ֣ל לִשְׁמִ֑י וַיְבָ֥רֶךְ אֹת֖וֹ שָֽׁם

[3] כי אם ישראל כי שרית אבל יקראו לך בשם ישראל בלבד להורות שאז כבר שרית עם אלהים כו' כענין יפקוד ה' על צבא המרום במרום

[4] הגידה נא שמך המורה על צורתך ועל הפעל הנמשך ממנו כדי שאתבונן על מה קמת לשטן ואשוב בתשובה ואתפלל

[5] למה זה תשאל לשמי כי הצורה האשיית לנו היא מדרגת השכלתנו אשר לא תבואר בשום דבור כאמרו והוא פלא והפעל שלה הוא כפי הרצון האלהי

[6] Voir Aristote, Métaphysique V, 30, 1025 a 14 : « Accident se dit de ce qui appartient à un être et peut en être affirmé avec vérité, mais n’est pourtant ni nécessaire ni a lieu la plupart du temps ».

[7] Par boutade, on pourrait presque dire que la proposition « Israël vivra, Israël vaincra » est la conséquence de cette ontologie. Ramenée à sa dimension politique, à sa dimension de slogan, elle perd sa portée existentielle pour se limiter à une persévérance dans l’être qui est commune à tout être vivant, de la bête sauvage à l’homme le plus civilisé.

[8] À ce sujet, voir Le principe d’individuation de Jean Duns Scot qui s’intéresse spécifiquement à ce qui permet de distinguer les anges entre eux. Il appelle cela eccéité.

Comment se prémunir des promesses de Dieu ?

   Cycle : la Paracha selon le SFORNO*

 

Sforno 1

Comment se prémunir des promesses de Dieu ?

 

Jacob fuyant son frère –et accessoirement la terre d’Israël- atteint un endroit reconnu comme ‘la porte du Ciel’ ; il ‘rêve’ (d’une échelle), c’est-à-dire dans ce contexte que Dieu lui montre une image et lui parle. Ce songe se termine sur une promesse :

« La terre sur laquelle tu te tiens, je te la donnerai ; et ta postérité sera comme la poussière de la terre, tu t’étendras à l’ouest et à l’est, au nord et au sud ; par toi serons bénies toutes les familles du sol, et par ta descendance. Et Moi je suis avec toi, et je te garderai dans toutes tes voies, je te ferai revenir dans cette terre, car je ne t’abandonnerai pas jusqu’à accomplir ce que je t’ai promis ». (28.13-15)

Est-ce que Dieu a accompli en faveur de Jacob sa promesse de donation de la terre ? Il semble que non, et l’on est enclin à penser qu’il s’agit d’une des multiples promesses de Dieu pour les descendants tardifs des patriarches, ceux qui hériteront la terre d’Israël quelques siècles plus tard. Pourtant le texte est sans ambiguïté, c’est à Jacob que l’héritage de la terre est promis ici : « je te la donnerai ». Le Sforno est le seul à répondre à cette question : ce dont il s’agit ici, n’est pas la possession exclusive de la terre, mais que Jacob sera « un prince de Dieu, parmi les résidents de la terre, comme le furent Abraham et Isaac ».  Habiter la terre, être le héraut de Dieu, voilà la promesse, et non pas repousser les nations étrangères, coloniser les territoires ou expulser les populations : cette dernière possibilité n’est pas exclue, elle est toutefois soumise à une condition qui n’est pas explicite dans ce chapitre, mais a clairement été énoncée ailleurs : pour être exclu de la terre d’Israël, il faut avoir fauté dans une mesure excessive (Béréchit 15.16).

Cette première remarque n’est pas mon propos principal : elle vise uniquement à rappeler que cette première promesse est très pragmatique. Face à elle Jacob fait un vœu : « si Dieu est avec moi, qu’il me garde dans le chemin que je m’apprête à arpenter, qu’il me donne du pain pour manger, des vêtements pour me vêtir, et que je retourne à la maison parentale, et que Dieu sois sur moi un juge ; alors la pierre que j’ai érigée sera une maison pour Dieu[1], et je donnerai la dime sur tout ce qui m’aura été donné ». (28.20-22)

Les commentateurs s’insurgent : comment Jacob ose-t-il remettre en cause la parole divine ? Plusieurs pistes sont données. Celle qu’emprunte le Sforno me semble intéressante.

Pour en comprendre les arcanes, il faut s’interroger sur une expression qui traverse toutes les sociétés religieuses : « Dieu est avec moi ». Passons les contradictions qui font les deux équipes de foot adversaires se sentent investies toutes les deux d’une mission divine. Mais à l’échelle individuelle : lorsqu’un homme dit Dieu est avec moi, il s’octroie un blanc-seing à partir duquel il pourra commettre toutes les atrocités…Dieu est avec lui. C’est comme s’il se revêtait de l’attribut de toute puissance de Dieu pour l’exercer sans vergogne en faveur de ses intérêts. Et il n’est pas nécessaire d’être clerc psychologue pour déceler que celui qui proclame « Dieu est avec moi » s’identifie à Dieu.

La tentation est d’autant plus forte lorsque la prophétie est vraie… Il est dommage de constater que peu d’ouvrages ont tenté d’élucider la difficulté d’être prophète, de recevoir la parole divine, à plus forte raison lorsque celle-ci concerne le prophète personnellement. Le commentaire du Sforno montre qu’il a envisagé la chose, et a compris la bombe à retardement que constitue la connaissance de son propre destin par anticipation.

« Si Dieu est avec moi » ne constitue pas une remise en question de la promesse divine, mais une demande supplémentaire qui n’est pas incluse dans le « Je serai avec toi » prononcé par Dieu. Chacun n’a pas les mêmes objectifs. Du point de vue de Dieu, être avec Jacob, c’est diriger les évènements de sorte à ce qu’il revienne finalement vers la maison parentale. En reconnaissant Dieu comme son juge quand il quitte Israël, le patriarche montre qu’il a conscience des dangers d’une telle promesse. Mieux, il sait que « trois choses font sortir l’homme de lui-même, et de l’intelligence[2] divine : les peuples hostiles, la pauvreté et la maladie »[3] ; certes Dieu a promis de le faire retourner pour prendre possession de la terre, mais Jacob a d’autres soucis : pour lui il faut rester soi-même, et ne pas prendre les promesses de Dieu comme des armes envers son prochain. C’est pourquoi Jacob prie. Il demande d’être gardé (de l’hostilité des hommes), d’avoir nourriture et vêture (pain et habits), mais aussi de revenir en paix (c’est-à-dire sans être malade).

Le prophète n’accueille pas la prophétie naïvement, il sait qu’être l’élu de Dieu est une épreuve en soi, et c’est une prière qu’il retourne à Dieu qui lui promet monts et merveilles.

 

Franck Benhamou.

 

*Rav 'Ovadiah Sforno, Italie 1480-1550

Texte original :

ספורנו בראשית פרק כח

לך אתננה. שתהיה אתה נשיא אלהים בקרב יושביה כמו שהיו אברהם ויצחק:

ספורנו בראשית פרק כח

(כ) אם יהיה אלהים עמדי. להסיר מעלי כל מעיק ומונע המעביר את האדם על דעתו ועל דעת קונו כאז"ל ג' מעבירין את האדם על דעתו ועל דעת קונו גוים ורוח רעה ודקדוקי עניות (ערובין מא ב):

ושמרני. מן אנשים רעים המתקוממים ומכריחים:

ונתן לי לחם לאכול. שלא יכריחני העניות לעבור על דעתי ועל דעת קוני:

(כא) ושבתי בשלום. מן החלאים המעבירים גם כן את האדם והוא רוח רעה שהזכירו ז"ל:

והיה ה' לי לאלהים. אז יהיה ה' לדיין אם לא אעבדהו בכל כחי והוא"ו כמו זאת משמשת במקום הנה. כלומר הנני מקבל עלי מעתה שהאל יתברך המרחם יהיה לי לאלהים ויתנהג עמי במדת הדין

 


[1] Lieu du Temple.

[2] Expression difficile à traduire qui demanderait un commentaire en elle-même.

[3] Ce passage du Talmud (Erouvine 41b) indique à la place de ‘maladie’ ‘mauvais esprit’. Comme on s’en rend compte quelque ligns plus bas, le Sforno comprend ça comme un dérèglement de la personne sans faire d’hypothèses sur l’existence des esprits ; il suit en cela la compréhension qui se dégage du Talmud lui-même.

Le sens de la bénédiction

                     Cycle : la Paracha selon le SFORNO  

                  Sforno 1

                  Les Sens de la bénédiction

 

 

La Sidra de Toledot traite d’un épisode qui va voir la destinée de deux frères se séparant à jamais, lors de la bénédiction que Its’hak dont voulait faire hériter son fils ainé Essav’.

Le chapitre 27 nous présente un Its’hak à l’acuité visuelle abaissée lors de sa volonté de bénir Essav’.

Le Sforno* fait un parallèle avec ‘Eli le grand prêtre qui n’a pas protesté contre la mauvaise conduite de ses fils et dont les yeux « étaient immobiles et il ne pouvait plus voir ». Phénomène qui n’a atteint ni Avraham ni Yaakov dans leurs vieux jours. Sa vue lui a donc fait défaut lors de son contact avec Essav’ l’impie, comme le souligne le Talmud (Meguila 28b) et l’a amené à vouloir confier la bénédiction à ce dernier.

Plus loin, au 4ème verset, Its’hak demande à son fils de lui préparer un savoureux mets afin qu’il puisse le bénir après sa consommation. Le Sforno relève que cette demande devait servir à lui conférer un mérite considérable ; le goût d’un plat délicieux devait être le vecteur de sa destinée, par l’accomplissement du commandement de Kibbud Av, le respect du au père la bénédiction se serait pleinement déployée autour de Essav’.

A ce moment, Rivka décide de passer à l’action et pousse Yaakov à se présenter avant son frère devant Its’hak. Pour cela il a disposé des peaux de chevreaux afin d’imiter la pilosité de Essav’. Comme l’a remarqué le Sforno, la villosité de peaux de bêtes n’a rien de comparable avec une pilosité humaine, et même si un soin particulier de disposition a été appliqué par Rivka afin de ressembler le plus possible aux avant-bras de Essav’, il est probable que son toucher ait été atteint, lui aussi par l’âge.

Afin d’étayer cette dernière hypothèse, le Sforno cite un verset (Samuel II, 19,36) mettant en relief l’âge avancé de Barzilay et la diminution de la clairvoyance des 5 sens. Il est donc possible que Its’hak aurait été dupé par son vieil âge et allait donc commettre une erreur en confiant son héritage et celui de Avraham à Essav’.

La suite, lors de la confrontation de Yaakov’ avec son père va apparemment dans ce sens. Il est perturbé par la pilosité et par la voix de la personne qui se trouve devant lui « la voix est celle de Yaakov et les mains sont celles de Essav’ ». Son ouïe le perturbe. Qui donc a-t-il face à lui ? Serait-il encore trahi par sa vieillesse ?

Et pourtant, le Sforno nous révèle que le salut de Yaakov’ est venu de l’odeur de ses habits, en relevant un enseignement du Talmud (Berahot 43b) apprenant que l’âme tire profit de l’odeur, contrairement au corps qui n’en jouit aucunement.

L’âme de Yaakov’ l’intègre ne saurait mentir ; une délicieuse odeur, comme celle d’un champ dont la fragrance est bénéfique pour l’esprit et pour l’âme comme le souligne le Sforno.

 

Même si Its’hak a pu être perturbé par Essav’ l’impie et la sénescence de ses sens, l’odeur émanant de son fils a revivifié son âme, réveillé ses sens engourdis et suscité l’inspiration prophétique, telle la musique chez le prophète Elisha (Melahim II, 3,15).

C’est cette révélation qui a coupé court aux doutes d’Its’hak sur l’identité de la personne devant lui, l’odeur de paradisiaque du véritable héritier de la bénédiction, Yaakov’, qui a pu braver les brumes de l’âge et du turbulent Essav’.

 

Elie DAYAN

 

*Rav 'Ovadiah Sforno, Italie 1480-1550

 

Texte original :

 

וַתִּכְהֶיןָ עֵינָיו כְּמוֹ שֶׁקָּרָה לְעֵלִי שֶׁלֹּא מִחָה בְּבָנָיו, כְּאָמְרוֹ ״וְלֹא כִהָה בָּם(שמואל א ג׳:י״ג), וְנֶאֱמַר בּוֹ ״וְעֵינָיו קָמָה וְלֹא יָכוֹל לִרְאוֹת״ (שם ד׳:ט״ו). וְלֹא קָרָה זֶה לְאַבְרָהָם וּלְיַעֲקֹב שֶׁהָיוּ יוֹתֵר זְקֵנִים מִמַּה שֶּׁהָיָה יִצְחָק אָז וּמִמַּה שֶּׁהָיָה עֵלִי. בְּאַבְרָהָם כְּתִיב ״וַיּסֶף אַבְרָהָם וַיִּקַּח אִשָּׁה״ (בראשית כ״ה:א׳), וּבְיַעֲקֹב עִם כָּל צָרוֹתָיו וְדִמְעוֹת עֵינָיו כְּתִיב ״וַיַּרְא יִשְׂרָאֵל אֶת בְּנֵי יוֹסֵף״ (בראשית מ״ח:ח׳), אַף עַל פִּי שֶׁהָיָה רוֹאֶה בְּכֹבֶד, כְּאָמְרוֹ ״וְעֵינֵי יִשְׂרָאֵל כָּבְדוּ מִזֹּקֶן״ (בראשית מ״ח:י׳), בְּאֹפֶן שֶׁלֹּא הִכִּיר הַתְּמוּנָה הַפְּרָטִית.

וַעֲשֵׂה לִי מַטְעַמִּים רָצָה בְּמַטְעַמִּים כְּדֵי שֶׁיִּתְעַסֵּק בְּכִבּוּד אָב, וּבָזֶה תָּחוּל עָלָיו הַבְּרָכָה. כִּי גַּם שֶׁלֹּא הִכִּיר בְּגֹדֶל רִשְׁעוֹ שֶׁל עֵשָׂו, מִכָּל מָקוֹם לֹא חָשַׁב אוֹתוֹ לְרָאוּי שֶׁתָּחוּל עָלָיו אוֹתָהּ הַבְּרָכָה שֶׁהָיָה בְּלִבּוֹ לְבָרְכוֹ. וְלָכֵן כְּשֶׁבֵּרֵךְ יַעֲקֹב אַחַר כָּךְ, שֶׁיָּדַע בּוֹ שֶׁהָיָה רָאוּי לַבְּרָכָה, לֹא שָׁאַל מַטְעַמִּים וְלֹא בִּקֵּשׁ דָּבָר וּבֵרְכוֹ תֵּכֶף, בְּאָמְרוֹ ״וְאֵל שַׁדַּי יְבָרֵךְ אתְךָ״ (להלן כ״ח:ג׳).

וְהַיָּדַיִם יְדֵי עֵשָׂו אֵין סָפֵק שֶׁהָיוּ הָעוֹרוֹת מְתֻקָּנִים בְּאֹפֶן שֶׁיִהְיֶה שְׂעָרָם דּוֹמֶה לִשְׂעַר הָאָדָם, כִּי אָמְנָם רַב הַהֶבְדֵּל בֵּין שְׂעַר הָאָדָם לִשְׂעַר הַגְּדִי אִם לֹא יְתֻקַּן הַרְבֵּה בִּמְלָאכָה. וְהִנֵּה הֵעֵיד כִּי הָיוּ ״יָדָיו כִּידֵי עֵשָׂו אָחִיו שְׂעִירוֹת״, וְעִם זֶה אוּלַי נֶחֱלַשׁ בּוֹ גַּם חוּשׁ הַמִּשּׁוּשׁ, כְּעִנְיַן ״אִם יִטְעַם עַבְדְּךָ אֶת אֲשֶׁר אכַל״ (שמואל ב י״ט:ל״ו).

וַיָּרַח אֶת רֵיחַ בְּגָדָיו לְהַרְחִיב אֶת נַפְשׁוֹ בְּתַעֲנוּג הָרֵיחַ, כְּאָמְרָם זִכְרוֹנָם לִבְרָכָה: אֵיזֶהוּ דָּבָר שֶׁהַנְּשָׁמָה נֶהֱנֵית מִמֶּנּוּ, וְאֵין הַגּוּף נֶהֱנֶה מִמֶּנּוּ, הֱוֵי אוֹמֵר זֶה הָרֵיחַ (ברכות מ״ג:).

וַיְבָרֲכֵהוּ כְּעִנְיַן ״וְהָיָה כְּנַגֵּן הַמְּנַגֵּן וַתְּהִי עָלָיו יַד ה׳⁠ ⁠״ (מלכים ב ג׳:ט״ו).

רְאֵה רֵיחַ בְּנִי אַתָּה ״בְּנִי״, ״רְאֵה״ וְהִתְבּוֹנֵן שֶׁזֶּה הָרֵיחַ הוּא כְּרֵיחַ שָׂדֶה שֶׁמִּלְבַד הַמְּצִיאוּת הַמַּסְפִּיק לוֹ לִהְיוֹתוֹ מָזוֹן לְאֵיזֶה בַּעַל חַיִּים, הוֹסִיף עָלָיו טוֹבַת הָרֵיחַ הַמְּהַנֶּה וּמוֹעִיל לָרוּחַ הַחִיּוּנִי וְהַנַּפְשִׁי, וְזֶה מִדַּרְכֵי טוּבוֹאֲשֶׁר בֵּרֲכוֹ ה׳.

'Hayé Sarah

  Cycle : la Paracha selon le SFORNO   

   Sforno 1

Parashat Haye Sarah 

 

L’étude du livre des Chroniques est peu répandue. Surtout ses premiers chapitres qui ne semblent n’être qu’une succession de noms n’ont jamais eu “bonne presse” dans les yeshivot. Pourtant…

Pourtant, une lecture attentive de ces généalogies d’apparence anodine, révèle parfois des subtilités…

Au premier chapitre des Chroniques, deux versets peuvent sembler problématiques:

Verset 28: “Les deux enfants d’Avraham sont Itsh’ak et Yishmael”

Verset 32: “Et les enfants de Ketoura, la concubine d’Avraham, sont Zimran, Yokshan, Medan, Midian, etc…”

Pourquoi les enfants du verset 32 sont-ils mis à part des enfants cités dans le verset 28? Est ce parce ce que ce sont les enfants d’une concubine? Dans ce cas, cela nous force à dire que Hagar, la mère de Yishmael cité dans le verset 28 était une épouse à part entière – cette éventualité est tout à fait probable.

Cette explication, par contre, est mise à mal par le midrash cité par Rashi, identifiant Ketoura à Hagar elle-même… Selon cette lecture, pourquoi le fils de Hagar et Avraham – Yishmael- est cité dans le verset 28 alors que les fils de Ketoura/Hagar et Avraham sont cités dans le verset 32…

Le Sforno effleure cette question à travers son commentaire sur les versets de la fin de notre parasha :

« Et Avraham prit une femme du nom de Ketoura. Elle enfanta Zimran, Yokshan, Meda, Midian, Yishbak et Shouak »

Tout d’abord, le Sforno refuse de citer le midrash comme Rashi : Ketoura n’est pas Hagar, mais bien une troisième femme suivant Sarah et Hagar.

Mais, là où son commentaire va encore plus innover, est dans la lecture du verbe « enfanta » - pour le Sforno, c’est un passé antérieur ! Ketoura a enfanté les fils cités, mais dans le passé avant de devenir la femme d’Avraham ! Ces enfants ont grandi dans la maison d’Avraham , devenant en quelque sorte des fils adoptifs, mais ce ne sont pas des enfants d’Avraham à proprement parler.

Cette lecture permet de mieux comprendre les deux versets des Chroniques : le verset 28 énumère les enfants d’Avraham ; et ils ne sont effectivement que deux. Le verset 32 énumère les enfants de Ketoura, concubine d’Avraham, mais ces enfants ne sont pas ceux d’Avraham. Ce sont , tout au plus, des enfants adoptifs, qui ayant grandi  dans la maison d’Avraham ont acquis une certaine proximité avant l’héritage abrahamique, mais ne sauraient en aucun cas, aspirer à un quelconque héritage avec Itsh’ak et Yishmael, enfants véritables d’Avraham…

 

Benjamin Sznajder

 

*Rav 'Ovadiah Sforno, Italie 1480-1550

Texte original :

ספורנו בראשית פרק כה
(ב) ותלד לו את זמרן. גדלה אותם בביתו. על דרך חמשת בני מיכל אשר ילדה לעדריאל (ש"ב כא, ח) שגדלה אותם שלא היו בניה כלל כי אמנם אברהם לא הוליד כי אם יצחק וישמעאל כמבואר בדברי הימים א':

 

   

Le potentiel d'Abraham

Cycle : la Paracha selon le SFORNO      

          Sforno 1              

Le potentiel d’Avraham et l’erreur d’Isaac

 

L’épisode de la ligature d’Isaac est évidemment un des morceaux de bravoure de cette Paracha.

Abondamment commenté depuis les sages de la tradition jusqu’aux philosophes modernes (Kierkegaard, Derrida,…), cet événement radical ne cesse d’interroger les lecteurs de la Bible. Preuve de la nécessité d’une obéissance absolue au Dieu tout puissant pour certains, cet événement peut aussi se lire comme un éloge de la nuance : la véritable épreuve serait pour Abraham de ne pas se laisser porter par des pulsions radicales et de rester capable d’écouter le mince filet de voix qui le pousserait certes à faire monter son fils sur le Mont Moriah mais également à l’en faire redescendre aussitôt (cf. Rachi). [1]

Le Sforno tente une approche originale. Si l’on suit le commentaire développé lors de cet épisode[2], il s’agit de savoir si Abraham est capable de développer son potentiel et de le rendre effectif. De la même façon que Dieu a été capable de rendre effectif la bonté qu’il a déversé sur le monde, Abraham doit démontrer qu’il a été créé « à l’image de Dieu » et donc en mesure d’aimer Dieu et de craindre Dieu, non pas seulement à travers de belles déclarations, mais à travers un acte et une épreuve, quel que soit son contenu exact.

Ce commentaire du Sforno vient implicitement nous dire une chose : l’homme est à l’image de Dieu, ce qui signifie en creux qu’il n’est pas à l’image des anges, qui eux, ne connaissent pas cette notion de « potentiel à développer ». Ce sont des créatures célestes certes, très élevés spirituellement, mais qui connaissent une stabilité permanente. Ils ne peuvent ni chuter, ni s’élever. L’homme lui, dispose de ce trésor, de cette bénédiction qui l’autorise à fluctuer, mais qui surtout lui demande un travail permanent.

Sforno persiste dans cette idée, lorsque justement, un ange descend pour arrêter Abraham en train de sacrifier son fils. La phrase de la Thora est la suivante :

« Mais un envoyé du Seigneur l'appela du haut du ciel, en disant: "Abraham! . Abraham!"  II répondit: "Me voici." II reprit: "Ne porte pas la main sur ce jeune homme, ne lui fais aucun mal! Car, désormais, j'ai constaté que tu honores Dieu, toi qui ne m'as pas refusé ton fils, ton fils unique!" [3]

Il y a un problème de syntaxe dans cette phrase. Et la question saute aux yeux : qui parle ? Est-ce l’ange ? Mais alors pourquoi la phrase glisse-t-elle à la fin vers une sorte d’exclamation de Dieu « Toi qui ne m’a pas refusé ton fils ! »

Est-ce Dieu ? Mais alors, pourquoi dit-il « J’ai constaté que tu honores Dieu » comme si Dieu se prenait pour Alain Delon en parlant de lui-même à la 3ème personne ?

Le Sforno apporte une réponse originale : c’est bien l’ange qui parle du début à la fin. Lorsque celui-ci dit « Désormais j’ai constaté (ou j’ai compris) que tu honores Dieu », cela signifie en réalité : j’ai compris pourquoi Dieu porte une telle attention aux hommes et les a d’une certaine façon placés au-dessus de nous les anges. Il y a une grandeur divine dans cette capacité à accomplir vos qualités en puissance.

Mais alors, comment lire « toi qui ne m’as pas refusé ton fils » qi l’on admet que c’est l’ange qui s’exprime ?
La réponse du Sforno est innovante. Il faut lire le mot « Mimeni » (de moi) comme s’il se rattachait au fait qu’Abraham honore Dieu et donc traduire la phrase ainsi : « Car, désormais j’ai constaté que tu honores Dieu plus que moi, vu que tu n’as pas refusé ton fils, ton fils unique ! ».

L’ange admet encore ici sa défaite : cette capacité à sortir d’un déterminisme quel qu’il soit est une dimension de l’homme qui nous sera, à nous les anges, à jamais inaccessible.

Cette question du potentiel n’est pas anodine, car elle sera à l’origine de problèmes ultérieurs. Un midrach[4] explique que les anges, voyant Abraham triompher de cette épreuve, ont pleuré. Et que les larmes des anges sont tombées dans les yeux d’Isaac qui est devenu aveugle (d’où son incapacité à reconnaître ses enfants par la suite).

Comment interpréter ce Midrach étrange ? Peut-être de la façon suivante : logiquement, si Isaac devait retenir une leçon de tout cela, c’est que le potentiel de l’homme est une valeur absolue qui autorise toutes les tolérances puisqu’au bout du bout, l’homme aura toujours la capacité de se surpasser et de transformer son potentiel en accomplissement existentiel. Et que l’incroyable geste de son père réussissant à se transcender, à se sublimer, va l’aveugler pour le reste de ses jours.

C’est en effet précisément cette radicalisation de la notion de potentiel qui va l’induire en erreur : son fils Esaü était probablement celui qui disposait du plus fort potentiel. Et Isaac va le « cajoler » jusqu’à la fin sans comprendre une chose fondamentale : certains hommes ont un potentiel qu’ils n’activeront jamais. Et que l’essentiel n’est pas dans la qualité du potentiel initiale, mais dans la capacité de l’homme à effectuer les efforts nécessaires pour mettre à profit ce qui lui sera offert à la naissance.

Ca sera le mérite de Rébecca de l’avoir saisi.

 

FRISON

 

 

*Rav 'Ovadiah Sforno, Italie 1480-1550

Texte original :

ספורנו בראשית פרק כב


(א) נסה את אברהם כיון שיהיה בפעל אוהב וירא כמו שהיה בכח ובזה ידמה יותר לבוראו שהוא טוב לעולם בפועל כי אמנם הכונה במציאות האדם היתה שידמה לבוראו כפי האפשר כאשר העיד באמרו נעשה אדם בצלמנו כדמותנו:


(יב) עתה ידעתי. ידעתי אני המלאך שבדין יגדילך האל על מלאכיו כאמרם ז"ל גדולים צדיקים יותר ממלאכי השרת (סנהדרין צג א):
ממני. שאתה ירא אלהים יותר ממני שאני מלאך וראוי למעלה יותר ממני כאמרם ז"ל גדולים צדיקים וכו'. שאתה בפעל ירא אלהים כמו שהיה האל יודע קודם לכן שהיית ירא אלהים בכח ותפול ידיעתו הפועלת על הנמצא בפעל:

 

 

 


[1] Cette dernière approche peut se lire dans Rachi, mais est également explicitement développée par le Rabbi de Kotzk et reprise par André Fraenkel dans le livre reprenant ses enseignements « L’écho de la Parole » aux éditions Lichma. C’est la lecture la plus convaincante que je connaisse. Elle a été soutenue également par le philosophe Dan Arbib dans un article de la revue Studia Phaenomenologica Vol XII 2012 intitulé « Donner la mort ? Phénoménologie et sacrifice : Note sur une interprétation de Derrida » où il remettait en question la lecture plus « classique » de Derrida sur ce passage biblique.

[2] Commentaire du Sforno sur 22 :1

[3] Genèse 22 : 11-12

[4] Berechit Rabba 56

Comment reconnaître sa promise ?

  Cycle : la Paracha selon le SFORNO

   Sforno 1

Comment reconnaître sa promise ?

 

La parasha de Lekh Lekha s’ouvre sur les toutes premières paroles que Dieu adresse à Avram – le futur patriarche Avraham.

Contrairement à Adam ou à Caïn, par exemple, auxquels il avait pris la peine d’adresser quelque question rhétorique afin d’entrer en matière, Dieu – sans autre forme de procès – déclare de but en blanc à Avram : « Quitte ton pays, ta patrie et la maison de ton père, en direction du pays que je te montrerai. Je ferai de toi un grand peuple et te bénirai, je grandirai ton nom et tu sois bénédiction… » (Gn. 12:1-2). Sans sourciller, sans poser aucune interrogation ou objection, Avram prend sa femme, son neveu, ses biens et ses adeptes et se dirige vers la terre de Canaan (v. 5).

Étonnamment, Avram a pris la route comme s’il savait où aller, alors que Dieu lui avait annoncé qu’il lui « montrerait » l’endroit, ce qui laissait supposer un long voyage, puisque sans but défini, au cours duquel Dieu finirait par indiquer à Avram de s’arrêter étant arrivé à destination. Comment donc Avram a-t-il su où il devait s’arrêter ?

Sforno répond à cette question en expliquant que pour Avram, aucune exploration ni de voyages à étapes n’était nécessaire, il n’avait qu’à aller droit devant lui : au moment où il aurait une révélation prophétique, c’est qu’il serait arrivé au lieu désiré par Dieu.

Et c’est ce que nous constatons dans le texte puisque il ne fait que « passer dans le pays » (v. 6), sans s’arrêter jusqu’à ce que Dieu se révèle à lui (v. 7). A ce moment, « il planta sa tente » (v. 8).

Mais la réponse est incomplète car comment Avram savait qu’il devait se diriger vers la terre de Canaan ? Dieu n’avait mentionné aucun pays dans son ordre initial !

Réponse étonnante du Sforno : « car cette terre leur était connue comme une terre propice à la contemplation spirituelle et au service de Dieu béni soit-Il ».

Toutefois, une deuxième anomalie textuelle apparaît peu après dans le verset : « Ils sortirent pour aller en terre de Canaan, et ils vinrent en terre de Canaan ». Pourquoi répéter deux fois « en terre de Canaan » ? Pourquoi préciser qu’ils sont sortis pour partir ? N’est pas évident ?

En vérité, nous rappelle Sforno, la Tora nous a déjà parlé d’une personne qui est « sorti pour aller en terre de Canaan ». De qui s’agit-il ? De Tera’h bien sûr, le père d’Avraham ! Les mêmes mots très exactement sont énoncés à son propos : « ils sortirent… pour aller en terre de Canaan » (Gn. 11:31).

Mais la différence essentielle est que Téra’h s’est arrêté à ‘Haran : « Ils arrivèrent jusqu’à ‘Haran et s’installèrent là-bas » tandis qu’Avram lui arriva véritablement en terre de Canaan.

Oserions-nous lire entre les lignes et comprendre des paroles du Sforno que celui qui arrive vraiment en terre de Canaan est celui qui s’y rend pour sa dimension propice au service Divin ? Probablement.

 

Emmanuel Ifrah – 10/2018

 

*Rav 'Ovadiah Sforno, Italie 1480-1550

Texte original :

ספורנו בראשית פרק יב


(א) אל הארץ אשר אראך. אל המקום מהארץ אשר אראך אותה במראות אלהים, לפיכך עבר בארץ ולא נטע אהלו עד המקום שנראה אליו שם האל יתברך, כאמרו "ויעבור אברם בארץ עד מקום שכם... וירא ה' אל אברם, ויאמר. לזרעך נתתי את הארץ הזאת" (להלן פסוקים ו - ז):

(ב) והיה ברכה. ברכת ה' היא שישמח ה' במעשיו, כמו שאמרו רז"ל "ישמעאל בני ברכני. אמרתי לו יהי רצון מלפניך... ויגלו רחמיך על מדותיך" (ברכות ז א). אמר אם כן היה לי ברכה במה שתתבונן ותקנה שלמות, ותלמֵד דעת את העם:

(ה) ויצאו ללכת ארצה כנען. שהיתה מפורסמת אצלם לארץ מוכנת להתבוננות ולעבודת האל יתברך:
ויבוא ארצה כנען. לא כענין יציאת תרח "ללכת ארצה כנען" (לעיל יא, לא), שלא בא אלא עד חרן:

(ו) ויעבר אברם בארץ. לא התעכב במקום ממנה עד שנראה אליו האל יתברך כאשר יעדו באמרו "אל הארץ אשר אראך" (פסוק א):

(ח) בית אל מים והעי מקדם. בין שתי עירות גדולות, למען ירבו הבאים לשמוע בקראו בשם ה':

Et D.ieu descendit voir...

Cycle : la Paracha selon le SFORNO

Sforno 1

Et Dieu descendit voir …

 

Depuis Maimonide, notre lecture est totalement automatisée dès qu’elle rencontre un anthropomorphisme.

Si Maimonide a permis de désamorcer la bombe de l’anthropomorphisme, il en découle que notre lecture est parfois moins attentive sur l’emploi de tel ou tel mot. En d’autres termes, si la Torah a pris le risque d’employer un verbe à connotation humaine, que veut elle nous apprendre. Cette question est souvent ignorée et au-delà des règles de décodage énumérées dans la première partie du Guide des Égarés, rares sont les exégètes qui se sont adonnés à cet exercice.

Le verset introduisant le récit de la tour de Babel commence par « Et Dieu descendit » . Pourquoi descendre ? La question a évidemment été traitee dans le Guide des Égarés, mais le Sforno nous propose une exégèse différente ouvrant une possibilité de lecture systématique de ce verbe.

Pour Sforno, si Dieu descend pour châtier c’est que le châtiment attribué n’est pas encore pleinement justifié! Dieu punit en prévision d’une déchéance future. Le projet de la tour de Babel est difficilement répréhensible per se. Si Dieu intervient c’est pour mettre fin à un projet qui risque d’aboutir à un danger plus grand !

Cette lecture nous éveille donc sur l’emploi d’un verbe qui ne va pas de soi, mais surtout nous éveille sur la nature d’un châtiment qui parait disproportionné.  

Nous disions que le Sforno fait de cette grille de lecture une méthode systématique. En effet, il réitère cette explication autour de la destruction de Sodome. Là encore, le verbe employé est “descendre” (XVIII, 21). Pour le Sforno, c’est donc que la punition n’était pas encore pleinement méritée – Dieu est intervenu avant que la déchéance soit totale.

 

Benjamin Sznajder

 

*Rav 'Ovadiah Sforno, Italie 1480-1550

Texte original :

ספורנו בראשית פרק יא פסוק ה
(ה) וירד ה' לראות. הנה לשון הירידה לראות יאמר על האל יתברך כשאין הענין אז ראוי לעונש אלא מפני הקלקול הנמשך אליו בסוף הענין, כבן סורר ומורה שאמרו "ירדה תורה לסוף דעתו". וכן היה ענין סדום שכתב בו "ארדה נא ואראה" (להלן יח, כא), כי אמנם לא היה רשעם אז יותר משאר האומות כדי לענשם בעולם הזה, זולתי בענין האכזריות נגד עניי עם, שהיה נמשך ממנו קלקול גמור בסוף, כאמרו "הנה זה היה עון סדום אחותך... ויד עני ואביון לא החזיקה" (יחזקאל טז, מט). וכן היה עונש ישראל בהגלותם, כאמרו "אראה מה אחריתם" (דברים לב, כ):

 

Le symbole du serpent

  Cycle : la Paracha selon le SFORNO

 

         Sforno 1

La symbolique du serpent ou la naissance du fantasme.

 

 

Au début du troisième chapitre de la paracha Béréchit, le Sforno propose une interprétation symbolique de la place du serpent dans le récit de la création. Références bibliques à l’appui, il rappelle que l’ennemi perfide est qualifié de « serpent ». Or l’ennemi originel est l’homme lui-même, ou plutôt sa tendance autodestructive, l’incitant à s’écarter du chemin divin pour se laisser tenter par les plaisirs éphémères…

Telle est la nature du ‘yetser hara’, le ‘mauvais penchant’ de l’homme : son utilité dans ce monde est moindre, alors que le dommage qu’il provoque est grand. Si le Midrash présente le serpent chevauché par l’ange Samaël, c’est que son intention est d’enseigner la psychologie de la transgression :  le désir qui incite à la faute (serpent) se couple avec le fantasme qui invente une forme définitive à l’objet convoité (Samaël).

 Certes, un intellect développé et entretenu peut s’ériger en rempart contre le développement du fantasme et ses conséquences. Mais le remède peut tout autant s’avérer être la cause du problème, car le ‘yetser hara’ s’affirme en fonction de la grandeur de l’homme[1]

Dans le texte, le fantasme prend naissance dans la fine nuance entre le permis et l’interdit : pourquoi tous les fruits sont-ils permis à la consommation à l’exception des fruits d’un seul arbre ? La raison incite à profiter de la grande majorité des produits autorisés et à s’abstenir de la minorité présentée comme dangereuse. Or l’imagination peut donner une forme si belle à l’interdit qu’il en devient plus désirable que tous les plaisirs objectivement connus. L’équation change alors : La grande majorité permise devient l’objectivement fade, alors que la minorité interdite devient évidemment excellente. Quant au risque de mort, il est alors relégué au domaine du subjectif.

Inversion du subjectif et de l’objectif, développement de l’imaginatif par /  et au détriment  du raisonnable, règne du fantasme marié au désir… Tel est le symbole universel et intemporel du « serpent ».

 

Yona GHERTMAN

 

 

*Rav 'Ovadiah Sforno, Italie 1480-1550

Texte original :

ספורנו בראשית פרק ג פסוק א

(א) והנחש. "הוא שטן הוא יצר הרע", רב ההזק עם מעוט היותו נראה. כי אמנם יקרא הדבר בשם איזה דומה לו, כמו שנקרא המלך "אריה", כאמרו "עלה אריה מסבכו" (ירמיהו ד, ז), ויקרא האויבים המזיקים "נחשים צפעונים", אשר אין להם לחש כאמרו "הנני משלח בכם נחשים צפעונים אשר אין להם לחש" וכו' (שם ח, יז). ועל זה הדרך קרא בזה המקום את היצר הרע המחטיא "נחש", בהיותו דומה לנחש, אשר תועלתו במציאות מועט מאד, ונזקו רב עם מעוט הראותו. וכבר אמרו זכרונם לברכה שהיה סמאל רוכב עליו, והוא שהכח המתאוה המחטיא יעשה זה באמצעות הכח המדמה המוביל אליו דמיוני התענוגים החומריים, המטים מדרך השלמות המכוון מאת האל יתברך. כי אמנם הכח המתאוה עם דמיוני התענוגים המובילים אליו הם מצוים לכחות הגשמיות הפועלות, ומחטיאים כונת ורצון האל יתברך, כשלא יתקומם עליהם הכח השכלי וימחה בהם, כאמרם זכרונם לברכה עינא ולבא סרסורי דחטאה (ירושלמי ברכות א, ח), אשר על זה הזהיר באמרו "ולא תתורו אחרי לבבכם ואחרי עיניכם" (במדבר טו, לט):

היה ערום מכל חית השדה. כי הכח הדמיוני המוביל תמונות התענוגים אל הכח המתאוה היה חזק בהם יותר ממה שהיה בשאר בעלי חיים, כאמרם כל הגדול מחבירו יצרו גדול ממנו (סוכה נב, א):

ויאמר אל האשה. כי שכלה החלוש התעצל מהתבונן, ולא התקומם על הדמיון הכוזב, וצייר אז כחה המדמה כי אמנם אף כי אמר אלהים. שאף על פי שאמר אלהים "לא תאכלו" מעץ הדעת... "פן תמותון" (פסוק ג), מכל מקום לא יתאמת זה. ובכן אמר שכשהנחש, והוא הדמיון, התחיל לשום ספק בזה, הנה האשה בשכלה החלוש אמרה:

 (ב) מפרי עץ הגן נאכל. ואין לנו צורך להכנס בסכנת אכילת עץ שהאל יתברך אמר לנו שבאכלנו ממנו נמות. אמנם הדמיון התחזק ליחס קנאה ושקר ח"ו לאל יתברך, וצייר שאסר אותו הפרי כדי שלא ישיגו בו התועלת להיות כאלהים, ושלא יסבב מות כלל. ובכן אמר אל האשה "לא מות תמותון" (פסוק ד):

 

 

[1] Explication personnelle : l’intelligence ne se résume pas uniquement au raisonnement. En effet, le travail du raisonnement, pour être efficace, doit faire appel à des théories, des hypothèses, et des exemples inventés… imaginés. L’imagination fait donc d’une certaine manière partie de l’intelligence. Aussi le développement de l’intellect par l’étude (kodech ou ‘hol) entraîne nécessairement un développement des facultés imaginatives, donc du fantasme.  

Vayelekh : vérité et intégrité

     Cycle : la Paracha selon le SFORNO

Sforno 1

Vérité et intégrité

 

La paracha de Vayélé’h oscille entre deux thèmes : la question de l’écriture de l’Alliance et l’annonce que les enfants d’Israël, arrivés en terre sainte, cèderont à l’idolâtrie. La structure courte de ce texte permet d’en donner les articulations…selon le Sforno.

  • Moïse console (par anticipation !) le peuple de sa propre mort. [i] (31.1 à 31.6)
  • Moïse encourage Josué son successeur, et consigne un enseignement (Torah) (31.7 à 31.8). Rachi et Nahmanide soutiennent qu’il s’agit de l’intégralité de la Torah. Ce qui est difficile puisqu’elle n’a pas encore été donnée dans son intégralité. Fort de cette remarque, le Sforno pense qu’il s’agit de l’écriture de la  section relative à l’érection des rois[ii]. Le contexte milite en faveur de cette thèse puisque…
  • Les versets 31.10 à 31.13 édictent l’obligation faite aux rois de réunir le peuple tous les sept ans pour procéder à la lecture d’une partie de la Torah.
  • Les versets 31.14 à 31.24 décrivent la passation de pouvoir entre Moïse et Josué. Elle s’accompagne à nouveau de l’annonce que le peuple pratiquera l’idolâtrie, ainsi que de l’écriture d’un « chant »de mise en garde (Haazinou). Poème qui clôture la Torah, Moïse écrivit donc la Torah « jusqu’à sa fin » (31.24).
  • Les derniers versets de la section décrivent comment une Torah (de référence) devait être cachée dans le saint des saints, car « je connais la dureté de ce peuple (…) et je sais qu’après ma mort il fautera ». (31.25 à 31.30).

On comprend bien l’entrelacement du thème de l’écriture de l’alliance avec la certitude que le peuple fautera : il faut écrire l’alliance pour qu’au moment où le peuple paiera ses erreurs idolâtriques, il ne se mette pas à penser qu’il n’y a point de Dieu (31.17) ; mais qu’au contraire  c’est le peuple lui-même qui aura suscité cette réaction divine en délaissant son engagement. Mais la véritable innovation du commentaire de Sforno est la ‘découverte’ d’un livre spécifique où était écrite l’obligation de la nomination d’un roi[iii]. Il ne me semble pas que d’autres commentateurs mentionnent un tel livre.

Il va se servir de cette remarque pour résoudre une énigme biblique.

Le livre des Rois mentionne une très curieuse histoire : la redécouverte d’un livre par le prêtre Hilkiyahou qui suscita une vive émotion au sein du peuple[iv]. Rachi identifie ce livre comme le livre du Deutéronome. Cette lecture de Rachi pose question. Il est très étonnant que ce livre à lui seul ait été oublié contrairement aux quatre premiers livres de la Torah. L’émotion qu’il suscita est aussi très étonnante : comme si les autres livres de la Torah eux aussi ne mettaient pas en garde contre toutes sortes de transgression ! Selon le Sforno, le livre retrouvé serait précisément celui où était écrite spécifiquement l’obligation de nommer un roi.

Or celui-ci est inclus lui-même dans le livre du Deutéronome. C’est à ne plus y rien comprendre, puisque selon le Sforno le livre du Deutéronome était en possession de tout Israël !

Sauf que Sforno va relier l’ensemble de sa problématique à une autre alliance entre Israël et Dieu: celle qui fit Josué peu avant sa mort. Il est précisé dans le texte de Josué « écrit cette alliance dans la Torah de Dieu »[v].  Or nulle part il n’est fait mention d’un ajout dans la Torah de cette alliance, pour la simple raison que Moïse lui-même clôtura l’écriture de la Torah. Sauf à dire que c’est précisément ce texte supplémentaire où était écrit (comme tiré à part) l’obligation de nommer le roi. Si formellement tout est agencé restent de nombreuses questions de fond : pourquoi écrire ce texte à part ? Pourquoi Josué compléta-t-il ce texte ? Pourquoi un texte, connu de part ailleurs, suscita-t-il un tel émoi lorsqu’il était tiré à part ? Et enfin pourquoi Josué scella-t-il  une alliance supplémentaire à celles que fit Moïse ?

Le Sforno fait une remarque fondamentale qui donne le contenu de l’ensemble de la réflexion. Il s’appuie sur un verset de l’alliance faite par Josué : servez Dieu « avec vérité et intégrité »[vi]. Cet élément n’était pas présent lors des alliances avec Moïse. Le Sforno commente ces mots « avec réflexion et action ». Il ne s’agit pas de servir Dieu mécaniquement mais avec réflexion. On imagine bien un serviteur zélé qui a accompli les commandements de Dieu en espérant accéder au monde futur où enfin l’ensemble d’une loi absurde trouverait son aboutissement qui tout d’un coup se trouve dans l’obligation de réfléchir ! C’est ce drame existentiel qui a amené à toute la relecture de la Torah à l’époque de Hilkiyahou. Le texte de la nomination du roi a été écrit à part pour être complété : la nomination d’un roi laisse penser que toute la Torah n’a comme enjeu qu’une politique[vii] nationale et identitaire. La politique est susceptible de subvertir la globalité du message de la Torah[viii].   C’est pourquoi dans son commentaire le Sforno a à cœur de préciser que jusqu’à l’époque de Samuel, il n’y avait pas de roi en Israël uniquement des ‘dirigeants’ (naguid)[ix].

Ce que suggère le Sforno c’est que la question politique loin de permettre l’épanouissement d’un monde de Torah, vient le ternir, car il empêche que la Torah en acte ne germe à partir d’une réflexion puisque dans un monde politiquement organisé la Torah elle-même est prise en otage.

Franck Benhamou

 

 

*Rav 'Ovadiah Sforno, Italie 1480-1550

Texte original :

ספורנו דברים פרק לא

(כו) והיה שם בך לעד. יעיד שידעתי שתעזבו את תורת האל יתברך ושבשביל זה הוצרכתי לשים ספר תורה אחד במקום שלא יכנס שם אדם זולתי כ"ג אחת בשנה ויעיד זה הספר שכל מה שימצא כתוב בספר התורה שימצאו ביד צדיקי הדור הן הן הדברים שנאמר לו למשה מסיני בלי תוספת וחסרון ובזה לא יולד ספק לכם עליהם. אמנם הספר שמצא חלקיהו נראה שהיה הספר שנתן משה אל הכהנים נושאי ארון ברית ה' שהוזכר למעלה שהיה פרשת המלך בלבד ובו כתב יהושע הברית שחדש עם ישראל בשכר שקבלו עליהם בו לעבוד את האל יתעלה באמת ובתמים שהוא בעיון ובמעשה וכשקרא בו יאשיהו וראה שרחקו מכל זה חרד ודרש את ה' על זאת (מלכים - ב כב, יג

 


[i] Interprétation selon le Sforno.

[ii] Dvarim 17.14 à 17.20.

[iii] Le texte de ce livre étant lui-même un morceau du Deutéronôme.

[iv] Voir Rois II §22. Chronique II 34.15.

[v] Josué 24.26.

[vi] Traduction littérale qui ne veut pas dire grand-chose, puisque servir Dieu consiste à faire ce qu’il dit de faire.

[vii] Le Sforno écrit dans son commentaire sur le verset « car je sais que la pulsion du peuple le conduira à fauter » (31.21) : les juifs n’escomptent pas entrer dans la terre sainte pour révérer Dieu, mais uniquement pour satisfaire leurs besoins, d’où leur inclination à l’idolâtrie ». L’idole est la puissance à laquelle on s’adresse pour se nourrir.

[viii] Sans doute à ce compte Spinoza ne s’est pas trompé !

[ix] Reste à comprendre ce qui a modifié ce régime, mais une lecture attentive des versets semble le confirmer.

L'injonction à la techouva- Nitsavim

  Cycle : la Paracha selon le SFORNO

Sforno 1

  L’injonction à la Teshouva

 

De manière opportune, la parasha de Nistavim contient un nombre important de versets ayant trait à la Teshouva – Moshé rabbénou mettant en garde le peuple d’Israël avant de s’en séparer. C’est l’occasion pour le Sforno d’expliciter sa vision de l’obligation de se repentir – « Mitsvat ha-Teshouva ».

« Tu reviendras vers ton cœur » (30:1). Comme dans le texte du Shema, le mot cœur est écrit avec deux « Beth » faisant allusion à sa dualité, en tant que siège du bien et du mal. Et comme le souligne Sforno la Teshouva commence par un travail de séparation entre la vérité et mensonge, entre ce que demande vraiment la Tora et la manière erronée de se comporter qui est la nôtre.

« Tu reviendras vers l’Eternel ton Dieu » (30:2). La seule motivation de la Teshouva doit être Dieu lui-même et l’accomplissement de sa volonté. Il n’est question ni d’amour, ni de crainte, mais uniquement de raison. De logique a-t-on même envie de dire. Mais c’est qu’« une telle Teshouva atteint le Trône céleste » ! Cet accomplissement ne peut donc pas être mécanique, contrairement à l’habitude installée. Dorénavant, tu accompliras les mitsvot de manière réfléchie, sans qu’aucun doute ne t’affaiblisse, sans qu’aucun désir matériel d’émousse ta volonté. Les choses seront intellectuellement si claires que même les enfants les plus jeunes connaîtront cette vérité.

« Et l’Eternel ton Dieu circoncira ton cœur etc. » (30:6). Le prépuce est la membrane qui entrave, obscurcit. Le Sforno comprend ainsi la circoncision du cœur comme un dévoilement des yeux. Si jusqu’à maintenant tu étais éloigné de Dieu, c’était par « simple » erreur ! Nous avons ici affaire à une Téshouva rationaliste et ipso facto à une lecture de la faute tout aussi rationaliste : la faute c’est l’erreur et rien d’autre ! Tout simplement… Les catégories du Bien et du Mal semblent s’effacer devant celles du Vrai et du Faux. Car quand tu connaîtras la vérité, tu aimeras Dieu « nécessairement » -- adeptes du romantisme religieux, s’abstenir.

 

Emmanuel Ifrah – 09/2018

 

*Rav 'Ovadiah Sforno, Italie 1480-1550

Texte original :

ספורנו דברים פרק ל פסוק א
והשבות אל לבבך. התבונן בחלקי הסותר ותשיבם אל לבבך יחדיו להבחין האמת מן השקר ובזה תכיר כמה רחקת מן האל יתעלה בדעות ובמנהגים אשר לא כתורתו 

ספורנו דברים פרק ל פסוק ב
ושבת עד ה' אלהיך. תהיה תשובתך כדי לעשות רצון קונך בלבד. וזו היא התשובה שאמרו ז"ל (יומא פרק יום הכפורים) שמגעת עד כסא הכבוד (יומא פו, א):

ספורנו דברים פרק ל פסוק ו
(ו) ומל ה' אלהיך את לבבך ואת לבב זרעך לאהבה. יגלה עיניך לסור מכל טעות מערבב השכל מידיעת האמת כשתשתדל לדבקה בו באופן שתכיר טובו ותאהבהו בהכרח. וזה יעשה למען חייך לעולמי עד:

 

De l'obligation de payer ses prêts à intérêts... ou pas.

Cycle : la Paracha selon le SFORNO

Sforno 1

De l’obligation de payer ses prêts à intérêt…ou pas.

 

«  A l'étranger tu peux prêter à intérêt (tachi’h), tu ne le dois pas à l'égard de ton frère, si tu veux que l'Éternel, ton Dieu, bénisse tes divers travaux dans le pays où tu vas entrer pour en prendre possession. »[i] (Dvarim 23.21).

Versets lourd de conséquences, notamment quant à ce qu’il semble exprimer sur les relations avec les nations. Verset qui n’a pas manqué d’attiser toutes sortes d’animosités. Sa traduction semble s’imposer avec une rigueur toute grammaticale[ii] appuyée par des siècles de haines intercommunautaires. On est à peine étonné de lire sous la plume de Maïmonide[iii] :

« Au non-juif, et à l’étranger résident il est [permis[iv]] de prêter et d’emprunter à intérêt, comme il est dit, ‘ne prête pas à intérêt à ton frère’, d’où il ressort qu’il est permis de prêter à intérêt à tout le monde à l’exception de ton coreligionnaire, et de part ailleurs il existe un devoir de prêter avec intérêt au non juif, comme il est dit ‘au non –juif tu prêteras avec intérêt’ ».

Comme d’habitude c’est lorsque l’affaire semble le plus entendu qu’elle ne l’est pas. De multiples questions se posent sur ce texte, l’une d’entre elle c’est que le Talmud ne fait jamais état d’une telle obligation. Nous y reviendrons.

Et il revient l’immense mérite au Sforno en quelques mots limpides de renverser toutes ces certitudes. Il écrit en effet :

« Donne lui l’intérêt de l’argent si tu en as convenu avec lui, ne le trahis pas ».

« Mais par contre à ton frère, ne lui donne pas d’intérêt sur un prêt, quand bien même en aurais-tu convenu avec lui, et que toi-même veux le lui rendre, il t’est interdit de lui payer de l’usure. »

« Afin que Dieu te bénisse : lorsque tu ne trahis pas le non-juif, et que tu n’esquintes pas le Nom de Dieu ».

Coup de tonnerre : il ne s’agit pas de prêter au non-juif avec intérêt, mais de lui emprunter. Plus exactement, le verset ne parle pas au prêteur, mais à l’emprunteur. Et si l’emprunt n’a été convenu qu’avec un taux d’usure, il faut payer cette usure, c’est un commandement positif  de la Torah.

Avant de relire le commentaire de Maïmonide sur ce verset, il faut de la méthode : retourner au texte talmudique, pour voir si une telle conception tient la route.

On peut lire en Baba Métsia 70b, une fois que le Talmud a tiré d’un verset qu’il est peu recommandé de prêter de l’argent avec intérêt à un non juif[v], il enchaine :

Que signifie cette construction verbale (tachi’h) ? Ne signifie-t-elle pas qu’il est permis de prêter avec intérêt à un non juif ?   Non, cela signifie qu’il faut payer l’usure qu’on a convenu avec un non juif[vi].

Le Talmud continue : ‘mais la Torah viendrait-elle nous enjoindre de donner de l’usure à un non juif ?’ (Le Talmud ne semble pas comprendre l’intérêt d’obliger un juif à payer une usure convenue avec lui lors d’un prêt). Et de répondre ‘En réalité, il ne s’agit pas tant de payer une usure à un non juif que de ne pas payer une usure convenue avec un juif’[vii].

On voit de ce passage que le Talmud avait déjà très bien précisé le sens de notre verset ‘il faut payer l’intérêt convenu lors d’un prêt’[viii] : la lecture du Sforno s’y trouvait déjà ! Seulement la complexité de la suite avait assombri le propos. De plus, comme le Talmud ne précise pas l’idée, qui est derrière cette injonction, on n’y prend pas garde. Il revient donc au Sforno de montrer l’amplitude de cette injonction : de ne pas payer un intérêt que l’on a convenu avec un non juif est une trahison (point de vue moral) et une dégradation du Nom de Dieu (argument religieux).

Ce que l’on gagne avec cette traduction c’est :

  • La cohérence du verset : il parle à l’emprunteur du début à la fin.
  • Il permet de comprendre qu’il s’agit d’une obligation et non d’une simple possibilité de prêter au non juif avec intérêt.
  • Il permet de mettre en exergue un paradoxe : ce qui est une obligation vis-à-vis du non juif, devient un interdit vis-à-vis du juif. Nous allons y revenir.

La lecture de Sforno permet ainsi une compréhension limpide du texte de Maïmonide : il ne s’agit pas d’une soi-disant obligation légale de prêter au non juif avec usure[ix], mais d’une obligation de lui payer son intérêt. Qu’on relise le texte de Maïmonide :

« Au non-juif, et à l’étranger résident il est [permis] de prêter et d’emprunter à intérêt, comme il est dit, ‘n’emprunte pas à intérêt à ton frère’, d’où il ressort qu’il est permis de prêter à intérêt à tout le monde à l’exception de ton coreligionnaire, et de part ailleurs il existe un devoir de payer un intérêt au non juif, comme il est dit ‘au non –juif tu paiera  avec intérêt ».

On comprend que Maïmonide ne s’y est pas laissé prendre : pour lui la détérioration du Nom divin auprès des nations est fondamentale[x].

Comment comprendre que ce qui est une trahison auprès de nation est une nécessité auprès de son coreligionnaire ? Comment comprendre que ce n’est pas trahir son prêteur juif que de ne pas lui payer une usure qu’on lui aurait promise ?

Il faut envisager plusieurs situations selon que le prêteur/l’emprunteur ne connaissait pas l’interdit du prêt à usure au moment où la dette a été contractée. Prenons la situation la plus extrême : l’emprunteur sait qu’il n’a pas le droit de payer une usure alors que le prêteur ne le sait pas ; l’emprunteur a donc profité de l’ignorance de son prêteur : n’est-ce pas une trahison ? Voire une extorsion ? Sans doute le prêteur n’aurait pas donné cet argent s’il savait qu’il n’en pourrait rien en gagner…Il me semble que le verset fait fond sur cette certitude : il vient fixer en l’esprit de chaque juif, que le prêt n’est pas accordé au vu du gain qu’on peut en obtenir.

Sans doute cette image a de quoi faire sourire, dans une époque où la finance détruit des vies avec un cynisme empreint de ‘réalisme’, mais c’est à cette hauteur que la Torah envisage les relations de fraternité.

Franck Benhamou

 

 

[i] J’ai pu compulser une dizaine de traductions, elles vont toutes dans le même sens.

[ii] Si l’on prétend que la Bible possède une grammaire, ce qui est une autre affaire.

[iii] Hil’hote Malvé Vélové 5.1.

[iv] Ce mot n’apparait pas dans le texte, mais il semble nécessaire de l’ajouter pour lui donner un semblant de cohérence.

[v] Contrairement à ce que l’on pense, le Talmud précise que quiconque prête de l’argent avec intérêt à un non juif, ne verra nulle bénédiction de cet argent. (A noter encore que même emprunter de l’argent avec intérêt n’est permis qu’en cas d’extrême nécessité).

[vi] Rachi explique bien sur place : donne lui son usure.

[vii] J’ai essayé d’être bref pour rendre compte d’un passage assez difficile.

[viii] Je ne suis pas grammairien, mais sans doute le Talmud devait s’y connaitre. Quoi qu’il en soit certains autres verbes offrent une ambiguïté similaire ; on n’a qu’à penser au verbe ‘louer’ en français.

[ix] Dont on sait qu’elle est mal vue par le Talmud.

[x] Pour ceux qui sont capables de se plonger dans la multitude des commentaires sur Maïmonide, on ne pourra que conseiller d’aller voir le Rééved, qui faute de ne pas avoir compris cela prête un faux commentaire à Maïmonide. De même pour Na’hamanide qui reprend le Rééved. On comprend aussi que Maïmonide est capable de brandir ce verset contre l’avis talmudique qui proposerait de ne pas rembourser ses dettes (הפקעת הלוואתו מותרת, la position de Rava semble cohérente avec celle exprimée en Baba Kama 113 : puisqu’il existe une obligation de payer l’usure qui est de l’argent que l’on n’a pas reçu, à plus forte raison devra-t-on payer le capital.)

ספורנו דברים פרק כג

 

(כא) לנכרי תשיך. תתן לו הרבית אם התנית עמו ולא תבגוד:

ולאחיך לא תשיך. אף על פי שהתנית עמו ושאתה מתרצה לפורעו אסור לך לתת לו רבית:

למען יברכך. כשלא תבגוד בנכרי ולא תחלל את השם:

 

רמב"ם הלכות מלוה ולוה פרק ה הלכה א

העכו"ם א וגר תושב לוין מהן ומלוין אותן ברבית שנאמר לא תשיך לאחיך לאחיך אסור ולשאר העולם מותר, ומצות עשה ב להשיך לעכו"ם שנאמר לנכרי תשיך מפי השמועה למדו שזו מצות עשה וזהו דין תורה. +/השגת הראב"ד/ ומצות עשה להשיך וכו' עד וזהו דין תורה. א"א אני לא מצאתי שמועה זו ואולי טעה במה שמצא בספרי (פרשת כי תצא) שנאמר שם לנכרי תשיך זו מצות עשה ופירושו משום דהוה ליה לאו הבא מכלל עשה שלא ישיך לישראל עכ"ל.+

 

 

Cycle la Paracha selon le Sforno: Ki Tétsé

De l’obligation de payer ses prêts à intérêt…ou pas.

«  A l'étranger tu peux prêter à intérêt (tachi’h), tu ne le dois pas à l'égard de ton frère, si tu veux que l'Éternel, ton Dieu, bénisse tes divers travaux dans le pays où tu vas entrer pour en prendre possession. »[i] (Dvarim 23.21).

Versets lourd de conséquences, notamment quant à ce qu’il semble exprimer sur les relations avec les nations. Verset qui n’a pas manqué d’attiser toutes sortes d’animosités. Sa traduction semble s’imposer avec une rigueur toute grammaticale[ii] appuyée par des siècles de haines intercommunautaires. On est à peine étonné de lire sous la plume de Maïmonide[iii] :

« Au non-juif, et à l’étranger résident il est [permis[iv]] de prêter et d’emprunter à intérêt, comme il est dit, ‘ne prête pas à intérêt à ton frère’, d’où il ressort qu’il est permis de prêter à intérêt à tout le monde à l’exception de ton coreligionnaire, et de part ailleurs il existe un devoir de prêter avec intérêt au non juif, comme il est dit ‘au non –juif tu prêteras avec intérêt’ ».

Comme d’habitude c’est lorsque l’affaire semble le plus entendu qu’elle ne l’est pas. De multiples questions se posent sur ce texte, l’une d’entre elle c’est que le Talmud ne fait jamais état d’une telle obligation. Nous y reviendrons.

Et il revient l’immense mérite au Sforno en quelques mots limpides de renverser toutes ces certitudes. Il écrit en effet :

« Donne lui l’intérêt de l’argent si tu en as convenu avec lui, ne le trahis pas ».

« Mais par contre à ton frère, ne lui donne pas d’intérêt sur un prêt, quand bien même en aurais-tu convenu avec lui, et que toi-même veux le lui rendre, il t’est interdit de lui payer de l’usure. »

« Afin que Dieu te bénisse : lorsque tu ne trahis pas le non-juif, et que tu n’esquintes pas le Nom de Dieu ».

Coup de tonnerre : il ne s’agit pas de prêter au non-juif avec intérêt, mais de lui emprunter. Plus exactement, le verset ne parle pas au prêteur, mais à l’emprunteur. Et si l’emprunt n’a été convenu qu’avec un taux d’usure, il faut payer cette usure, c’est un commandement positif  de la Torah.

Avant de relire le commentaire de Maïmonide sur ce verset, il faut de la méthode : retourner au texte talmudique, pour voir si une telle conception tient la route.

On peut lire en Baba Métsia 70b, une fois que le Talmud a tiré d’un verset qu’il est peu recommandé de prêter de l’argent avec intérêt à un non juif[v], il enchaine :

Que signifie cette construction verbale (tachi’h) ? Ne signifie-t-elle pas qu’il est permis de prêter avec intérêt à un non juif ?   Non, cela signifie qu’il faut payer l’usure qu’on a convenu avec un non juif[vi].

Le Talmud continue : ‘mais la Torah viendrait-elle nous enjoindre de donner de l’usure à un non juif ?’ (Le Talmud ne semble pas comprendre l’intérêt d’obliger un juif à payer une usure convenue avec lui lors d’un prêt). Et de répondre ‘En réalité, il ne s’agit pas tant de payer une usure à un non juif que de ne pas payer une usure convenue avec un juif’[vii].

On voit de ce passage que le Talmud avait déjà très bien précisé le sens de notre verset ‘il faut payer l’intérêt convenu lors d’un prêt’[viii] : la lecture du Sforno s’y trouvait déjà ! Seulement la complexité de la suite avait assombri le propos. De plus, comme le Talmud ne précise pas l’idée, qui est derrière cette injonction, on n’y prend pas garde. Il revient donc au Sforno de montrer l’amplitude de cette injonction : de ne pas payer un intérêt que l’on a convenu avec un non juif est une trahison (point de vue moral) et une dégradation du Nom de Dieu (argument religieux).

Ce que l’on gagne avec cette traduction c’est :

  • La cohérence du verset : il parle à l’emprunteur du début à la fin.
  • Il permet de comprendre qu’il s’agit d’une obligation et non d’une simple possibilité de prêter au non juif avec intérêt.
  • Il permet de mettre en exergue un paradoxe : ce qui est une obligation vis-à-vis du non juif, devient un interdit vis-à-vis du juif. Nous allons y revenir.

La lecture de Sforno permet ainsi une compréhension limpide du texte de Maïmonide : il ne s’agit pas d’une soi-disant obligation légale de prêter au non juif avec usure[ix], mais d’une obligation de lui payer son intérêt. Qu’on relise le texte de Maïmonide :

« Au non-juif, et à l’étranger résident il est [permis] de prêter et d’emprunter à intérêt, comme il est dit, ‘n’emprunte pas à intérêt à ton frère’, d’où il ressort qu’il est permis de prêter à intérêt à tout le monde à l’exception de ton coreligionnaire, et de part ailleurs il existe un devoir de payer un intérêt au non juif, comme il est dit ‘au non –juif tu paiera  avec intérêt ».

On comprend que Maïmonide ne s’y est pas laissé prendre : pour lui la détérioration du Nom divin auprès des nations est fondamentale[x].

Comment comprendre que ce qui est une trahison auprès de nation est une nécessité auprès de son coreligionnaire ? Comment comprendre que ce n’est pas trahir son prêteur juif que de ne pas lui payer une usure qu’on lui aurait promise ?

Il faut envisager plusieurs situations selon que le prêteur/l’emprunteur ne connaissait pas l’interdit du prêt à usure au moment où la dette a été contractée. Prenons la situation la plus extrême : l’emprunteur sait qu’il n’a pas le droit de payer une usure alors que le prêteur ne le sait pas ; l’emprunteur a donc profité de l’ignorance de son prêteur : n’est-ce pas une trahison ? Voire une extorsion ? Sans doute le prêteur n’aurait pas donné cet argent s’il savait qu’il n’en pourrait rien en gagner…Il me semble que le verset fait fond sur cette certitude : il vient fixer en l’esprit de chaque juif, que le prêt n’est pas accordé au vu du gain qu’on peut en obtenir.

Sans doute cette image a de quoi faire sourire, dans une époque où la finance détruit des vies avec un cynisme empreint de ‘réalisme’, mais c’est à cette hauteur que la Torah envisage les relations de fraternité.

Franck Benhamou

 

 

[i] J’ai pu compulser une dizaine de traductions, elles vont toutes dans le même sens.

[ii] Si l’on prétend que la Bible possède une grammaire, ce qui est une autre affaire.

[iii] Hil’hote Malvé Vélové 5.1.

[iv] Ce mot n’apparait pas dans le texte, mais il semble nécessaire de l’ajouter pour lui donner un semblant de cohérence.

[v] Contrairement à ce que l’on pense, le Talmud précise que quiconque prête de l’argent avec intérêt à un non juif, ne verra nulle bénédiction de cet argent. (A noter encore que même emprunter de l’argent avec intérêt n’est permis qu’en cas d’extrême nécessité).

[vi] Rachi explique bien sur place : donne lui son usure.

[vii] J’ai essayé d’être bref pour rendre compte d’un passage assez difficile.

[viii] Je ne suis pas grammairien, mais sans doute le Talmud devait s’y connaitre. Quoi qu’il en soit certains autres verbes offrent une ambiguïté similaire ; on n’a qu’à penser au verbe ‘louer’ en français.

[ix] Dont on sait qu’elle est mal vue par le Talmud.

[x] Pour ceux qui sont capables de se plonger dans la multitude des commentaires sur Maïmonide, on ne pourra que conseiller d’aller voir le Rééved, qui faute de ne pas avoir compris cela prête un faux commentaire à Maïmonide. De même pour Na’hamanide qui reprend le Rééved. On comprend aussi que Maïmonide est capable de brandir ce verset contre l’avis talmudique qui proposerait de ne pas rembourser ses dettes (הפקעת הלוואתו מותרת, la position de Rava semble cohérente avec celle exprimée en Baba Kama 113 : puisqu’il existe une obligation de payer l’usure qui est de l’argent que l’on n’a pas reçu, à plus forte raison devra-t-on payer le capital.)

ספורנו דברים פרק כג

 

(כא) לנכרי תשיך. תתן לו הרבית אם התנית עמו ולא תבגוד:

ולאחיך לא תשיך. אף על פי שהתנית עמו ושאתה מתרצה לפורעו אסור לך לתת לו רבית:

למען יברכך. כשלא תבגוד בנכרי ולא תחלל את השם:

 

רמב"ם הלכות מלוה ולוה פרק ה הלכה א

העכו"ם א וגר תושב לוין מהן ומלוין אותן ברבית שנאמר לא תשיך לאחיך לאחיך אסור ולשאר העולם מותר, ומצות עשה ב להשיך לעכו"ם שנאמר לנכרי תשיך מפי השמועה למדו שזו מצות עשה וזהו דין תורה. +/השגת הראב"ד/ ומצות עשה להשיך וכו' עד וזהו דין תורה. א"א אני לא מצאתי שמועה זו ואולי טעה במה שמצא בספרי (פרשת כי תצא) שנאמר שם לנכרי תשיך זו מצות עשה ופירושו משום דהוה ליה לאו הבא מכלל עשה שלא ישיך לישראל עכ"ל.+

 

 

Cycle la Paracha selon le Sforno: Ki Tétsé

De l’obligation de payer ses prêts à intérêt…ou pas.

«  A l'étranger tu peux prêter à intérêt (tachi’h), tu ne le dois pas à l'égard de ton frère, si tu veux que l'Éternel, ton Dieu, bénisse tes divers travaux dans le pays où tu vas entrer pour en prendre possession. »[i] (Dvarim 23.21).

Versets lourd de conséquences, notamment quant à ce qu’il semble exprimer sur les relations avec les nations. Verset qui n’a pas manqué d’attiser toutes sortes d’animosités. Sa traduction semble s’imposer avec une rigueur toute grammaticale[ii] appuyée par des siècles de haines intercommunautaires. On est à peine étonné de lire sous la plume de Maïmonide[iii] :

« Au non-juif, et à l’étranger résident il est [permis[iv]] de prêter et d’emprunter à intérêt, comme il est dit, ‘ne prête pas à intérêt à ton frère’, d’où il ressort qu’il est permis de prêter à intérêt à tout le monde à l’exception de ton coreligionnaire, et de part ailleurs il existe un devoir de prêter avec intérêt au non juif, comme il est dit ‘au non –juif tu prêteras avec intérêt’ ».

Comme d’habitude c’est lorsque l’affaire semble le plus entendu qu’elle ne l’est pas. De multiples questions se posent sur ce texte, l’une d’entre elle c’est que le Talmud ne fait jamais état d’une telle obligation. Nous y reviendrons.

Et il revient l’immense mérite au Sforno en quelques mots limpides de renverser toutes ces certitudes. Il écrit en effet :

« Donne lui l’intérêt de l’argent si tu en as convenu avec lui, ne le trahis pas ».

« Mais par contre à ton frère, ne lui donne pas d’intérêt sur un prêt, quand bien même en aurais-tu convenu avec lui, et que toi-même veux le lui rendre, il t’est interdit de lui payer de l’usure. »

« Afin que Dieu te bénisse : lorsque tu ne trahis pas le non-juif, et que tu n’esquintes pas le Nom de Dieu ».

Coup de tonnerre : il ne s’agit pas de prêter au non-juif avec intérêt, mais de lui emprunter. Plus exactement, le verset ne parle pas au prêteur, mais à l’emprunteur. Et si l’emprunt n’a été convenu qu’avec un taux d’usure, il faut payer cette usure, c’est un commandement positif  de la Torah.

Avant de relire le commentaire de Maïmonide sur ce verset, il faut de la méthode : retourner au texte talmudique, pour voir si une telle conception tient la route.

On peut lire en Baba Métsia 70b, une fois que le Talmud a tiré d’un verset qu’il est peu recommandé de prêter de l’argent avec intérêt à un non juif[v], il enchaine :

Que signifie cette construction verbale (tachi’h) ? Ne signifie-t-elle pas qu’il est permis de prêter avec intérêt à un non juif ?   Non, cela signifie qu’il faut payer l’usure qu’on a convenu avec un non juif[vi].

Le Talmud continue : ‘mais la Torah viendrait-elle nous enjoindre de donner de l’usure à un non juif ?’ (Le Talmud ne semble pas comprendre l’intérêt d’obliger un juif à payer une usure convenue avec lui lors d’un prêt). Et de répondre ‘En réalité, il ne s’agit pas tant de payer une usure à un non juif que de ne pas payer une usure convenue avec un juif’[vii].

On voit de ce passage que le Talmud avait déjà très bien précisé le sens de notre verset ‘il faut payer l’intérêt convenu lors d’un prêt’[viii] : la lecture du Sforno s’y trouvait déjà ! Seulement la complexité de la suite avait assombri le propos. De plus, comme le Talmud ne précise pas l’idée, qui est derrière cette injonction, on n’y prend pas garde. Il revient donc au Sforno de montrer l’amplitude de cette injonction : de ne pas payer un intérêt que l’on a convenu avec un non juif est une trahison (point de vue moral) et une dégradation du Nom de Dieu (argument religieux).

Ce que l’on gagne avec cette traduction c’est :

  • La cohérence du verset : il parle à l’emprunteur du début à la fin.
  • Il permet de comprendre qu’il s’agit d’une obligation et non d’une simple possibilité de prêter au non juif avec intérêt.
  • Il permet de mettre en exergue un paradoxe : ce qui est une obligation vis-à-vis du non juif, devient un interdit vis-à-vis du juif. Nous allons y revenir.

La lecture de Sforno permet ainsi une compréhension limpide du texte de Maïmonide : il ne s’agit pas d’une soi-disant obligation légale de prêter au non juif avec usure[ix], mais d’une obligation de lui payer son intérêt. Qu’on relise le texte de Maïmonide :

« Au non-juif, et à l’étranger résident il est [permis] de prêter et d’emprunter à intérêt, comme il est dit, ‘n’emprunte pas à intérêt à ton frère’, d’où il ressort qu’il est permis de prêter à intérêt à tout le monde à l’exception de ton coreligionnaire, et de part ailleurs il existe un devoir de payer un intérêt au non juif, comme il est dit ‘au non –juif tu paiera  avec intérêt ».

On comprend que Maïmonide ne s’y est pas laissé prendre : pour lui la détérioration du Nom divin auprès des nations est fondamentale[x].

Comment comprendre que ce qui est une trahison auprès de nation est une nécessité auprès de son coreligionnaire ? Comment comprendre que ce n’est pas trahir son prêteur juif que de ne pas lui payer une usure qu’on lui aurait promise ?

Il faut envisager plusieurs situations selon que le prêteur/l’emprunteur ne connaissait pas l’interdit du prêt à usure au moment où la dette a été contractée. Prenons la situation la plus extrême : l’emprunteur sait qu’il n’a pas le droit de payer une usure alors que le prêteur ne le sait pas ; l’emprunteur a donc profité de l’ignorance de son prêteur : n’est-ce pas une trahison ? Voire une extorsion ? Sans doute le prêteur n’aurait pas donné cet argent s’il savait qu’il n’en pourrait rien en gagner…Il me semble que le verset fait fond sur cette certitude : il vient fixer en l’esprit de chaque juif, que le prêt n’est pas accordé au vu du gain qu’on peut en obtenir.

Sans doute cette image a de quoi faire sourire, dans une époque où la finance détruit des vies avec un cynisme empreint de ‘réalisme’, mais c’est à cette hauteur que la Torah envisage les relations de fraternité.

Franck Benhamou

 

 

[i] J’ai pu compulser une dizaine de traductions, elles vont toutes dans le même sens.

[ii] Si l’on prétend que la Bible possède une grammaire, ce qui est une autre affaire.

[iii] Hil’hote Malvé Vélové 5.1.

[iv] Ce mot n’apparait pas dans le texte, mais il semble nécessaire de l’ajouter pour lui donner un semblant de cohérence.

[v] Contrairement à ce que l’on pense, le Talmud précise que quiconque prête de l’argent avec intérêt à un non juif, ne verra nulle bénédiction de cet argent. (A noter encore que même emprunter de l’argent avec intérêt n’est permis qu’en cas d’extrême nécessité).

[vi] Rachi explique bien sur place : donne lui son usure.

[vii] J’ai essayé d’être bref pour rendre compte d’un passage assez difficile.

[viii] Je ne suis pas grammairien, mais sans doute le Talmud devait s’y connaitre. Quoi qu’il en soit certains autres verbes offrent une ambiguïté similaire ; on n’a qu’à penser au verbe ‘louer’ en français.

[ix] Dont on sait qu’elle est mal vue par le Talmud.

[x] Pour ceux qui sont capables de se plonger dans la multitude des commentaires sur Maïmonide, on ne pourra que conseiller d’aller voir le Rééved, qui faute de ne pas avoir compris cela prête un faux commentaire à Maïmonide. De même pour Na’hamanide qui reprend le Rééved. On comprend aussi que Maïmonide est capable de brandir ce verset contre l’avis talmudique qui proposerait de ne pas rembourser ses dettes (הפקעת הלוואתו מותרת, la position de Rava semble cohérente avec celle exprimée en Baba Kama 113 : puisqu’il existe une obligation de payer l’usure qui est de l’argent que l’on n’a pas reçu, à plus forte raison devra-t-on payer le capital.)

ספורנו דברים פרק כג

 

(כא) לנכרי תשיך. תתן לו הרבית אם התנית עמו ולא תבגוד:

ולאחיך לא תשיך. אף על פי שהתנית עמו ושאתה מתרצה לפורעו אסור לך לתת לו רבית:

למען יברכך. כשלא תבגוד בנכרי ולא תחלל את השם:

 

רמב"ם הלכות מלוה ולוה פרק ה הלכה א

העכו"ם א וגר תושב לוין מהן ומלוין אותן ברבית שנאמר לא תשיך לאחיך לאחיך אסור ולשאר העולם מותר, ומצות עשה ב להשיך לעכו"ם שנאמר לנכרי תשיך מפי השמועה למדו שזו מצות עשה וזהו דין תורה. +/השגת הראב"ד/ ומצות עשה להשיך וכו' עד וזהו דין תורה. א"א אני לא מצאתי שמועה זו ואולי טעה במה שמצא בספרי (פרשת כי תצא) שנאמר שם לנכרי תשיך זו מצות עשה ופירושו משום דהוה ליה לאו הבא מכלל עשה שלא ישיך לישראל עכ"ל.+

 

 

Cycle la Paracha selon le Sforno: Ki Tétsé

De l’obligation de payer ses prêts à intérêt…ou pas.

«  A l'étranger tu peux prêter à intérêt (tachi’h), tu ne le dois pas à l'égard de ton frère, si tu veux que l'Éternel, ton Dieu, bénisse tes divers travaux dans le pays où tu vas entrer pour en prendre possession. »[i] (Dvarim 23.21).

Versets lourd de conséquences, notamment quant à ce qu’il semble exprimer sur les relations avec les nations. Verset qui n’a pas manqué d’attiser toutes sortes d’animosités. Sa traduction semble s’imposer avec une rigueur toute grammaticale[ii] appuyée par des siècles de haines intercommunautaires. On est à peine étonné de lire sous la plume de Maïmonide[iii] :

« Au non-juif, et à l’étranger résident il est [permis[iv]] de prêter et d’emprunter à intérêt, comme il est dit, ‘ne prête pas à intérêt à ton frère’, d’où il ressort qu’il est permis de prêter à intérêt à tout le monde à l’exception de ton coreligionnaire, et de part ailleurs il existe un devoir de prêter avec intérêt au non juif, comme il est dit ‘au non –juif tu prêteras avec intérêt’ ».

Comme d’habitude c’est lorsque l’affaire semble le plus entendu qu’elle ne l’est pas. De multiples questions se posent sur ce texte, l’une d’entre elle c’est que le Talmud ne fait jamais état d’une telle obligation. Nous y reviendrons.

Et il revient l’immense mérite au Sforno en quelques mots limpides de renverser toutes ces certitudes. Il écrit en effet :

« Donne lui l’intérêt de l’argent si tu en as convenu avec lui, ne le trahis pas ».

« Mais par contre à ton frère, ne lui donne pas d’intérêt sur un prêt, quand bien même en aurais-tu convenu avec lui, et que toi-même veux le lui rendre, il t’est interdit de lui payer de l’usure. »

« Afin que Dieu te bénisse : lorsque tu ne trahis pas le non-juif, et que tu n’esquintes pas le Nom de Dieu ».

Coup de tonnerre : il ne s’agit pas de prêter au non-juif avec intérêt, mais de lui emprunter. Plus exactement, le verset ne parle pas au prêteur, mais à l’emprunteur. Et si l’emprunt n’a été convenu qu’avec un taux d’usure, il faut payer cette usure, c’est un commandement positif  de la Torah.

Avant de relire le commentaire de Maïmonide sur ce verset, il faut de la méthode : retourner au texte talmudique, pour voir si une telle conception tient la route.

On peut lire en Baba Métsia 70b, une fois que le Talmud a tiré d’un verset qu’il est peu recommandé de prêter de l’argent avec intérêt à un non juif[v], il enchaine :

Que signifie cette construction verbale (tachi’h) ? Ne signifie-t-elle pas qu’il est permis de prêter avec intérêt à un non juif ?   Non, cela signifie qu’il faut payer l’usure qu’on a convenu avec un non juif[vi].

Le Talmud continue : ‘mais la Torah viendrait-elle nous enjoindre de donner de l’usure à un non juif ?’ (Le Talmud ne semble pas comprendre l’intérêt d’obliger un juif à payer une usure convenue avec lui lors d’un prêt). Et de répondre ‘En réalité, il ne s’agit pas tant de payer une usure à un non juif que de ne pas payer une usure convenue avec un juif’[vii].

On voit de ce passage que le Talmud avait déjà très bien précisé le sens de notre verset ‘il faut payer l’intérêt convenu lors d’un prêt’[viii] : la lecture du Sforno s’y trouvait déjà ! Seulement la complexité de la suite avait assombri le propos. De plus, comme le Talmud ne précise pas l’idée, qui est derrière cette injonction, on n’y prend pas garde. Il revient donc au Sforno de montrer l’amplitude de cette injonction : de ne pas payer un intérêt que l’on a convenu avec un non juif est une trahison (point de vue moral) et une dégradation du Nom de Dieu (argument religieux).

Ce que l’on gagne avec cette traduction c’est :

  • La cohérence du verset : il parle à l’emprunteur du début à la fin.
  • Il permet de comprendre qu’il s’agit d’une obligation et non d’une simple possibilité de prêter au non juif avec intérêt.
  • Il permet de mettre en exergue un paradoxe : ce qui est une obligation vis-à-vis du non juif, devient un interdit vis-à-vis du juif. Nous allons y revenir.

La lecture de Sforno permet ainsi une compréhension limpide du texte de Maïmonide : il ne s’agit pas d’une soi-disant obligation légale de prêter au non juif avec usure[ix], mais d’une obligation de lui payer son intérêt. Qu’on relise le texte de Maïmonide :

« Au non-juif, et à l’étranger résident il est [permis] de prêter et d’emprunter à intérêt, comme il est dit, ‘n’emprunte pas à intérêt à ton frère’, d’où il ressort qu’il est permis de prêter à intérêt à tout le monde à l’exception de ton coreligionnaire, et de part ailleurs il existe un devoir de payer un intérêt au non juif, comme il est dit ‘au non –juif tu paiera  avec intérêt ».

On comprend que Maïmonide ne s’y est pas laissé prendre : pour lui la détérioration du Nom divin auprès des nations est fondamentale[x].

Comment comprendre que ce qui est une trahison auprès de nation est une nécessité auprès de son coreligionnaire ? Comment comprendre que ce n’est pas trahir son prêteur juif que de ne pas lui payer une usure qu’on lui aurait promise ?

Il faut envisager plusieurs situations selon que le prêteur/l’emprunteur ne connaissait pas l’interdit du prêt à usure au moment où la dette a été contractée. Prenons la situation la plus extrême : l’emprunteur sait qu’il n’a pas le droit de payer une usure alors que le prêteur ne le sait pas ; l’emprunteur a donc profité de l’ignorance de son prêteur : n’est-ce pas une trahison ? Voire une extorsion ? Sans doute le prêteur n’aurait pas donné cet argent s’il savait qu’il n’en pourrait rien en gagner…Il me semble que le verset fait fond sur cette certitude : il vient fixer en l’esprit de chaque juif, que le prêt n’est pas accordé au vu du gain qu’on peut en obtenir.

Sans doute cette image a de quoi faire sourire, dans une époque où la finance détruit des vies avec un cynisme empreint de ‘réalisme’, mais c’est à cette hauteur que la Torah envisage les relations de fraternité.

Franck Benhamou

 

 

[i] J’ai pu compulser une dizaine de traductions, elles vont toutes dans le même sens.

[ii] Si l’on prétend que la Bible possède une grammaire, ce qui est une autre affaire.

[iii] Hil’hote Malvé Vélové 5.1.

[iv] Ce mot n’apparait pas dans le texte, mais il semble nécessaire de l’ajouter pour lui donner un semblant de cohérence.

[v] Contrairement à ce que l’on pense, le Talmud précise que quiconque prête de l’argent avec intérêt à un non juif, ne verra nulle bénédiction de cet argent. (A noter encore que même emprunter de l’argent avec intérêt n’est permis qu’en cas d’extrême nécessité).

[vi] Rachi explique bien sur place : donne lui son usure.

[vii] J’ai essayé d’être bref pour rendre compte d’un passage assez difficile.

[viii] Je ne suis pas grammairien, mais sans doute le Talmud devait s’y connaitre. Quoi qu’il en soit certains autres verbes offrent une ambiguïté similaire ; on n’a qu’à penser au verbe ‘louer’ en français.

[ix] Dont on sait qu’elle est mal vue par le Talmud.

[x] Pour ceux qui sont capables de se plonger dans la multitude des commentaires sur Maïmonide, on ne pourra que conseiller d’aller voir le Rééved, qui faute de ne pas avoir compris cela prête un faux commentaire à Maïmonide. De même pour Na’hamanide qui reprend le Rééved. On comprend aussi que Maïmonide est capable de brandir ce verset contre l’avis talmudique qui proposerait de ne pas rembourser ses dettes (הפקעת הלוואתו מותרת, la position de Rava semble cohérente avec celle exprimée en Baba Kama 113 : puisqu’il existe une obligation de payer l’usure qui est de l’argent que l’on n’a pas reçu, à plus forte raison devra-t-on payer le capital.)

ספורנו דברים פרק כג

 

(כא) לנכרי תשיך. תתן לו הרבית אם התנית עמו ולא תבגוד:

ולאחיך לא תשיך. אף על פי שהתנית עמו ושאתה מתרצה לפורעו אסור לך לתת לו רבית:

למען יברכך. כשלא תבגוד בנכרי ולא תחלל את השם:

 

רמב"ם הלכות מלוה ולוה פרק ה הלכה א

העכו"ם א וגר תושב לוין מהן ומלוין אותן ברבית שנאמר לא תשיך לאחיך לאחיך אסור ולשאר העולם מותר, ומצות עשה ב להשיך לעכו"ם שנאמר לנכרי תשיך מפי השמועה למדו שזו מצות עשה וזהו דין תורה. +/השגת הראב"ד/ ומצות עשה להשיך וכו' עד וזהו דין תורה. א"א אני לא מצאתי שמועה זו ואולי טעה במה שמצא בספרי (פרשת כי תצא) שנאמר שם לנכרי תשיך זו מצות עשה ופירושו משום דהוה ליה לאו הבא מכלל עשה שלא ישיך לישראל עכ"ל.+

 

 

Cycle la Paracha selon le Sforno: Ki tétsé.

De l’obligation de payer ses prêts à intérêt…ou pas.

«  A l'étranger tu peux prêter à intérêt (tachi’h), tu ne le dois pas à l'égard de ton frère, si tu veux que l'Éternel, ton Dieu, bénisse tes divers travaux dans le pays où tu vas entrer pour en prendre possession. »[i] (Dvarim 23.21).

Versets lourd de conséquences, notamment quant à ce qu’il semble exprimer sur les relations avec les nations. Verset qui n’a pas manqué d’attiser toutes sortes d’animosités. Sa traduction semble s’imposer avec une rigueur toute grammaticale[ii] appuyée par des siècles de haines intercommunautaires. On est à peine étonné de lire sous la plume de Maïmonide[iii] :

« Au non-juif, et à l’étranger résident il est [permis[iv]] de prêter et d’emprunter à intérêt, comme il est dit, ‘ne prête pas à intérêt à ton frère’, d’où il ressort qu’il est permis de prêter à intérêt à tout le monde à l’exception de ton coreligionnaire, et de part ailleurs il existe un devoir de prêter avec intérêt au non juif, comme il est dit ‘au non –juif tu prêteras avec intérêt’ ».

Comme d’habitude c’est lorsque l’affaire semble le plus entendu qu’elle ne l’est pas. De multiples questions se posent sur ce texte, l’une d’entre elle c’est que le Talmud ne fait jamais état d’une telle obligation. Nous y reviendrons.

Et il revient l’immense mérite au Sforno en quelques mots limpides de renverser toutes ces certitudes. Il écrit en effet :

« Donne lui l’intérêt de l’argent si tu en as convenu avec lui, ne le trahis pas ».

« Mais par contre à ton frère, ne lui donne pas d’intérêt sur un prêt, quand bien même en aurais-tu convenu avec lui, et que toi-même veux le lui rendre, il t’est interdit de lui payer de l’usure. »

« Afin que Dieu te bénisse : lorsque tu ne trahis pas le non-juif, et que tu n’esquintes pas le Nom de Dieu ».

Coup de tonnerre : il ne s’agit pas de prêter au non-juif avec intérêt, mais de lui emprunter. Plus exactement, le verset ne parle pas au prêteur, mais à l’emprunteur. Et si l’emprunt n’a été convenu qu’avec un taux d’usure, il faut payer cette usure, c’est un commandement positif  de la Torah.

Avant de relire le commentaire de Maïmonide sur ce verset, il faut de la méthode : retourner au texte talmudique, pour voir si une telle conception tient la route.

On peut lire en Baba Métsia 70b, une fois que le Talmud a tiré d’un verset qu’il est peu recommandé de prêter de l’argent avec intérêt à un non juif[v], il enchaine :

Que signifie cette construction verbale (tachi’h) ? Ne signifie-t-elle pas qu’il est permis de prêter avec intérêt à un non juif ?   Non, cela signifie qu’il faut payer l’usure qu’on a convenu avec un non juif[vi].

Le Talmud continue : ‘mais la Torah viendrait-elle nous enjoindre de donner de l’usure à un non juif ?’ (Le Talmud ne semble pas comprendre l’intérêt d’obliger un juif à payer une usure convenue avec lui lors d’un prêt). Et de répondre ‘En réalité, il ne s’agit pas tant de payer une usure à un non juif que de ne pas payer une usure convenue avec un juif’[vii].

On voit de ce passage que le Talmud avait déjà très bien précisé le sens de notre verset ‘il faut payer l’intérêt convenu lors d’un prêt’[viii] : la lecture du Sforno s’y trouvait déjà ! Seulement la complexité de la suite avait assombri le propos. De plus, comme le Talmud ne précise pas l’idée, qui est derrière cette injonction, on n’y prend pas garde. Il revient donc au Sforno de montrer l’amplitude de cette injonction : de ne pas payer un intérêt que l’on a convenu avec un non juif est une trahison (point de vue moral) et une dégradation du Nom de Dieu (argument religieux).

Ce que l’on gagne avec cette traduction c’est :

  • La cohérence du verset : il parle à l’emprunteur du début à la fin.
  • Il permet de comprendre qu’il s’agit d’une obligation et non d’une simple possibilité de prêter au non juif avec intérêt.
  • Il permet de mettre en exergue un paradoxe : ce qui est une obligation vis-à-vis du non juif, devient un interdit vis-à-vis du juif. Nous allons y revenir.

La lecture de Sforno permet ainsi une compréhension limpide du texte de Maïmonide : il ne s’agit pas d’une soi-disant obligation légale de prêter au non juif avec usure[ix], mais d’une obligation de lui payer son intérêt. Qu’on relise le texte de Maïmonide :

« Au non-juif, et à l’étranger résident il est [permis] de prêter et d’emprunter à intérêt, comme il est dit, ‘n’emprunte pas à intérêt à ton frère’, d’où il ressort qu’il est permis de prêter à intérêt à tout le monde à l’exception de ton coreligionnaire, et de part ailleurs il existe un devoir de payer un intérêt au non juif, comme il est dit ‘au non –juif tu paiera  avec intérêt ».

On comprend que Maïmonide ne s’y est pas laissé prendre : pour lui la détérioration du Nom divin auprès des nations est fondamentale[x].

Comment comprendre que ce qui est une trahison auprès de nation est une nécessité auprès de son coreligionnaire ? Comment comprendre que ce n’est pas trahir son prêteur juif que de ne pas lui payer une usure qu’on lui aurait promise ?

Il faut envisager plusieurs situations selon que le prêteur/l’emprunteur ne connaissait pas l’interdit du prêt à usure au moment où la dette a été contractée. Prenons la situation la plus extrême : l’emprunteur sait qu’il n’a pas le droit de payer une usure alors que le prêteur ne le sait pas ; l’emprunteur a donc profité de l’ignorance de son prêteur : n’est-ce pas une trahison ? Voire une extorsion ? Sans doute le prêteur n’aurait pas donné cet argent s’il savait qu’il n’en pourrait rien en gagner…Il me semble que le verset fait fond sur cette certitude : il vient fixer en l’esprit de chaque juif, que le prêt n’est pas accordé au vu du gain qu’on peut en obtenir.

Sans doute cette image a de quoi faire sourire, dans une époque où la finance détruit des vies avec un cynisme empreint de ‘réalisme’, mais c’est à cette hauteur que la Torah envisage les relations de fraternité.

Franck Benhamou

 

 

[i] J’ai pu compulser une dizaine de traductions, elles vont toutes dans le même sens.

[ii] Si l’on prétend que la Bible possède une grammaire, ce qui est une autre affaire.

[iii] Hil’hote Malvé Vélové 5.1.

[iv] Ce mot n’apparait pas dans le texte, mais il semble nécessaire de l’ajouter pour lui donner un semblant de cohérence.

[v] Contrairement à ce que l’on pense, le Talmud précise que quiconque prête de l’argent avec intérêt à un non juif, ne verra nulle bénédiction de cet argent. (A noter encore que même emprunter de l’argent avec intérêt n’est permis qu’en cas d’extrême nécessité).

[vi] Rachi explique bien sur place : donne lui son usure.

[vii] J’ai essayé d’être bref pour rendre compte d’un passage assez difficile.

[viii] Je ne suis pas grammairien, mais sans doute le Talmud devait s’y connaitre. Quoi qu’il en soit certains autres verbes offrent une ambiguïté similaire ; on n’a qu’à penser au verbe ‘louer’ en français.

[ix] Dont on sait qu’elle est mal vue par le Talmud.

[x] Pour ceux qui sont capables de se plonger dans la multitude des commentaires sur Maïmonide, on ne pourra que conseiller d’aller voir le Rééved, qui faute de ne pas avoir compris cela prête un faux commentaire à Maïmonide. De même pour Na’hamanide qui reprend le Rééved. On comprend aussi que Maïmonide est capable de brandir ce verset contre l’avis talmudique qui proposerait de ne pas rembourser ses dettes (הפקעת הלוואתו מותרת, la position de Rava semble cohérente avec celle exprimée en Baba Kama 113 : puisqu’il existe une obligation de payer l’usure qui est de l’argent que l’on n’a pas reçu, à plus forte raison devra-t-on payer le capital.)

ספורנו דברים פרק כג

 

(כא) לנכרי תשיך. תתן לו הרבית אם התנית עמו ולא תבגוד:

ולאחיך לא תשיך. אף על פי שהתנית עמו ושאתה מתרצה לפורעו אסור לך לתת לו רבית:

למען יברכך. כשלא תבגוד בנכרי ולא תחלל את השם:

 

רמב"ם הלכות מלוה ולוה פרק ה הלכה א

העכו"ם א וגר תושב לוין מהן ומלוין אותן ברבית שנאמר לא תשיך לאחיך לאחיך אסור ולשאר העולם מותר, ומצות עשה ב להשיך לעכו"ם שנאמר לנכרי תשיך מפי השמועה למדו שזו מצות עשה וזהו דין תורה. +/השגת הראב"ד/ ומצות עשה להשיך וכו' עד וזהו דין תורה. א"א אני לא מצאתי שמועה זו ואולי טעה במה שמצא בספרי (פרשת כי תצא) שנאמר שם לנכרי תשיך זו מצות עשה ופירושו משום דהוה ליה לאו הבא מכלל עשה שלא ישיך לישראל עכ"ל.+