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Vayelekh : vérité et intégrité

     Cycle : la Paracha selon le SFORNO

Sforno 1

Vérité et intégrité

 

La paracha de Vayélé’h oscille entre deux thèmes : la question de l’écriture de l’Alliance et l’annonce que les enfants d’Israël, arrivés en terre sainte, cèderont à l’idolâtrie. La structure courte de ce texte permet d’en donner les articulations…selon le Sforno.

  • Moïse console (par anticipation !) le peuple de sa propre mort. [i] (31.1 à 31.6)
  • Moïse encourage Josué son successeur, et consigne un enseignement (Torah) (31.7 à 31.8). Rachi et Nahmanide soutiennent qu’il s’agit de l’intégralité de la Torah. Ce qui est difficile puisqu’elle n’a pas encore été donnée dans son intégralité. Fort de cette remarque, le Sforno pense qu’il s’agit de l’écriture de la  section relative à l’érection des rois[ii]. Le contexte milite en faveur de cette thèse puisque…
  • Les versets 31.10 à 31.13 édictent l’obligation faite aux rois de réunir le peuple tous les sept ans pour procéder à la lecture d’une partie de la Torah.
  • Les versets 31.14 à 31.24 décrivent la passation de pouvoir entre Moïse et Josué. Elle s’accompagne à nouveau de l’annonce que le peuple pratiquera l’idolâtrie, ainsi que de l’écriture d’un « chant »de mise en garde (Haazinou). Poème qui clôture la Torah, Moïse écrivit donc la Torah « jusqu’à sa fin » (31.24).
  • Les derniers versets de la section décrivent comment une Torah (de référence) devait être cachée dans le saint des saints, car « je connais la dureté de ce peuple (…) et je sais qu’après ma mort il fautera ». (31.25 à 31.30).

On comprend bien l’entrelacement du thème de l’écriture de l’alliance avec la certitude que le peuple fautera : il faut écrire l’alliance pour qu’au moment où le peuple paiera ses erreurs idolâtriques, il ne se mette pas à penser qu’il n’y a point de Dieu (31.17) ; mais qu’au contraire  c’est le peuple lui-même qui aura suscité cette réaction divine en délaissant son engagement. Mais la véritable innovation du commentaire de Sforno est la ‘découverte’ d’un livre spécifique où était écrite l’obligation de la nomination d’un roi[iii]. Il ne me semble pas que d’autres commentateurs mentionnent un tel livre.

Il va se servir de cette remarque pour résoudre une énigme biblique.

Le livre des Rois mentionne une très curieuse histoire : la redécouverte d’un livre par le prêtre Hilkiyahou qui suscita une vive émotion au sein du peuple[iv]. Rachi identifie ce livre comme le livre du Deutéronome. Cette lecture de Rachi pose question. Il est très étonnant que ce livre à lui seul ait été oublié contrairement aux quatre premiers livres de la Torah. L’émotion qu’il suscita est aussi très étonnante : comme si les autres livres de la Torah eux aussi ne mettaient pas en garde contre toutes sortes de transgression ! Selon le Sforno, le livre retrouvé serait précisément celui où était écrite spécifiquement l’obligation de nommer un roi.

Or celui-ci est inclus lui-même dans le livre du Deutéronome. C’est à ne plus y rien comprendre, puisque selon le Sforno le livre du Deutéronome était en possession de tout Israël !

Sauf que Sforno va relier l’ensemble de sa problématique à une autre alliance entre Israël et Dieu: celle qui fit Josué peu avant sa mort. Il est précisé dans le texte de Josué « écrit cette alliance dans la Torah de Dieu »[v].  Or nulle part il n’est fait mention d’un ajout dans la Torah de cette alliance, pour la simple raison que Moïse lui-même clôtura l’écriture de la Torah. Sauf à dire que c’est précisément ce texte supplémentaire où était écrit (comme tiré à part) l’obligation de nommer le roi. Si formellement tout est agencé restent de nombreuses questions de fond : pourquoi écrire ce texte à part ? Pourquoi Josué compléta-t-il ce texte ? Pourquoi un texte, connu de part ailleurs, suscita-t-il un tel émoi lorsqu’il était tiré à part ? Et enfin pourquoi Josué scella-t-il  une alliance supplémentaire à celles que fit Moïse ?

Le Sforno fait une remarque fondamentale qui donne le contenu de l’ensemble de la réflexion. Il s’appuie sur un verset de l’alliance faite par Josué : servez Dieu « avec vérité et intégrité »[vi]. Cet élément n’était pas présent lors des alliances avec Moïse. Le Sforno commente ces mots « avec réflexion et action ». Il ne s’agit pas de servir Dieu mécaniquement mais avec réflexion. On imagine bien un serviteur zélé qui a accompli les commandements de Dieu en espérant accéder au monde futur où enfin l’ensemble d’une loi absurde trouverait son aboutissement qui tout d’un coup se trouve dans l’obligation de réfléchir ! C’est ce drame existentiel qui a amené à toute la relecture de la Torah à l’époque de Hilkiyahou. Le texte de la nomination du roi a été écrit à part pour être complété : la nomination d’un roi laisse penser que toute la Torah n’a comme enjeu qu’une politique[vii] nationale et identitaire. La politique est susceptible de subvertir la globalité du message de la Torah[viii].   C’est pourquoi dans son commentaire le Sforno a à cœur de préciser que jusqu’à l’époque de Samuel, il n’y avait pas de roi en Israël uniquement des ‘dirigeants’ (naguid)[ix].

Ce que suggère le Sforno c’est que la question politique loin de permettre l’épanouissement d’un monde de Torah, vient le ternir, car il empêche que la Torah en acte ne germe à partir d’une réflexion puisque dans un monde politiquement organisé la Torah elle-même est prise en otage.

Franck Benhamou

 

 

*Rav 'Ovadiah Sforno, Italie 1480-1550

Texte original :

ספורנו דברים פרק לא

(כו) והיה שם בך לעד. יעיד שידעתי שתעזבו את תורת האל יתברך ושבשביל זה הוצרכתי לשים ספר תורה אחד במקום שלא יכנס שם אדם זולתי כ"ג אחת בשנה ויעיד זה הספר שכל מה שימצא כתוב בספר התורה שימצאו ביד צדיקי הדור הן הן הדברים שנאמר לו למשה מסיני בלי תוספת וחסרון ובזה לא יולד ספק לכם עליהם. אמנם הספר שמצא חלקיהו נראה שהיה הספר שנתן משה אל הכהנים נושאי ארון ברית ה' שהוזכר למעלה שהיה פרשת המלך בלבד ובו כתב יהושע הברית שחדש עם ישראל בשכר שקבלו עליהם בו לעבוד את האל יתעלה באמת ובתמים שהוא בעיון ובמעשה וכשקרא בו יאשיהו וראה שרחקו מכל זה חרד ודרש את ה' על זאת (מלכים - ב כב, יג

 


[i] Interprétation selon le Sforno.

[ii] Dvarim 17.14 à 17.20.

[iii] Le texte de ce livre étant lui-même un morceau du Deutéronôme.

[iv] Voir Rois II §22. Chronique II 34.15.

[v] Josué 24.26.

[vi] Traduction littérale qui ne veut pas dire grand-chose, puisque servir Dieu consiste à faire ce qu’il dit de faire.

[vii] Le Sforno écrit dans son commentaire sur le verset « car je sais que la pulsion du peuple le conduira à fauter » (31.21) : les juifs n’escomptent pas entrer dans la terre sainte pour révérer Dieu, mais uniquement pour satisfaire leurs besoins, d’où leur inclination à l’idolâtrie ». L’idole est la puissance à laquelle on s’adresse pour se nourrir.

[viii] Sans doute à ce compte Spinoza ne s’est pas trompé !

[ix] Reste à comprendre ce qui a modifié ce régime, mais une lecture attentive des versets semble le confirmer.

L'injonction à la techouva- Nitsavim

  Cycle : la Paracha selon le SFORNO

Sforno 1

  L’injonction à la Teshouva

 

De manière opportune, la parasha de Nistavim contient un nombre important de versets ayant trait à la Teshouva – Moshé rabbénou mettant en garde le peuple d’Israël avant de s’en séparer. C’est l’occasion pour le Sforno d’expliciter sa vision de l’obligation de se repentir – « Mitsvat ha-Teshouva ».

« Tu reviendras vers ton cœur » (30:1). Comme dans le texte du Shema, le mot cœur est écrit avec deux « Beth » faisant allusion à sa dualité, en tant que siège du bien et du mal. Et comme le souligne Sforno la Teshouva commence par un travail de séparation entre la vérité et mensonge, entre ce que demande vraiment la Tora et la manière erronée de se comporter qui est la nôtre.

« Tu reviendras vers l’Eternel ton Dieu » (30:2). La seule motivation de la Teshouva doit être Dieu lui-même et l’accomplissement de sa volonté. Il n’est question ni d’amour, ni de crainte, mais uniquement de raison. De logique a-t-on même envie de dire. Mais c’est qu’« une telle Teshouva atteint le Trône céleste » ! Cet accomplissement ne peut donc pas être mécanique, contrairement à l’habitude installée. Dorénavant, tu accompliras les mitsvot de manière réfléchie, sans qu’aucun doute ne t’affaiblisse, sans qu’aucun désir matériel d’émousse ta volonté. Les choses seront intellectuellement si claires que même les enfants les plus jeunes connaîtront cette vérité.

« Et l’Eternel ton Dieu circoncira ton cœur etc. » (30:6). Le prépuce est la membrane qui entrave, obscurcit. Le Sforno comprend ainsi la circoncision du cœur comme un dévoilement des yeux. Si jusqu’à maintenant tu étais éloigné de Dieu, c’était par « simple » erreur ! Nous avons ici affaire à une Téshouva rationaliste et ipso facto à une lecture de la faute tout aussi rationaliste : la faute c’est l’erreur et rien d’autre ! Tout simplement… Les catégories du Bien et du Mal semblent s’effacer devant celles du Vrai et du Faux. Car quand tu connaîtras la vérité, tu aimeras Dieu « nécessairement » -- adeptes du romantisme religieux, s’abstenir.

 

Emmanuel Ifrah – 09/2018

 

*Rav 'Ovadiah Sforno, Italie 1480-1550

Texte original :

ספורנו דברים פרק ל פסוק א
והשבות אל לבבך. התבונן בחלקי הסותר ותשיבם אל לבבך יחדיו להבחין האמת מן השקר ובזה תכיר כמה רחקת מן האל יתעלה בדעות ובמנהגים אשר לא כתורתו 

ספורנו דברים פרק ל פסוק ב
ושבת עד ה' אלהיך. תהיה תשובתך כדי לעשות רצון קונך בלבד. וזו היא התשובה שאמרו ז"ל (יומא פרק יום הכפורים) שמגעת עד כסא הכבוד (יומא פו, א):

ספורנו דברים פרק ל פסוק ו
(ו) ומל ה' אלהיך את לבבך ואת לבב זרעך לאהבה. יגלה עיניך לסור מכל טעות מערבב השכל מידיעת האמת כשתשתדל לדבקה בו באופן שתכיר טובו ותאהבהו בהכרח. וזה יעשה למען חייך לעולמי עד:

 

De l'obligation de payer ses prêts à intérêts... ou pas.

Cycle : la Paracha selon le SFORNO

Sforno 1

De l’obligation de payer ses prêts à intérêt…ou pas.

 

«  A l'étranger tu peux prêter à intérêt (tachi’h), tu ne le dois pas à l'égard de ton frère, si tu veux que l'Éternel, ton Dieu, bénisse tes divers travaux dans le pays où tu vas entrer pour en prendre possession. »[i] (Dvarim 23.21).

Versets lourd de conséquences, notamment quant à ce qu’il semble exprimer sur les relations avec les nations. Verset qui n’a pas manqué d’attiser toutes sortes d’animosités. Sa traduction semble s’imposer avec une rigueur toute grammaticale[ii] appuyée par des siècles de haines intercommunautaires. On est à peine étonné de lire sous la plume de Maïmonide[iii] :

« Au non-juif, et à l’étranger résident il est [permis[iv]] de prêter et d’emprunter à intérêt, comme il est dit, ‘ne prête pas à intérêt à ton frère’, d’où il ressort qu’il est permis de prêter à intérêt à tout le monde à l’exception de ton coreligionnaire, et de part ailleurs il existe un devoir de prêter avec intérêt au non juif, comme il est dit ‘au non –juif tu prêteras avec intérêt’ ».

Comme d’habitude c’est lorsque l’affaire semble le plus entendu qu’elle ne l’est pas. De multiples questions se posent sur ce texte, l’une d’entre elle c’est que le Talmud ne fait jamais état d’une telle obligation. Nous y reviendrons.

Et il revient l’immense mérite au Sforno en quelques mots limpides de renverser toutes ces certitudes. Il écrit en effet :

« Donne lui l’intérêt de l’argent si tu en as convenu avec lui, ne le trahis pas ».

« Mais par contre à ton frère, ne lui donne pas d’intérêt sur un prêt, quand bien même en aurais-tu convenu avec lui, et que toi-même veux le lui rendre, il t’est interdit de lui payer de l’usure. »

« Afin que Dieu te bénisse : lorsque tu ne trahis pas le non-juif, et que tu n’esquintes pas le Nom de Dieu ».

Coup de tonnerre : il ne s’agit pas de prêter au non-juif avec intérêt, mais de lui emprunter. Plus exactement, le verset ne parle pas au prêteur, mais à l’emprunteur. Et si l’emprunt n’a été convenu qu’avec un taux d’usure, il faut payer cette usure, c’est un commandement positif  de la Torah.

Avant de relire le commentaire de Maïmonide sur ce verset, il faut de la méthode : retourner au texte talmudique, pour voir si une telle conception tient la route.

On peut lire en Baba Métsia 70b, une fois que le Talmud a tiré d’un verset qu’il est peu recommandé de prêter de l’argent avec intérêt à un non juif[v], il enchaine :

Que signifie cette construction verbale (tachi’h) ? Ne signifie-t-elle pas qu’il est permis de prêter avec intérêt à un non juif ?   Non, cela signifie qu’il faut payer l’usure qu’on a convenu avec un non juif[vi].

Le Talmud continue : ‘mais la Torah viendrait-elle nous enjoindre de donner de l’usure à un non juif ?’ (Le Talmud ne semble pas comprendre l’intérêt d’obliger un juif à payer une usure convenue avec lui lors d’un prêt). Et de répondre ‘En réalité, il ne s’agit pas tant de payer une usure à un non juif que de ne pas payer une usure convenue avec un juif’[vii].

On voit de ce passage que le Talmud avait déjà très bien précisé le sens de notre verset ‘il faut payer l’intérêt convenu lors d’un prêt’[viii] : la lecture du Sforno s’y trouvait déjà ! Seulement la complexité de la suite avait assombri le propos. De plus, comme le Talmud ne précise pas l’idée, qui est derrière cette injonction, on n’y prend pas garde. Il revient donc au Sforno de montrer l’amplitude de cette injonction : de ne pas payer un intérêt que l’on a convenu avec un non juif est une trahison (point de vue moral) et une dégradation du Nom de Dieu (argument religieux).

Ce que l’on gagne avec cette traduction c’est :

  • La cohérence du verset : il parle à l’emprunteur du début à la fin.
  • Il permet de comprendre qu’il s’agit d’une obligation et non d’une simple possibilité de prêter au non juif avec intérêt.
  • Il permet de mettre en exergue un paradoxe : ce qui est une obligation vis-à-vis du non juif, devient un interdit vis-à-vis du juif. Nous allons y revenir.

La lecture de Sforno permet ainsi une compréhension limpide du texte de Maïmonide : il ne s’agit pas d’une soi-disant obligation légale de prêter au non juif avec usure[ix], mais d’une obligation de lui payer son intérêt. Qu’on relise le texte de Maïmonide :

« Au non-juif, et à l’étranger résident il est [permis] de prêter et d’emprunter à intérêt, comme il est dit, ‘n’emprunte pas à intérêt à ton frère’, d’où il ressort qu’il est permis de prêter à intérêt à tout le monde à l’exception de ton coreligionnaire, et de part ailleurs il existe un devoir de payer un intérêt au non juif, comme il est dit ‘au non –juif tu paiera  avec intérêt ».

On comprend que Maïmonide ne s’y est pas laissé prendre : pour lui la détérioration du Nom divin auprès des nations est fondamentale[x].

Comment comprendre que ce qui est une trahison auprès de nation est une nécessité auprès de son coreligionnaire ? Comment comprendre que ce n’est pas trahir son prêteur juif que de ne pas lui payer une usure qu’on lui aurait promise ?

Il faut envisager plusieurs situations selon que le prêteur/l’emprunteur ne connaissait pas l’interdit du prêt à usure au moment où la dette a été contractée. Prenons la situation la plus extrême : l’emprunteur sait qu’il n’a pas le droit de payer une usure alors que le prêteur ne le sait pas ; l’emprunteur a donc profité de l’ignorance de son prêteur : n’est-ce pas une trahison ? Voire une extorsion ? Sans doute le prêteur n’aurait pas donné cet argent s’il savait qu’il n’en pourrait rien en gagner…Il me semble que le verset fait fond sur cette certitude : il vient fixer en l’esprit de chaque juif, que le prêt n’est pas accordé au vu du gain qu’on peut en obtenir.

Sans doute cette image a de quoi faire sourire, dans une époque où la finance détruit des vies avec un cynisme empreint de ‘réalisme’, mais c’est à cette hauteur que la Torah envisage les relations de fraternité.

Franck Benhamou

 

 

[i] J’ai pu compulser une dizaine de traductions, elles vont toutes dans le même sens.

[ii] Si l’on prétend que la Bible possède une grammaire, ce qui est une autre affaire.

[iii] Hil’hote Malvé Vélové 5.1.

[iv] Ce mot n’apparait pas dans le texte, mais il semble nécessaire de l’ajouter pour lui donner un semblant de cohérence.

[v] Contrairement à ce que l’on pense, le Talmud précise que quiconque prête de l’argent avec intérêt à un non juif, ne verra nulle bénédiction de cet argent. (A noter encore que même emprunter de l’argent avec intérêt n’est permis qu’en cas d’extrême nécessité).

[vi] Rachi explique bien sur place : donne lui son usure.

[vii] J’ai essayé d’être bref pour rendre compte d’un passage assez difficile.

[viii] Je ne suis pas grammairien, mais sans doute le Talmud devait s’y connaitre. Quoi qu’il en soit certains autres verbes offrent une ambiguïté similaire ; on n’a qu’à penser au verbe ‘louer’ en français.

[ix] Dont on sait qu’elle est mal vue par le Talmud.

[x] Pour ceux qui sont capables de se plonger dans la multitude des commentaires sur Maïmonide, on ne pourra que conseiller d’aller voir le Rééved, qui faute de ne pas avoir compris cela prête un faux commentaire à Maïmonide. De même pour Na’hamanide qui reprend le Rééved. On comprend aussi que Maïmonide est capable de brandir ce verset contre l’avis talmudique qui proposerait de ne pas rembourser ses dettes (הפקעת הלוואתו מותרת, la position de Rava semble cohérente avec celle exprimée en Baba Kama 113 : puisqu’il existe une obligation de payer l’usure qui est de l’argent que l’on n’a pas reçu, à plus forte raison devra-t-on payer le capital.)

ספורנו דברים פרק כג

 

(כא) לנכרי תשיך. תתן לו הרבית אם התנית עמו ולא תבגוד:

ולאחיך לא תשיך. אף על פי שהתנית עמו ושאתה מתרצה לפורעו אסור לך לתת לו רבית:

למען יברכך. כשלא תבגוד בנכרי ולא תחלל את השם:

 

רמב"ם הלכות מלוה ולוה פרק ה הלכה א

העכו"ם א וגר תושב לוין מהן ומלוין אותן ברבית שנאמר לא תשיך לאחיך לאחיך אסור ולשאר העולם מותר, ומצות עשה ב להשיך לעכו"ם שנאמר לנכרי תשיך מפי השמועה למדו שזו מצות עשה וזהו דין תורה. +/השגת הראב"ד/ ומצות עשה להשיך וכו' עד וזהו דין תורה. א"א אני לא מצאתי שמועה זו ואולי טעה במה שמצא בספרי (פרשת כי תצא) שנאמר שם לנכרי תשיך זו מצות עשה ופירושו משום דהוה ליה לאו הבא מכלל עשה שלא ישיך לישראל עכ"ל.+

 

 

Cycle la Paracha selon le Sforno: Ki Tétsé

De l’obligation de payer ses prêts à intérêt…ou pas.

«  A l'étranger tu peux prêter à intérêt (tachi’h), tu ne le dois pas à l'égard de ton frère, si tu veux que l'Éternel, ton Dieu, bénisse tes divers travaux dans le pays où tu vas entrer pour en prendre possession. »[i] (Dvarim 23.21).

Versets lourd de conséquences, notamment quant à ce qu’il semble exprimer sur les relations avec les nations. Verset qui n’a pas manqué d’attiser toutes sortes d’animosités. Sa traduction semble s’imposer avec une rigueur toute grammaticale[ii] appuyée par des siècles de haines intercommunautaires. On est à peine étonné de lire sous la plume de Maïmonide[iii] :

« Au non-juif, et à l’étranger résident il est [permis[iv]] de prêter et d’emprunter à intérêt, comme il est dit, ‘ne prête pas à intérêt à ton frère’, d’où il ressort qu’il est permis de prêter à intérêt à tout le monde à l’exception de ton coreligionnaire, et de part ailleurs il existe un devoir de prêter avec intérêt au non juif, comme il est dit ‘au non –juif tu prêteras avec intérêt’ ».

Comme d’habitude c’est lorsque l’affaire semble le plus entendu qu’elle ne l’est pas. De multiples questions se posent sur ce texte, l’une d’entre elle c’est que le Talmud ne fait jamais état d’une telle obligation. Nous y reviendrons.

Et il revient l’immense mérite au Sforno en quelques mots limpides de renverser toutes ces certitudes. Il écrit en effet :

« Donne lui l’intérêt de l’argent si tu en as convenu avec lui, ne le trahis pas ».

« Mais par contre à ton frère, ne lui donne pas d’intérêt sur un prêt, quand bien même en aurais-tu convenu avec lui, et que toi-même veux le lui rendre, il t’est interdit de lui payer de l’usure. »

« Afin que Dieu te bénisse : lorsque tu ne trahis pas le non-juif, et que tu n’esquintes pas le Nom de Dieu ».

Coup de tonnerre : il ne s’agit pas de prêter au non-juif avec intérêt, mais de lui emprunter. Plus exactement, le verset ne parle pas au prêteur, mais à l’emprunteur. Et si l’emprunt n’a été convenu qu’avec un taux d’usure, il faut payer cette usure, c’est un commandement positif  de la Torah.

Avant de relire le commentaire de Maïmonide sur ce verset, il faut de la méthode : retourner au texte talmudique, pour voir si une telle conception tient la route.

On peut lire en Baba Métsia 70b, une fois que le Talmud a tiré d’un verset qu’il est peu recommandé de prêter de l’argent avec intérêt à un non juif[v], il enchaine :

Que signifie cette construction verbale (tachi’h) ? Ne signifie-t-elle pas qu’il est permis de prêter avec intérêt à un non juif ?   Non, cela signifie qu’il faut payer l’usure qu’on a convenu avec un non juif[vi].

Le Talmud continue : ‘mais la Torah viendrait-elle nous enjoindre de donner de l’usure à un non juif ?’ (Le Talmud ne semble pas comprendre l’intérêt d’obliger un juif à payer une usure convenue avec lui lors d’un prêt). Et de répondre ‘En réalité, il ne s’agit pas tant de payer une usure à un non juif que de ne pas payer une usure convenue avec un juif’[vii].

On voit de ce passage que le Talmud avait déjà très bien précisé le sens de notre verset ‘il faut payer l’intérêt convenu lors d’un prêt’[viii] : la lecture du Sforno s’y trouvait déjà ! Seulement la complexité de la suite avait assombri le propos. De plus, comme le Talmud ne précise pas l’idée, qui est derrière cette injonction, on n’y prend pas garde. Il revient donc au Sforno de montrer l’amplitude de cette injonction : de ne pas payer un intérêt que l’on a convenu avec un non juif est une trahison (point de vue moral) et une dégradation du Nom de Dieu (argument religieux).

Ce que l’on gagne avec cette traduction c’est :

  • La cohérence du verset : il parle à l’emprunteur du début à la fin.
  • Il permet de comprendre qu’il s’agit d’une obligation et non d’une simple possibilité de prêter au non juif avec intérêt.
  • Il permet de mettre en exergue un paradoxe : ce qui est une obligation vis-à-vis du non juif, devient un interdit vis-à-vis du juif. Nous allons y revenir.

La lecture de Sforno permet ainsi une compréhension limpide du texte de Maïmonide : il ne s’agit pas d’une soi-disant obligation légale de prêter au non juif avec usure[ix], mais d’une obligation de lui payer son intérêt. Qu’on relise le texte de Maïmonide :

« Au non-juif, et à l’étranger résident il est [permis] de prêter et d’emprunter à intérêt, comme il est dit, ‘n’emprunte pas à intérêt à ton frère’, d’où il ressort qu’il est permis de prêter à intérêt à tout le monde à l’exception de ton coreligionnaire, et de part ailleurs il existe un devoir de payer un intérêt au non juif, comme il est dit ‘au non –juif tu paiera  avec intérêt ».

On comprend que Maïmonide ne s’y est pas laissé prendre : pour lui la détérioration du Nom divin auprès des nations est fondamentale[x].

Comment comprendre que ce qui est une trahison auprès de nation est une nécessité auprès de son coreligionnaire ? Comment comprendre que ce n’est pas trahir son prêteur juif que de ne pas lui payer une usure qu’on lui aurait promise ?

Il faut envisager plusieurs situations selon que le prêteur/l’emprunteur ne connaissait pas l’interdit du prêt à usure au moment où la dette a été contractée. Prenons la situation la plus extrême : l’emprunteur sait qu’il n’a pas le droit de payer une usure alors que le prêteur ne le sait pas ; l’emprunteur a donc profité de l’ignorance de son prêteur : n’est-ce pas une trahison ? Voire une extorsion ? Sans doute le prêteur n’aurait pas donné cet argent s’il savait qu’il n’en pourrait rien en gagner…Il me semble que le verset fait fond sur cette certitude : il vient fixer en l’esprit de chaque juif, que le prêt n’est pas accordé au vu du gain qu’on peut en obtenir.

Sans doute cette image a de quoi faire sourire, dans une époque où la finance détruit des vies avec un cynisme empreint de ‘réalisme’, mais c’est à cette hauteur que la Torah envisage les relations de fraternité.

Franck Benhamou

 

 

[i] J’ai pu compulser une dizaine de traductions, elles vont toutes dans le même sens.

[ii] Si l’on prétend que la Bible possède une grammaire, ce qui est une autre affaire.

[iii] Hil’hote Malvé Vélové 5.1.

[iv] Ce mot n’apparait pas dans le texte, mais il semble nécessaire de l’ajouter pour lui donner un semblant de cohérence.

[v] Contrairement à ce que l’on pense, le Talmud précise que quiconque prête de l’argent avec intérêt à un non juif, ne verra nulle bénédiction de cet argent. (A noter encore que même emprunter de l’argent avec intérêt n’est permis qu’en cas d’extrême nécessité).

[vi] Rachi explique bien sur place : donne lui son usure.

[vii] J’ai essayé d’être bref pour rendre compte d’un passage assez difficile.

[viii] Je ne suis pas grammairien, mais sans doute le Talmud devait s’y connaitre. Quoi qu’il en soit certains autres verbes offrent une ambiguïté similaire ; on n’a qu’à penser au verbe ‘louer’ en français.

[ix] Dont on sait qu’elle est mal vue par le Talmud.

[x] Pour ceux qui sont capables de se plonger dans la multitude des commentaires sur Maïmonide, on ne pourra que conseiller d’aller voir le Rééved, qui faute de ne pas avoir compris cela prête un faux commentaire à Maïmonide. De même pour Na’hamanide qui reprend le Rééved. On comprend aussi que Maïmonide est capable de brandir ce verset contre l’avis talmudique qui proposerait de ne pas rembourser ses dettes (הפקעת הלוואתו מותרת, la position de Rava semble cohérente avec celle exprimée en Baba Kama 113 : puisqu’il existe une obligation de payer l’usure qui est de l’argent que l’on n’a pas reçu, à plus forte raison devra-t-on payer le capital.)

ספורנו דברים פרק כג

 

(כא) לנכרי תשיך. תתן לו הרבית אם התנית עמו ולא תבגוד:

ולאחיך לא תשיך. אף על פי שהתנית עמו ושאתה מתרצה לפורעו אסור לך לתת לו רבית:

למען יברכך. כשלא תבגוד בנכרי ולא תחלל את השם:

 

רמב"ם הלכות מלוה ולוה פרק ה הלכה א

העכו"ם א וגר תושב לוין מהן ומלוין אותן ברבית שנאמר לא תשיך לאחיך לאחיך אסור ולשאר העולם מותר, ומצות עשה ב להשיך לעכו"ם שנאמר לנכרי תשיך מפי השמועה למדו שזו מצות עשה וזהו דין תורה. +/השגת הראב"ד/ ומצות עשה להשיך וכו' עד וזהו דין תורה. א"א אני לא מצאתי שמועה זו ואולי טעה במה שמצא בספרי (פרשת כי תצא) שנאמר שם לנכרי תשיך זו מצות עשה ופירושו משום דהוה ליה לאו הבא מכלל עשה שלא ישיך לישראל עכ"ל.+

 

 

Cycle la Paracha selon le Sforno: Ki Tétsé

De l’obligation de payer ses prêts à intérêt…ou pas.

«  A l'étranger tu peux prêter à intérêt (tachi’h), tu ne le dois pas à l'égard de ton frère, si tu veux que l'Éternel, ton Dieu, bénisse tes divers travaux dans le pays où tu vas entrer pour en prendre possession. »[i] (Dvarim 23.21).

Versets lourd de conséquences, notamment quant à ce qu’il semble exprimer sur les relations avec les nations. Verset qui n’a pas manqué d’attiser toutes sortes d’animosités. Sa traduction semble s’imposer avec une rigueur toute grammaticale[ii] appuyée par des siècles de haines intercommunautaires. On est à peine étonné de lire sous la plume de Maïmonide[iii] :

« Au non-juif, et à l’étranger résident il est [permis[iv]] de prêter et d’emprunter à intérêt, comme il est dit, ‘ne prête pas à intérêt à ton frère’, d’où il ressort qu’il est permis de prêter à intérêt à tout le monde à l’exception de ton coreligionnaire, et de part ailleurs il existe un devoir de prêter avec intérêt au non juif, comme il est dit ‘au non –juif tu prêteras avec intérêt’ ».

Comme d’habitude c’est lorsque l’affaire semble le plus entendu qu’elle ne l’est pas. De multiples questions se posent sur ce texte, l’une d’entre elle c’est que le Talmud ne fait jamais état d’une telle obligation. Nous y reviendrons.

Et il revient l’immense mérite au Sforno en quelques mots limpides de renverser toutes ces certitudes. Il écrit en effet :

« Donne lui l’intérêt de l’argent si tu en as convenu avec lui, ne le trahis pas ».

« Mais par contre à ton frère, ne lui donne pas d’intérêt sur un prêt, quand bien même en aurais-tu convenu avec lui, et que toi-même veux le lui rendre, il t’est interdit de lui payer de l’usure. »

« Afin que Dieu te bénisse : lorsque tu ne trahis pas le non-juif, et que tu n’esquintes pas le Nom de Dieu ».

Coup de tonnerre : il ne s’agit pas de prêter au non-juif avec intérêt, mais de lui emprunter. Plus exactement, le verset ne parle pas au prêteur, mais à l’emprunteur. Et si l’emprunt n’a été convenu qu’avec un taux d’usure, il faut payer cette usure, c’est un commandement positif  de la Torah.

Avant de relire le commentaire de Maïmonide sur ce verset, il faut de la méthode : retourner au texte talmudique, pour voir si une telle conception tient la route.

On peut lire en Baba Métsia 70b, une fois que le Talmud a tiré d’un verset qu’il est peu recommandé de prêter de l’argent avec intérêt à un non juif[v], il enchaine :

Que signifie cette construction verbale (tachi’h) ? Ne signifie-t-elle pas qu’il est permis de prêter avec intérêt à un non juif ?   Non, cela signifie qu’il faut payer l’usure qu’on a convenu avec un non juif[vi].

Le Talmud continue : ‘mais la Torah viendrait-elle nous enjoindre de donner de l’usure à un non juif ?’ (Le Talmud ne semble pas comprendre l’intérêt d’obliger un juif à payer une usure convenue avec lui lors d’un prêt). Et de répondre ‘En réalité, il ne s’agit pas tant de payer une usure à un non juif que de ne pas payer une usure convenue avec un juif’[vii].

On voit de ce passage que le Talmud avait déjà très bien précisé le sens de notre verset ‘il faut payer l’intérêt convenu lors d’un prêt’[viii] : la lecture du Sforno s’y trouvait déjà ! Seulement la complexité de la suite avait assombri le propos. De plus, comme le Talmud ne précise pas l’idée, qui est derrière cette injonction, on n’y prend pas garde. Il revient donc au Sforno de montrer l’amplitude de cette injonction : de ne pas payer un intérêt que l’on a convenu avec un non juif est une trahison (point de vue moral) et une dégradation du Nom de Dieu (argument religieux).

Ce que l’on gagne avec cette traduction c’est :

  • La cohérence du verset : il parle à l’emprunteur du début à la fin.
  • Il permet de comprendre qu’il s’agit d’une obligation et non d’une simple possibilité de prêter au non juif avec intérêt.
  • Il permet de mettre en exergue un paradoxe : ce qui est une obligation vis-à-vis du non juif, devient un interdit vis-à-vis du juif. Nous allons y revenir.

La lecture de Sforno permet ainsi une compréhension limpide du texte de Maïmonide : il ne s’agit pas d’une soi-disant obligation légale de prêter au non juif avec usure[ix], mais d’une obligation de lui payer son intérêt. Qu’on relise le texte de Maïmonide :

« Au non-juif, et à l’étranger résident il est [permis] de prêter et d’emprunter à intérêt, comme il est dit, ‘n’emprunte pas à intérêt à ton frère’, d’où il ressort qu’il est permis de prêter à intérêt à tout le monde à l’exception de ton coreligionnaire, et de part ailleurs il existe un devoir de payer un intérêt au non juif, comme il est dit ‘au non –juif tu paiera  avec intérêt ».

On comprend que Maïmonide ne s’y est pas laissé prendre : pour lui la détérioration du Nom divin auprès des nations est fondamentale[x].

Comment comprendre que ce qui est une trahison auprès de nation est une nécessité auprès de son coreligionnaire ? Comment comprendre que ce n’est pas trahir son prêteur juif que de ne pas lui payer une usure qu’on lui aurait promise ?

Il faut envisager plusieurs situations selon que le prêteur/l’emprunteur ne connaissait pas l’interdit du prêt à usure au moment où la dette a été contractée. Prenons la situation la plus extrême : l’emprunteur sait qu’il n’a pas le droit de payer une usure alors que le prêteur ne le sait pas ; l’emprunteur a donc profité de l’ignorance de son prêteur : n’est-ce pas une trahison ? Voire une extorsion ? Sans doute le prêteur n’aurait pas donné cet argent s’il savait qu’il n’en pourrait rien en gagner…Il me semble que le verset fait fond sur cette certitude : il vient fixer en l’esprit de chaque juif, que le prêt n’est pas accordé au vu du gain qu’on peut en obtenir.

Sans doute cette image a de quoi faire sourire, dans une époque où la finance détruit des vies avec un cynisme empreint de ‘réalisme’, mais c’est à cette hauteur que la Torah envisage les relations de fraternité.

Franck Benhamou

 

 

[i] J’ai pu compulser une dizaine de traductions, elles vont toutes dans le même sens.

[ii] Si l’on prétend que la Bible possède une grammaire, ce qui est une autre affaire.

[iii] Hil’hote Malvé Vélové 5.1.

[iv] Ce mot n’apparait pas dans le texte, mais il semble nécessaire de l’ajouter pour lui donner un semblant de cohérence.

[v] Contrairement à ce que l’on pense, le Talmud précise que quiconque prête de l’argent avec intérêt à un non juif, ne verra nulle bénédiction de cet argent. (A noter encore que même emprunter de l’argent avec intérêt n’est permis qu’en cas d’extrême nécessité).

[vi] Rachi explique bien sur place : donne lui son usure.

[vii] J’ai essayé d’être bref pour rendre compte d’un passage assez difficile.

[viii] Je ne suis pas grammairien, mais sans doute le Talmud devait s’y connaitre. Quoi qu’il en soit certains autres verbes offrent une ambiguïté similaire ; on n’a qu’à penser au verbe ‘louer’ en français.

[ix] Dont on sait qu’elle est mal vue par le Talmud.

[x] Pour ceux qui sont capables de se plonger dans la multitude des commentaires sur Maïmonide, on ne pourra que conseiller d’aller voir le Rééved, qui faute de ne pas avoir compris cela prête un faux commentaire à Maïmonide. De même pour Na’hamanide qui reprend le Rééved. On comprend aussi que Maïmonide est capable de brandir ce verset contre l’avis talmudique qui proposerait de ne pas rembourser ses dettes (הפקעת הלוואתו מותרת, la position de Rava semble cohérente avec celle exprimée en Baba Kama 113 : puisqu’il existe une obligation de payer l’usure qui est de l’argent que l’on n’a pas reçu, à plus forte raison devra-t-on payer le capital.)

ספורנו דברים פרק כג

 

(כא) לנכרי תשיך. תתן לו הרבית אם התנית עמו ולא תבגוד:

ולאחיך לא תשיך. אף על פי שהתנית עמו ושאתה מתרצה לפורעו אסור לך לתת לו רבית:

למען יברכך. כשלא תבגוד בנכרי ולא תחלל את השם:

 

רמב"ם הלכות מלוה ולוה פרק ה הלכה א

העכו"ם א וגר תושב לוין מהן ומלוין אותן ברבית שנאמר לא תשיך לאחיך לאחיך אסור ולשאר העולם מותר, ומצות עשה ב להשיך לעכו"ם שנאמר לנכרי תשיך מפי השמועה למדו שזו מצות עשה וזהו דין תורה. +/השגת הראב"ד/ ומצות עשה להשיך וכו' עד וזהו דין תורה. א"א אני לא מצאתי שמועה זו ואולי טעה במה שמצא בספרי (פרשת כי תצא) שנאמר שם לנכרי תשיך זו מצות עשה ופירושו משום דהוה ליה לאו הבא מכלל עשה שלא ישיך לישראל עכ"ל.+

 

 

Cycle la Paracha selon le Sforno: Ki Tétsé

De l’obligation de payer ses prêts à intérêt…ou pas.

«  A l'étranger tu peux prêter à intérêt (tachi’h), tu ne le dois pas à l'égard de ton frère, si tu veux que l'Éternel, ton Dieu, bénisse tes divers travaux dans le pays où tu vas entrer pour en prendre possession. »[i] (Dvarim 23.21).

Versets lourd de conséquences, notamment quant à ce qu’il semble exprimer sur les relations avec les nations. Verset qui n’a pas manqué d’attiser toutes sortes d’animosités. Sa traduction semble s’imposer avec une rigueur toute grammaticale[ii] appuyée par des siècles de haines intercommunautaires. On est à peine étonné de lire sous la plume de Maïmonide[iii] :

« Au non-juif, et à l’étranger résident il est [permis[iv]] de prêter et d’emprunter à intérêt, comme il est dit, ‘ne prête pas à intérêt à ton frère’, d’où il ressort qu’il est permis de prêter à intérêt à tout le monde à l’exception de ton coreligionnaire, et de part ailleurs il existe un devoir de prêter avec intérêt au non juif, comme il est dit ‘au non –juif tu prêteras avec intérêt’ ».

Comme d’habitude c’est lorsque l’affaire semble le plus entendu qu’elle ne l’est pas. De multiples questions se posent sur ce texte, l’une d’entre elle c’est que le Talmud ne fait jamais état d’une telle obligation. Nous y reviendrons.

Et il revient l’immense mérite au Sforno en quelques mots limpides de renverser toutes ces certitudes. Il écrit en effet :

« Donne lui l’intérêt de l’argent si tu en as convenu avec lui, ne le trahis pas ».

« Mais par contre à ton frère, ne lui donne pas d’intérêt sur un prêt, quand bien même en aurais-tu convenu avec lui, et que toi-même veux le lui rendre, il t’est interdit de lui payer de l’usure. »

« Afin que Dieu te bénisse : lorsque tu ne trahis pas le non-juif, et que tu n’esquintes pas le Nom de Dieu ».

Coup de tonnerre : il ne s’agit pas de prêter au non-juif avec intérêt, mais de lui emprunter. Plus exactement, le verset ne parle pas au prêteur, mais à l’emprunteur. Et si l’emprunt n’a été convenu qu’avec un taux d’usure, il faut payer cette usure, c’est un commandement positif  de la Torah.

Avant de relire le commentaire de Maïmonide sur ce verset, il faut de la méthode : retourner au texte talmudique, pour voir si une telle conception tient la route.

On peut lire en Baba Métsia 70b, une fois que le Talmud a tiré d’un verset qu’il est peu recommandé de prêter de l’argent avec intérêt à un non juif[v], il enchaine :

Que signifie cette construction verbale (tachi’h) ? Ne signifie-t-elle pas qu’il est permis de prêter avec intérêt à un non juif ?   Non, cela signifie qu’il faut payer l’usure qu’on a convenu avec un non juif[vi].

Le Talmud continue : ‘mais la Torah viendrait-elle nous enjoindre de donner de l’usure à un non juif ?’ (Le Talmud ne semble pas comprendre l’intérêt d’obliger un juif à payer une usure convenue avec lui lors d’un prêt). Et de répondre ‘En réalité, il ne s’agit pas tant de payer une usure à un non juif que de ne pas payer une usure convenue avec un juif’[vii].

On voit de ce passage que le Talmud avait déjà très bien précisé le sens de notre verset ‘il faut payer l’intérêt convenu lors d’un prêt’[viii] : la lecture du Sforno s’y trouvait déjà ! Seulement la complexité de la suite avait assombri le propos. De plus, comme le Talmud ne précise pas l’idée, qui est derrière cette injonction, on n’y prend pas garde. Il revient donc au Sforno de montrer l’amplitude de cette injonction : de ne pas payer un intérêt que l’on a convenu avec un non juif est une trahison (point de vue moral) et une dégradation du Nom de Dieu (argument religieux).

Ce que l’on gagne avec cette traduction c’est :

  • La cohérence du verset : il parle à l’emprunteur du début à la fin.
  • Il permet de comprendre qu’il s’agit d’une obligation et non d’une simple possibilité de prêter au non juif avec intérêt.
  • Il permet de mettre en exergue un paradoxe : ce qui est une obligation vis-à-vis du non juif, devient un interdit vis-à-vis du juif. Nous allons y revenir.

La lecture de Sforno permet ainsi une compréhension limpide du texte de Maïmonide : il ne s’agit pas d’une soi-disant obligation légale de prêter au non juif avec usure[ix], mais d’une obligation de lui payer son intérêt. Qu’on relise le texte de Maïmonide :

« Au non-juif, et à l’étranger résident il est [permis] de prêter et d’emprunter à intérêt, comme il est dit, ‘n’emprunte pas à intérêt à ton frère’, d’où il ressort qu’il est permis de prêter à intérêt à tout le monde à l’exception de ton coreligionnaire, et de part ailleurs il existe un devoir de payer un intérêt au non juif, comme il est dit ‘au non –juif tu paiera  avec intérêt ».

On comprend que Maïmonide ne s’y est pas laissé prendre : pour lui la détérioration du Nom divin auprès des nations est fondamentale[x].

Comment comprendre que ce qui est une trahison auprès de nation est une nécessité auprès de son coreligionnaire ? Comment comprendre que ce n’est pas trahir son prêteur juif que de ne pas lui payer une usure qu’on lui aurait promise ?

Il faut envisager plusieurs situations selon que le prêteur/l’emprunteur ne connaissait pas l’interdit du prêt à usure au moment où la dette a été contractée. Prenons la situation la plus extrême : l’emprunteur sait qu’il n’a pas le droit de payer une usure alors que le prêteur ne le sait pas ; l’emprunteur a donc profité de l’ignorance de son prêteur : n’est-ce pas une trahison ? Voire une extorsion ? Sans doute le prêteur n’aurait pas donné cet argent s’il savait qu’il n’en pourrait rien en gagner…Il me semble que le verset fait fond sur cette certitude : il vient fixer en l’esprit de chaque juif, que le prêt n’est pas accordé au vu du gain qu’on peut en obtenir.

Sans doute cette image a de quoi faire sourire, dans une époque où la finance détruit des vies avec un cynisme empreint de ‘réalisme’, mais c’est à cette hauteur que la Torah envisage les relations de fraternité.

Franck Benhamou

 

 

[i] J’ai pu compulser une dizaine de traductions, elles vont toutes dans le même sens.

[ii] Si l’on prétend que la Bible possède une grammaire, ce qui est une autre affaire.

[iii] Hil’hote Malvé Vélové 5.1.

[iv] Ce mot n’apparait pas dans le texte, mais il semble nécessaire de l’ajouter pour lui donner un semblant de cohérence.

[v] Contrairement à ce que l’on pense, le Talmud précise que quiconque prête de l’argent avec intérêt à un non juif, ne verra nulle bénédiction de cet argent. (A noter encore que même emprunter de l’argent avec intérêt n’est permis qu’en cas d’extrême nécessité).

[vi] Rachi explique bien sur place : donne lui son usure.

[vii] J’ai essayé d’être bref pour rendre compte d’un passage assez difficile.

[viii] Je ne suis pas grammairien, mais sans doute le Talmud devait s’y connaitre. Quoi qu’il en soit certains autres verbes offrent une ambiguïté similaire ; on n’a qu’à penser au verbe ‘louer’ en français.

[ix] Dont on sait qu’elle est mal vue par le Talmud.

[x] Pour ceux qui sont capables de se plonger dans la multitude des commentaires sur Maïmonide, on ne pourra que conseiller d’aller voir le Rééved, qui faute de ne pas avoir compris cela prête un faux commentaire à Maïmonide. De même pour Na’hamanide qui reprend le Rééved. On comprend aussi que Maïmonide est capable de brandir ce verset contre l’avis talmudique qui proposerait de ne pas rembourser ses dettes (הפקעת הלוואתו מותרת, la position de Rava semble cohérente avec celle exprimée en Baba Kama 113 : puisqu’il existe une obligation de payer l’usure qui est de l’argent que l’on n’a pas reçu, à plus forte raison devra-t-on payer le capital.)

ספורנו דברים פרק כג

 

(כא) לנכרי תשיך. תתן לו הרבית אם התנית עמו ולא תבגוד:

ולאחיך לא תשיך. אף על פי שהתנית עמו ושאתה מתרצה לפורעו אסור לך לתת לו רבית:

למען יברכך. כשלא תבגוד בנכרי ולא תחלל את השם:

 

רמב"ם הלכות מלוה ולוה פרק ה הלכה א

העכו"ם א וגר תושב לוין מהן ומלוין אותן ברבית שנאמר לא תשיך לאחיך לאחיך אסור ולשאר העולם מותר, ומצות עשה ב להשיך לעכו"ם שנאמר לנכרי תשיך מפי השמועה למדו שזו מצות עשה וזהו דין תורה. +/השגת הראב"ד/ ומצות עשה להשיך וכו' עד וזהו דין תורה. א"א אני לא מצאתי שמועה זו ואולי טעה במה שמצא בספרי (פרשת כי תצא) שנאמר שם לנכרי תשיך זו מצות עשה ופירושו משום דהוה ליה לאו הבא מכלל עשה שלא ישיך לישראל עכ"ל.+

 

 

Cycle la Paracha selon le Sforno: Ki tétsé.

De l’obligation de payer ses prêts à intérêt…ou pas.

«  A l'étranger tu peux prêter à intérêt (tachi’h), tu ne le dois pas à l'égard de ton frère, si tu veux que l'Éternel, ton Dieu, bénisse tes divers travaux dans le pays où tu vas entrer pour en prendre possession. »[i] (Dvarim 23.21).

Versets lourd de conséquences, notamment quant à ce qu’il semble exprimer sur les relations avec les nations. Verset qui n’a pas manqué d’attiser toutes sortes d’animosités. Sa traduction semble s’imposer avec une rigueur toute grammaticale[ii] appuyée par des siècles de haines intercommunautaires. On est à peine étonné de lire sous la plume de Maïmonide[iii] :

« Au non-juif, et à l’étranger résident il est [permis[iv]] de prêter et d’emprunter à intérêt, comme il est dit, ‘ne prête pas à intérêt à ton frère’, d’où il ressort qu’il est permis de prêter à intérêt à tout le monde à l’exception de ton coreligionnaire, et de part ailleurs il existe un devoir de prêter avec intérêt au non juif, comme il est dit ‘au non –juif tu prêteras avec intérêt’ ».

Comme d’habitude c’est lorsque l’affaire semble le plus entendu qu’elle ne l’est pas. De multiples questions se posent sur ce texte, l’une d’entre elle c’est que le Talmud ne fait jamais état d’une telle obligation. Nous y reviendrons.

Et il revient l’immense mérite au Sforno en quelques mots limpides de renverser toutes ces certitudes. Il écrit en effet :

« Donne lui l’intérêt de l’argent si tu en as convenu avec lui, ne le trahis pas ».

« Mais par contre à ton frère, ne lui donne pas d’intérêt sur un prêt, quand bien même en aurais-tu convenu avec lui, et que toi-même veux le lui rendre, il t’est interdit de lui payer de l’usure. »

« Afin que Dieu te bénisse : lorsque tu ne trahis pas le non-juif, et que tu n’esquintes pas le Nom de Dieu ».

Coup de tonnerre : il ne s’agit pas de prêter au non-juif avec intérêt, mais de lui emprunter. Plus exactement, le verset ne parle pas au prêteur, mais à l’emprunteur. Et si l’emprunt n’a été convenu qu’avec un taux d’usure, il faut payer cette usure, c’est un commandement positif  de la Torah.

Avant de relire le commentaire de Maïmonide sur ce verset, il faut de la méthode : retourner au texte talmudique, pour voir si une telle conception tient la route.

On peut lire en Baba Métsia 70b, une fois que le Talmud a tiré d’un verset qu’il est peu recommandé de prêter de l’argent avec intérêt à un non juif[v], il enchaine :

Que signifie cette construction verbale (tachi’h) ? Ne signifie-t-elle pas qu’il est permis de prêter avec intérêt à un non juif ?   Non, cela signifie qu’il faut payer l’usure qu’on a convenu avec un non juif[vi].

Le Talmud continue : ‘mais la Torah viendrait-elle nous enjoindre de donner de l’usure à un non juif ?’ (Le Talmud ne semble pas comprendre l’intérêt d’obliger un juif à payer une usure convenue avec lui lors d’un prêt). Et de répondre ‘En réalité, il ne s’agit pas tant de payer une usure à un non juif que de ne pas payer une usure convenue avec un juif’[vii].

On voit de ce passage que le Talmud avait déjà très bien précisé le sens de notre verset ‘il faut payer l’intérêt convenu lors d’un prêt’[viii] : la lecture du Sforno s’y trouvait déjà ! Seulement la complexité de la suite avait assombri le propos. De plus, comme le Talmud ne précise pas l’idée, qui est derrière cette injonction, on n’y prend pas garde. Il revient donc au Sforno de montrer l’amplitude de cette injonction : de ne pas payer un intérêt que l’on a convenu avec un non juif est une trahison (point de vue moral) et une dégradation du Nom de Dieu (argument religieux).

Ce que l’on gagne avec cette traduction c’est :

  • La cohérence du verset : il parle à l’emprunteur du début à la fin.
  • Il permet de comprendre qu’il s’agit d’une obligation et non d’une simple possibilité de prêter au non juif avec intérêt.
  • Il permet de mettre en exergue un paradoxe : ce qui est une obligation vis-à-vis du non juif, devient un interdit vis-à-vis du juif. Nous allons y revenir.

La lecture de Sforno permet ainsi une compréhension limpide du texte de Maïmonide : il ne s’agit pas d’une soi-disant obligation légale de prêter au non juif avec usure[ix], mais d’une obligation de lui payer son intérêt. Qu’on relise le texte de Maïmonide :

« Au non-juif, et à l’étranger résident il est [permis] de prêter et d’emprunter à intérêt, comme il est dit, ‘n’emprunte pas à intérêt à ton frère’, d’où il ressort qu’il est permis de prêter à intérêt à tout le monde à l’exception de ton coreligionnaire, et de part ailleurs il existe un devoir de payer un intérêt au non juif, comme il est dit ‘au non –juif tu paiera  avec intérêt ».

On comprend que Maïmonide ne s’y est pas laissé prendre : pour lui la détérioration du Nom divin auprès des nations est fondamentale[x].

Comment comprendre que ce qui est une trahison auprès de nation est une nécessité auprès de son coreligionnaire ? Comment comprendre que ce n’est pas trahir son prêteur juif que de ne pas lui payer une usure qu’on lui aurait promise ?

Il faut envisager plusieurs situations selon que le prêteur/l’emprunteur ne connaissait pas l’interdit du prêt à usure au moment où la dette a été contractée. Prenons la situation la plus extrême : l’emprunteur sait qu’il n’a pas le droit de payer une usure alors que le prêteur ne le sait pas ; l’emprunteur a donc profité de l’ignorance de son prêteur : n’est-ce pas une trahison ? Voire une extorsion ? Sans doute le prêteur n’aurait pas donné cet argent s’il savait qu’il n’en pourrait rien en gagner…Il me semble que le verset fait fond sur cette certitude : il vient fixer en l’esprit de chaque juif, que le prêt n’est pas accordé au vu du gain qu’on peut en obtenir.

Sans doute cette image a de quoi faire sourire, dans une époque où la finance détruit des vies avec un cynisme empreint de ‘réalisme’, mais c’est à cette hauteur que la Torah envisage les relations de fraternité.

Franck Benhamou

 

 

[i] J’ai pu compulser une dizaine de traductions, elles vont toutes dans le même sens.

[ii] Si l’on prétend que la Bible possède une grammaire, ce qui est une autre affaire.

[iii] Hil’hote Malvé Vélové 5.1.

[iv] Ce mot n’apparait pas dans le texte, mais il semble nécessaire de l’ajouter pour lui donner un semblant de cohérence.

[v] Contrairement à ce que l’on pense, le Talmud précise que quiconque prête de l’argent avec intérêt à un non juif, ne verra nulle bénédiction de cet argent. (A noter encore que même emprunter de l’argent avec intérêt n’est permis qu’en cas d’extrême nécessité).

[vi] Rachi explique bien sur place : donne lui son usure.

[vii] J’ai essayé d’être bref pour rendre compte d’un passage assez difficile.

[viii] Je ne suis pas grammairien, mais sans doute le Talmud devait s’y connaitre. Quoi qu’il en soit certains autres verbes offrent une ambiguïté similaire ; on n’a qu’à penser au verbe ‘louer’ en français.

[ix] Dont on sait qu’elle est mal vue par le Talmud.

[x] Pour ceux qui sont capables de se plonger dans la multitude des commentaires sur Maïmonide, on ne pourra que conseiller d’aller voir le Rééved, qui faute de ne pas avoir compris cela prête un faux commentaire à Maïmonide. De même pour Na’hamanide qui reprend le Rééved. On comprend aussi que Maïmonide est capable de brandir ce verset contre l’avis talmudique qui proposerait de ne pas rembourser ses dettes (הפקעת הלוואתו מותרת, la position de Rava semble cohérente avec celle exprimée en Baba Kama 113 : puisqu’il existe une obligation de payer l’usure qui est de l’argent que l’on n’a pas reçu, à plus forte raison devra-t-on payer le capital.)

ספורנו דברים פרק כג

 

(כא) לנכרי תשיך. תתן לו הרבית אם התנית עמו ולא תבגוד:

ולאחיך לא תשיך. אף על פי שהתנית עמו ושאתה מתרצה לפורעו אסור לך לתת לו רבית:

למען יברכך. כשלא תבגוד בנכרי ולא תחלל את השם:

 

רמב"ם הלכות מלוה ולוה פרק ה הלכה א

העכו"ם א וגר תושב לוין מהן ומלוין אותן ברבית שנאמר לא תשיך לאחיך לאחיך אסור ולשאר העולם מותר, ומצות עשה ב להשיך לעכו"ם שנאמר לנכרי תשיך מפי השמועה למדו שזו מצות עשה וזהו דין תורה. +/השגת הראב"ד/ ומצות עשה להשיך וכו' עד וזהו דין תורה. א"א אני לא מצאתי שמועה זו ואולי טעה במה שמצא בספרי (פרשת כי תצא) שנאמר שם לנכרי תשיך זו מצות עשה ופירושו משום דהוה ליה לאו הבא מכלל עשה שלא ישיך לישראל עכ"ל.+

 

 

Cycle la Paracha selon le Sforno: Ki tétsé.

De l’obligation de payer ses prêts à intérêt…ou pas.

«  A l'étranger tu peux prêter à intérêt (tachi’h), tu ne le dois pas à l'égard de ton frère, si tu veux que l'Éternel, ton Dieu, bénisse tes divers travaux dans le pays où tu vas entrer pour en prendre possession. »[i] (Dvarim 23.21).

Versets lourd de conséquences, notamment quant à ce qu’il semble exprimer sur les relations avec les nations. Verset qui n’a pas manqué d’attiser toutes sortes d’animosités. Sa traduction semble s’imposer avec une rigueur toute grammaticale[ii] appuyée par des siècles de haines intercommunautaires. On est à peine étonné de lire sous la plume de Maïmonide[iii] :

« Au non-juif, et à l’étranger résident il est [permis[iv]] de prêter et d’emprunter à intérêt, comme il est dit, ‘ne prête pas à intérêt à ton frère’, d’où il ressort qu’il est permis de prêter à intérêt à tout le monde à l’exception de ton coreligionnaire, et de part ailleurs il existe un devoir de prêter avec intérêt au non juif, comme il est dit ‘au non –juif tu prêteras avec intérêt’ ».

Comme d’habitude c’est lorsque l’affaire semble le plus entendu qu’elle ne l’est pas. De multiples questions se posent sur ce texte, l’une d’entre elle c’est que le Talmud ne fait jamais état d’une telle obligation. Nous y reviendrons.

Et il revient l’immense mérite au Sforno en quelques mots limpides de renverser toutes ces certitudes. Il écrit en effet :

« Donne lui l’intérêt de l’argent si tu en as convenu avec lui, ne le trahis pas ».

« Mais par contre à ton frère, ne lui donne pas d’intérêt sur un prêt, quand bien même en aurais-tu convenu avec lui, et que toi-même veux le lui rendre, il t’est interdit de lui payer de l’usure. »

« Afin que Dieu te bénisse : lorsque tu ne trahis pas le non-juif, et que tu n’esquintes pas le Nom de Dieu ».

Coup de tonnerre : il ne s’agit pas de prêter au non-juif avec intérêt, mais de lui emprunter. Plus exactement, le verset ne parle pas au prêteur, mais à l’emprunteur. Et si l’emprunt n’a été convenu qu’avec un taux d’usure, il faut payer cette usure, c’est un commandement positif  de la Torah.

Avant de relire le commentaire de Maïmonide sur ce verset, il faut de la méthode : retourner au texte talmudique, pour voir si une telle conception tient la route.

On peut lire en Baba Métsia 70b, une fois que le Talmud a tiré d’un verset qu’il est peu recommandé de prêter de l’argent avec intérêt à un non juif[v], il enchaine :

Que signifie cette construction verbale (tachi’h) ? Ne signifie-t-elle pas qu’il est permis de prêter avec intérêt à un non juif ?   Non, cela signifie qu’il faut payer l’usure qu’on a convenu avec un non juif[vi].

Le Talmud continue : ‘mais la Torah viendrait-elle nous enjoindre de donner de l’usure à un non juif ?’ (Le Talmud ne semble pas comprendre l’intérêt d’obliger un juif à payer une usure convenue avec lui lors d’un prêt). Et de répondre ‘En réalité, il ne s’agit pas tant de payer une usure à un non juif que de ne pas payer une usure convenue avec un juif’[vii].

On voit de ce passage que le Talmud avait déjà très bien précisé le sens de notre verset ‘il faut payer l’intérêt convenu lors d’un prêt’[viii] : la lecture du Sforno s’y trouvait déjà ! Seulement la complexité de la suite avait assombri le propos. De plus, comme le Talmud ne précise pas l’idée, qui est derrière cette injonction, on n’y prend pas garde. Il revient donc au Sforno de montrer l’amplitude de cette injonction : de ne pas payer un intérêt que l’on a convenu avec un non juif est une trahison (point de vue moral) et une dégradation du Nom de Dieu (argument religieux).

Ce que l’on gagne avec cette traduction c’est :

  • La cohérence du verset : il parle à l’emprunteur du début à la fin.
  • Il permet de comprendre qu’il s’agit d’une obligation et non d’une simple possibilité de prêter au non juif avec intérêt.
  • Il permet de mettre en exergue un paradoxe : ce qui est une obligation vis-à-vis du non juif, devient un interdit vis-à-vis du juif. Nous allons y revenir.

La lecture de Sforno permet ainsi une compréhension limpide du texte de Maïmonide : il ne s’agit pas d’une soi-disant obligation légale de prêter au non juif avec usure[ix], mais d’une obligation de lui payer son intérêt. Qu’on relise le texte de Maïmonide :

« Au non-juif, et à l’étranger résident il est [permis] de prêter et d’emprunter à intérêt, comme il est dit, ‘n’emprunte pas à intérêt à ton frère’, d’où il ressort qu’il est permis de prêter à intérêt à tout le monde à l’exception de ton coreligionnaire, et de part ailleurs il existe un devoir de payer un intérêt au non juif, comme il est dit ‘au non –juif tu paiera  avec intérêt ».

On comprend que Maïmonide ne s’y est pas laissé prendre : pour lui la détérioration du Nom divin auprès des nations est fondamentale[x].

Comment comprendre que ce qui est une trahison auprès de nation est une nécessité auprès de son coreligionnaire ? Comment comprendre que ce n’est pas trahir son prêteur juif que de ne pas lui payer une usure qu’on lui aurait promise ?

Il faut envisager plusieurs situations selon que le prêteur/l’emprunteur ne connaissait pas l’interdit du prêt à usure au moment où la dette a été contractée. Prenons la situation la plus extrême : l’emprunteur sait qu’il n’a pas le droit de payer une usure alors que le prêteur ne le sait pas ; l’emprunteur a donc profité de l’ignorance de son prêteur : n’est-ce pas une trahison ? Voire une extorsion ? Sans doute le prêteur n’aurait pas donné cet argent s’il savait qu’il n’en pourrait rien en gagner…Il me semble que le verset fait fond sur cette certitude : il vient fixer en l’esprit de chaque juif, que le prêt n’est pas accordé au vu du gain qu’on peut en obtenir.

Sans doute cette image a de quoi faire sourire, dans une époque où la finance détruit des vies avec un cynisme empreint de ‘réalisme’, mais c’est à cette hauteur que la Torah envisage les relations de fraternité.

Franck Benhamou

 

 

[i] J’ai pu compulser une dizaine de traductions, elles vont toutes dans le même sens.

[ii] Si l’on prétend que la Bible possède une grammaire, ce qui est une autre affaire.

[iii] Hil’hote Malvé Vélové 5.1.

[iv] Ce mot n’apparait pas dans le texte, mais il semble nécessaire de l’ajouter pour lui donner un semblant de cohérence.

[v] Contrairement à ce que l’on pense, le Talmud précise que quiconque prête de l’argent avec intérêt à un non juif, ne verra nulle bénédiction de cet argent. (A noter encore que même emprunter de l’argent avec intérêt n’est permis qu’en cas d’extrême nécessité).

[vi] Rachi explique bien sur place : donne lui son usure.

[vii] J’ai essayé d’être bref pour rendre compte d’un passage assez difficile.

[viii] Je ne suis pas grammairien, mais sans doute le Talmud devait s’y connaitre. Quoi qu’il en soit certains autres verbes offrent une ambiguïté similaire ; on n’a qu’à penser au verbe ‘louer’ en français.

[ix] Dont on sait qu’elle est mal vue par le Talmud.

[x] Pour ceux qui sont capables de se plonger dans la multitude des commentaires sur Maïmonide, on ne pourra que conseiller d’aller voir le Rééved, qui faute de ne pas avoir compris cela prête un faux commentaire à Maïmonide. De même pour Na’hamanide qui reprend le Rééved. On comprend aussi que Maïmonide est capable de brandir ce verset contre l’avis talmudique qui proposerait de ne pas rembourser ses dettes (הפקעת הלוואתו מותרת, la position de Rava semble cohérente avec celle exprimée en Baba Kama 113 : puisqu’il existe une obligation de payer l’usure qui est de l’argent que l’on n’a pas reçu, à plus forte raison devra-t-on payer le capital.)

ספורנו דברים פרק כג

 

(כא) לנכרי תשיך. תתן לו הרבית אם התנית עמו ולא תבגוד:

ולאחיך לא תשיך. אף על פי שהתנית עמו ושאתה מתרצה לפורעו אסור לך לתת לו רבית:

למען יברכך. כשלא תבגוד בנכרי ולא תחלל את השם:

 

רמב"ם הלכות מלוה ולוה פרק ה הלכה א

העכו"ם א וגר תושב לוין מהן ומלוין אותן ברבית שנאמר לא תשיך לאחיך לאחיך אסור ולשאר העולם מותר, ומצות עשה ב להשיך לעכו"ם שנאמר לנכרי תשיך מפי השמועה למדו שזו מצות עשה וזהו דין תורה. +/השגת הראב"ד/ ומצות עשה להשיך וכו' עד וזהו דין תורה. א"א אני לא מצאתי שמועה זו ואולי טעה במה שמצא בספרי (פרשת כי תצא) שנאמר שם לנכרי תשיך זו מצות עשה ופירושו משום דהוה ליה לאו הבא מכלל עשה שלא ישיך לישראל עכ"ל.+

 

 

Cycle la Paracha selon le Sforno: Ki tétsé.

[1] J’ai pu compulser une dizaine de traductions, elles vont toutes dans le même sens.

[1] Si l’on prétend que la Bible possède une grammaire, ce qui est une autre affaire.

[1] Hil’hote Malvé Vélové 5.1.

[1] Ce mot n’apparait pas dans le texte, mais il semble nécessaire de l’ajouter pour lui donner un semblant de cohérence.

[1] Contrairement à ce que l’on pense, le Talmud précise que quiconque prête de l’argent avec intérêt à un non juif, ne verra nulle bénédiction de cet argent. (A noter encore que même emprunter de l’argent avec intérêt n’est permis qu’en cas d’extrême nécessité).

[1] Rachi explique bien sur place : donne lui son usure.

[1] J’ai essayé d’être bref pour rendre compte d’un passage assez difficile.

[1] Je ne suis pas grammairien, mais sans doute le Talmud devait s’y connaitre. Quoi qu’il en soit certains autres verbes offrent une ambiguïté similaire ; on n’a qu’à penser au verbe ‘louer’ en français.

[1] Dont on sait qu’elle est mal vue par le Talmud.

[1] Pour ceux qui sont capables de se plonger dans la multitude des commentaires sur Maïmonide, on ne pourra que conseiller d’aller voir le Rééved, qui faute de ne pas avoir compris cela prête un faux commentaire à Maïmonide. De même pour Na’hamanide qui reprend le Rééved. On comprend aussi que Maïmonide est capable de brandir ce verset contre l’avis talmudique qui proposerait de ne pas rembourser ses dettes (הפקעת הלוואתו מותרת, la position de Rava semble cohérente avec celle exprimée en Baba Kama 113 : puisqu’il existe une obligation de payer l’usure qui est de l’argent que l’on n’a pas reçu, à plus forte raison devra-t-on payer le capital.)

ספורנו דברים פרק כג

 

(כא) לנכרי תשיך. תתן לו הרבית אם התנית עמו ולא תבגוד:

ולאחיך לא תשיך. אף על פי שהתנית עמו ושאתה מתרצה לפורעו אסור לך לתת לו רבית:

למען יברכך. כשלא תבגוד בנכרי ולא תחלל את השם:

 

רמב"ם הלכות מלוה ולוה פרק ה הלכה א

העכו"ם א וגר תושב לוין מהן ומלוין אותן ברבית שנאמר לא תשיך לאחיך לאחיך אסור ולשאר העולם מותר, ומצות עשה ב להשיך לעכו"ם שנאמר לנכרי תשיך מפי השמועה למדו שזו מצות עשה וזהו דין תורה. +/השגת הראב"ד/ ומצות עשה להשיך וכו' עד וזהו דין תורה. א"א אני לא מצאתי שמועה זו ואולי טעה במה שמצא בספרי (פרשת כי תצא) שנאמר שם לנכרי תשיך זו מצות עשה ופירושו משום דהוה ליה לאו הבא מכלל עשה שלא ישיך לישראל עכ"ל.+

 

 

Cycle la paracha selon le Sforno: Choftim.

Choftim, ou l’écologie qui naît de la guerre.


Un chapitre entier de la paracha Choftim est consacré aux lois de la guerre. Celui-ci  compte trois parties distinctes. La première concerne la préparation des soldats ; la deuxième, les relations avec la ville attaquée ; la troisième, les rapports à la nature aux alentours de la ville en temps de siège.
C'est sur la troisième partie que nous allons nous focaliser ; à savoir, le verset 19 du chapitre 20.

כִּֽי־תָצ֣וּר אֶל־עִיר֩ יָמִ֨ים רַבִּ֜ים לְֽהִלָּחֵ֧ם עָלֶ֣יהָ לְתָפְשָׂ֗הּ לֹֽא־תַשְׁחִ֤ית אֶת־עֵצָהּ֙ לִנְדֹּ֤חַ עָלָיו֙ גַּרְזֶ֔ן כִּ֚י מִמֶּ֣נּוּ תֹאכֵ֔ל וְאֹת֖וֹ לֹ֣א תִכְרֹ֑ת כִּ֤י הָֽאָדָם֙ עֵ֣ץ הַשָּׂדֶ֔ה לָבֹ֥א מִפָּנֶ֖יךָ בַּמָּצֽוֹר׃

"Lorsque tu assiégeras une ville de nombreux jours, la combattant pour t'en emparer, tu ne détruiras pas les arbres pour t’exercer dessus au maniement de la hache, car tu en mangeras (de leurs fruits, après la guerre), et tu ne les couperas pas, car un arbre dans le champ est-il l'homme qui s'est retiré dans la ville assiégée ?"

Il s'agit donc de savoir ce que peut l’assiégeant contre les arbres, particulièrement, ici fruitiers, aux alentours de la ville assiégée. Et le texte est explicite : quand bien même le siège durerait-il des jours nombreux, il ne faut pas détruire un arbre fruitier.
Cependant, Sforno vient nuancer : on ne peut le détruire pour s'exercer au combat ou aiguiser une arme, mais, si sa destruction sert aux opérations de siège (et l'on sait que la poliorcétique est un domaine de l'art de la guerre connu depuis l’Antiquité), alors sa destruction est possible, voire recommandée. En d'autres termes, suivant Sforno, on peut détruire un arbre fruitier si cet acte procure un avantage manifeste sur l'ennemi (1). C'est là un commentaire qui limite grandement le verset.
On retrouve encore le principe de l'avantage manifeste sur la question du devenir des fruits. En principe, il ne faut pas détruire un arbre portant des fruits car, après la conquête, les combattants voudront jouir littéralement des fruits de la victoire. Mais si l'issue du siège est incertaine, alors tu peux détruire l'arbre car cela portera un coup à l'ennemi (2). Une fois de plus, Sforno limite la portée du verset.
Pourtant, il insiste longuement sur l'idée que l'arbre n'est pas un homme fuyant le combat et se réfugiant dans la ville assiégée. Il rappelle que l'arbre est un être immobile, et que sa rencontre est causée par le siège. Sans cet événement, l'arbre serait demeuré loin des combats. L'arbre n'a pas vocation à la guerre (3).

Les deux premiers commentaires sont problématiques puisqu'ils appliquent aux arbres fruitiers les règles que le verset suivant énonce pour les arbres non-fruitiers ou ne pouvant porter de fruits. Leur destruction pour construire des machines de siège est autorisée. Or, construire une machine de siège permet d'obtenir un avantage manifeste sur l'ennemi ! En ce sens, tous les arbres ont exactement le même statut ! La conséquence des commentaires de Sforno est de rapprocher les rapports aux arbres en temps de guerre dans une seule et même considération.

Tentons d'en apprécier la portée. S'agit-il exclusivement d'une loi dans la guerre, un jus in bello, qui régirait nos relations à la nature pendant un conflit et qui poserait que, même en cas de guerre justifiée (dépendant du jus ad bellum), il y a toujours des manières justes ou injustes de mener un conflit (4), ou bien faudrait-il y voir un indice de notre relation à la nature même en temps de paix ?

L'élément que l'on peut remarquer est que Sforno associe d'abord radicalement l'arbre aux combattants.
1/ Si leur destruction te permet de mener à bien les opérations de siège, alors tu peux les utiliser, quitte à les détruire. Les arbres n'ont pas d'existence propre : ils sont tes armes.
2/ Quand l'issue du conflit est incertaine, alors on peut détruire les arbres fruitiers parce que cela nuira à aux assiégés à l'avenir. Là encore, les arbres n'ont pas d'existence propre : ce sont les arbres de ton ennemi, ils sont le prolongement de ton ennemi.

Reste que la fin du verset, et Sforno insiste tant et tant dessus, démontre que l'arbre n'est pas l'homme. Ce qui peut être compris de deux manières diamétralement opposées.
1/ L'arbre n'a pas le statut ontologique de l'homme car il est disponible pour l'homme, sous sa main, prêt à être saisi : selon les circonstances, on mange de ses fruits, on l'utilise pour la production d'outils, on le détruit.
2/ L'arbre a un statut ontologique spécifique qui fondamentalement demande à ce qu'on l'épargne.

Nous allons montrer que ces deux lectures se recoupent.
La première lecture montre que la nature est asservie à l'homme, et que dans un conflit, elle peut lui être associée au point d'être traitée comme un combattant si elle est stérile ou si le conflit est susceptible de tourner à ton désavantage.
La seconde lecture sonne comme un réveil de la morale ; limitant la première. N'oublie pas que la nature n'est pas la propriété de l'homme, qu'elle existe par elle-même et que ce ne sont que les circonstances - le siège d'une ville - qui te font oublier cela.
Il y a, chez les arbres (fruitiers ou non), une vulnérabilité intrinsèque : ils ne peuvent se déplacer, ils ne peuvent fuir. Ce qui les rend disponibles pour tes usages, au point que tu sois tenté de les détruire si besoin est.

C'est donc à la pointe extrême de la toute-puissance exercée par l'homme sur la nature que se révèlent la vulnérabilité des arbres et l'appel à leur préservation. Au moment où la hache peut les frapper sans raison parce qu'on est tout-puissant, que l'appel de l'éthique écologique retentit. Au moment du déchaînement maximal de la violence inhérente à la guerre, émerge cette vérité toute simple : l'homme est responsable de la vulnérabilité de la nature.

Voilà qui rappelle les temps primordiaux de l'Eden où Adam devait "travailler et sauvegarder" le Jardin. Adam, à l'image du combattant, a saisi (השגה) le fruit de l'arbre de la connaissance pour satisfaire un désir d'appropriation ("c'est mon arbre"), comme dans une guerre de conquête. Mais il incombe à chacun, même si la guerre est une entreprise de mort, de sa souvenir de sauvegarder l'arbre de vie.
 

Jonathan Hay Aleksandrowicz

(1) Dans les mots de Sforno :אלא להזיק לבני העיר.

(2) Dans les mots de Sforno : בלבד יעשהו הצבא להזיק כאשר לא יהיה בטוח לנצח ולשבת בארץ.

(3) Dans les mots de Sforno : כי האמנם עץ השדה האדם ראוי לבא מפניך בגללו העיר במצור למסור את עצמם בידך מכח מצור וכיון שאינו כן בזה גם שראוי להזיק ליושבי העיר בכלי מלחמה כמו בסוללות וזולתם להביא העיר במצור. הנה בהיות שלא תשיג זה בהשחתת האילנות אין ראוי להשחיתם כמו שראוי שתשחית האדם יושבי העיר

(4) À ce sujet, voir l'ouvrage de Michael Walzer, Guerres justes et injustes.