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La femme Sota, selon le Sforno

Cycle : la paracha selon le Sforno* 

Sforno 1

Parashat Nasso – La femme Sota

 

Le processus de la femme sota est largement et strictement codifié par nos Sages dans un traité entier du Talmud.

De manière schématique, nos Sages ont énuméré trois étapes dans le processus :

  • Kinouy : le mari épris de jalousie, interdit à sa femme de s’isoler avec telle ou telle personne.
  • Stira : L’épouse ne tient pas compte de l’interdit de son mari et s’isole avec ladite personne.
  • Toum’at bi’a : le mari soupçonne sa femme d’avoir fauté avec ladite personne.

Ces trois étapes passées, le mari emmene la femme au Temple afin de procéder au cérémonial de la Sota.

Si ces trois étapes sont clairement établies dans le Talmud, les versets de notre parasha décrivant le déroulement des évènements ne semblent pas du tout décrire une telle chronologie.

 

Chapitre V :

12 "Parle aux enfants d'Israël et dis-leur: Si la femme de quelqu'un, déviant de ses devoirs, lui devient infidèle;

13 si un homme a eu avec elle un commerce charnel à l'insu de son époux, et qu'elle ait été clandestinement déshonorée, nul cependant ne déposant contre elle, parce qu'elle n'a pas été surprise,

14 mais qu'un esprit de jalousie se soit emparé de lui et qu'il soupçonne sa femme, effectivement déshonorée; ou qu'un esprit de jalousie se soit emparé de lui et qu'il soupçonne sa femme, bien qu'elle n'ait point subi le déshonneur,

15 cet homme conduira sa femme devant le pontife, et présentera pour offrande, à cause d'elle, un dixième d'épha de farine d'orge; il n'y versera point d'huile et n'y mettra point d'encens, car c'est une oblation de jalousie, une oblation de ressouvenir, laquelle remémore l'offense.

 

Commençons par le verset 13. Le verset dit clairement que la femme a trompé son mari ! Or, selon nos Sages, à aucune étape il n’y a eu faute avérée – la parasha de Sota ne parle que de soupçons ! De quelle « commerce charnel » parle le verset ? Rashi, sensible à ce problème, est « obligé » de repousser chronologiquement ces quelques mots : il s’agit selon lui de la troisième et dernière étape : le mari soupçonne sa femme d’avoir fauté lorsque celle-ci a enfreint son interdit de s’isoler avec telle ou telle personne.

Ainsi Rashi introduit deux éléments : il s’agit de soupçons et ces soupçons sont chronologiquement après le verset 14.

Sforno propose quant à lui une autre lecture de ces versets ! Cette lecture a en cela d’innovant qu’elle réussit à lier la tradition de nos Sages avec la chronologie apparente des versets.

12 "Parle aux enfants d'Israël et dis-leur: Si la femme de quelqu'un, déviant de ses devoirs, lui devient infidèle

Le Sforno explique ici « lui devient infidèle » - « Il ne s’agit pas d’adultère au sens strict du terme, mais caresses et baisers ». Non pas un amour platonique, mais sans sexualité au sens strict du terme non plus.

La femme dont nous parle la parasha, commence donc, bel et bien à tromper son époux.

13 si un homme a eu avec elle un commerce charnel à l'insu de son époux, et qu'elle ait été clandestinement déshonorée, nul cependant ne déposant contre elle, parce qu'elle n'a pas été surprise,

Ce verset qui a posé problème à Rashi est expliqué autrement par le Sforno. Selon lui, il y a bel et bien eu adultère ! Le mari ne le sait pas ! Il soupçonne sa femme, lui interdit par la suite de s’isoler ; mais il ne sait pas qu’il y a déjà bel et bien eu adultère.

Cela voudrait-il dire que la parasha de Sota ne concerne que des cas de tromperie avérée ? Cela, le Sforno ne peut le soutenir. C’est pour cela qu’au verset 14 :

…ou qu'un esprit de jalousie se soit emparé de lui et qu'il soupçonne sa femme, bien qu'elle n'ait point subi le déshonneur,

Il commente en expliquant que ce verset envisage la seconde possibilité : le mari est rongé par la jalousie, mais il n’y a pas eu d’adultère à proprement parler.

Ce court commentaire du Sforno nous semble innovant à deux niveaux. Tout d’abord, le brio avec lequel le Sforno réussit à lier une lecture des versets avec la tradition orale relève ici de la prouesse !

Mais surtout, il nous semble qu’il déplace le problème de la femme Sota. Le cas que la Torah decrit en premier lieu est bien un cas d’adultère . Adultère non prouvable mais adultère tout de même ! Nous ne sommes donc pas dans un premier lieu dans le cas d’un mari mangé par la jalousie et la paranoïa rendant la vie impossible à sa femme. Le cas des soupçons infondés est bien entendu envisagé par la Torah (et est aussi couvert par les lois de la Sota), mais il ne s’agit que d’un second scénario qui n’occupe que la moitié d’un troisième verset….

 

Benjamin Sznajder

*Rav 'Ovadiah Sforno, Italie 1480-1550

Texte original : 


{יב} כי תשטה אשתו. תסטה מדרכי צניעות: ומעלה בו מעל. חללה את קדש ה' אשר אהב בקדושי האישות כחבוק ונשוק זולת אישה ודומיהם
 

{יג} ושכב איש אותה. שכן דרכו של יצר הרע לצאת מרעה אל רעה: ונעלם מעיני אישה. אף על פי שקדמו כל אלה יקרה שיהיה הדבר נעלם מעיני אישה כאילו תכהינה עיניו מראות שאם היה יודע ושותק לא היו המים בודקין את האשה כלל כמו שביארו ז''לונסתרה. אחר כל אלה ונודע זה לאישה
 

{יד} ועבר עליו רוח קנאה. רוח טהרה להתרות בה מאחר שידע ששטתה מדרכי צניעותוקנא את אשתו. התרה בה ואמר אל תסתרי עם איש פלוניאו עבר עליו רוח קנאה. רוח שטות בלתי סבה ראויה שיקנאוהיא לא נטמאה. אבל אם עברה על התראתו ונסתרה אף על פי כן

Bamidbar, un abri au cœur du monde

   Cycle : la paracha selon le Sforno* 

        Sforno 1           

Bamidbar, un abri au cœur du monde

 

L’expérience de l’existence peut être vécue comme l’expérience première du jeté au monde. Perdus dans un monde hostile, nous sommes en recherche d’un refuge. Le livre de Bamidbar est traversé par cette problématique.

En effet, dès son premier verset, le premier de la Paracha, on constate une rupture dans l’adresse de la parole divine. « L’Éternel parla à Moshé, dans le désert de Sinaï, dans la Tente d’assignation, le premier jour du deuxième mois de la deuxième année après leur sortie du pays d’Egypte ». Habituellement, nous avons le classique « Dieu parla à Moshé en disant » וידבר ה׳ אל משה לאמר où, entre la parole de Dieu et son dire, il n’y a qu’une circonstance humaine : un homme qui porte le nom qu’on lui a donné – Moshé. Cela indique que l’être humain est déterminé par un autre que lui : il est créature. Mais là, dans Bamidbar, voici qu’il faut ajouter deux circonstances spatiales et une circonstance temporelle. La circonstance temporelle est exclusivement due à l’action divine, puisque pour qu’il y ait un calendrier comptant les jours, les mois et les années après la sortie d’Egypte, il a fallu que Dieu libère d’Egypte les Enfants d’Israël. Autrement dit, le temps échappe intégralement à l’être humain et n’est conditionné et déterminé que par Dieu[1]. Pour ce qui est de la première circonstance spatiale, le désert, elle reçoit, tout comme les êtres humains, son nom d’un autre qu’elle (ce sont les humains qui donnent un nom au désert) et malgré des frontières définies, son territoire demeure inconnu[2]. D’une certaine manière, l’expérience de l’existence humaine est l’expérience du désert : tout lui semble hostile parce qu’inconnu et indéterminé. Il faut alors s’abriter dans une tente, qui est un objet créant au cœur du désert un espace en y découpant un lieu individuel. Ce qui nous amène à la seconde circonstance spatiale : la Tente d’assignation, lieu de rencontre entre Dieu et l’homme, désigné par Dieu et construit par l’homme. Une rencontre au cœur du désert pour échapper à son étrangeté. Littéralement, c’est l’expérience des Enfants d’Israël au début de Bamidbar. Et l’on sait que ce livre est le récit de leur errance tant géographique qu’existentielle. Car ils sont un peuple qui ne s’est pas autodéterminé[3]

L’enjeu est donc tout autant individuel que collectif car il ne faut pas se perdre dans l’indétermination et devenir un peuple de sable. Sforno y fait allusion dans son commentaire sur le deuxième verset. Ce verset énonce l’injonction de recenser les Enfants d’Israël : « Faites le relevé de toute la communauté des Enfants d’Israël, selon leurs familles et leurs maisons paternelles, en comptant le nom de tous les mâles, par tête.[4] » Et Sforno de préciser que ce compte n’était pas pour préparer la guerre[5]. Ce point laisse entendre que si aucune guerre n’était prévue, il y avait sans doute l’apparence de ce qui serait un recensement pour la conscription. Il y a bien une mobilisation générale, mais la guerre est d’ores et déjà déclarée : le désert est hostile, le peuple ne doit pas s’effacer dans les sables mouvants de l’indétermination.

À deux reprises, Sforno va montrer à quel point, il y a effort de détermination. D’abord, dans la suite de son commentaire sur ce verset, où il affirme que dans cette génération, les noms étaient corrélés avec le caractère propre de chaque individu, voire donnait à l’individu son caractère[6]. On peut entendre cette idée aussi bien positivement que négativement. Positivement, cela veut dire que l’être humain n’est pas indéterminé, il a un nom qui est une puissance d’exister. Négativement, cela enseigne que le caractère est reçu, subi, et qu’il ne dépendrait alors pas de nous. C’est pourquoi, au terme des versets du recensement, « Tel fut le dénombrement opéré par Moshé et Aharon conjointement […] »[7], il explique que Moshé et Aharon ont compté eux-mêmes chaque membre du peuple[8]. En un mot : chaque membre du peuple a été arraché à la multitude par le dépositaire de la parole divine et par celui qui est le plus proche de la sainteté. Il y a donc un enjeu de visibilité. Pour être vu de Moshé et Aharon, il faut être à portée de regard, à proximité d’eux. Ce sont les deux êtres humains qui ont le plus de rapports avec la Tente d’assignation. Toutefois, il ne s’agit pas de dire que, pour échapper à l’hostilité du monde, il faut se rapprocher des porteurs de lumière ou des individus remarquables, cela serait trop paresseux, et l’on associerait une double-impuissance : celle face à notre caractère et celle qui nous pousserait à déléguer le soin de notre destin à d’autres que nous-mêmes.

Non, il convient de prendre exemple sur la tribu de Lévi, qui, campant au plus près du Mishkan, est, explique Sforno, séparée du recensement du peuple, parce que leurs fonctions au sanctuaire les mettent du côté du recensement du sacré[9]. En d’autres termes, la tribu de Lévi, n’est pas reconnue par son nom, c’est-à-dire par le caractère qu’elle reçoit d’un autre, mais par les actes qu’elle accomplit au quotidien. C’est précisément parce qu’ils se déterminent par leurs actes qu’ils se situent au plus près de la Tente d’assignation - lieu qui fait échapper à l’hostilité du monde parce qu’il associe Dieu à notre existence. Parce que le commandement divin nous ordonne de nous protéger du désert. De ce point de vue, en accomplissant le commandement divin, on se ménage un abri au cœur du monde.

 

Jonathan Aleksandrowicz

 

*Rav 'Ovadiah Sforno, Italie 1480-1550

Texte original : Cf. notes. 


[1] Le calendrier part également de la création du monde, acte divin. Encore une fois, Dieu est la condition du temps.

[2] D’un point de vue positif, le rapport au désert peut aussi être cet état ressenti lors de la découverte d’un texte radicalement nouveau. Nous ne traiterons pas ce sujet ici.

[3] Il faut entendre la référence au droit international.

[4] שאו את־ראש כל־עדת בני־ישראל למשפחתם לבית אבתם במספר שמות כל־זכר לגלגלתם

[5] לסדרם שיכנסו לארץ מיד איש על דגלו בלתי מלחמה שאו את ראש 

[6] במספר שמות כי היה אז כל אחד מאותו הדור נחשב בשמו המורה על צורתו האשיית 

[7] Chapitre 1, verset 44 : אלה הפקדים אשר פקד משה ואהרן ונשיאי ישראל שנים עשר איש איש־אחד לבית־אבתיו היו

[8] אלה הפקודים כל אחד מאלו נמנה על ידי משה ואהרן וכו׳

[9] ואתה הפקד שנית. יהיו נבדלים משאר העם בענין הפקידות כי להם בלבד תהיה פקודת הקודש

Et Je marcherai parmi vous

  Cycle : la paracha selon le Sforno* 

Sforno 1

  

« Et je marcherai parmi vous »

« Si vous vous conduisez selon mes lois, si vous gardez mes préceptes et les exécutez,  je vous donnerai les pluies en leur saison, et la terre livrera son produit, et l'arbre du champ donnera son fruit. (…)Je fixerai ma résidence parmi vous, et mon esprit ne se lassera point d'être avec vous; et je marcherai parmi  vous, et je serai votre Divinité, et vous serez mon peuple. »[1]

Sforno s’étonne de ces expressions ‘fixer ma résidence parmi vous’ et  ‘marcher parmi vous’ attribuées à Dieu, que peuvent-elles dire ?

A la fin de la Révélation du mont Sinaï[2], Dieu disait « en quelque lieu que je fasse invoquer mon nom, je viendrai à toi pour te bénir.  Si toutefois tu m'ériges un autel de pierres, ne le construis pas en pierres de taille ». Quel est l’intérêt de cette phrase puisque de toute façon lorsque le Temple est érigé, il n’est pas question d’ériger d’autres autels[3] ? C’est que cette injonction avait sa place avant la faute du veau d’or. Le veau d’or signifiait l’atavisme juif pour l’idolâtrie : pour s’opposer à cette tendance, Dieu institutionnalise son culte, prévoit tous les détails en matière de service religieux, verrouillant au maximum les élans spontanés du cœur source des glissades polythéistes. Il ordonne la construction du temple du désert. En quelque sorte Dieu se lit à un lieu. C’est le sens du verset ‘ils feront un Temple afin que je puisse résider parmi eux’[4]. Insistance pour dire que la Parole ne s’adressera qu’en ce lieu : « c’est là-bas que je donnerai rendez-vous aux enfants d’Israël »[5]. ‘Marcher parmi’ signifie une proximité qui ne s’embarrasse pas des conventions ; or la Torah est formelle tant que le Temple est sur pied, il n’est pas question de permettre la présence d’autels particuliers. Comment résoudre ce problème ? Le Sforno ose une lecture : les versets qui indiquent une telle proximité n’ont pas pour objet le séjour régulier des juifs en Israël, ils parlent des temps messianiques !

 Sforno veut montrer qu’en ces temps bénis, plus besoin d’un Temple pour médiatiser la relation entre Dieu et les hommes. A ce moment-là Dieu sera une divinité pour son peuple. Cet état existait avant la rupture du veau d’or, c’est celui atteint par le peuple sur le mont Sinaï.

A la fin du livre de Dévarim, Dieu établit aussi le peuple juif comme son peuple[6]. Cependant la visée n’y est pas du tout messianique : elle vient encourager l’adhésion du peuple juif aux commandements tels qu’ils s’énoncent dans la Torah après la faute du veau d’or. Régime d’existence du peuple juif avec son Temple, c’est-à-dire dans la langue du Sforno, dans des temps où la pulsion idolâtrique menace. Les lieux d’étude et les synagogues en exil occupent la même fonction, comme le montre le Sforno dans son commentaire[7] du dernier verset de la section de Béhar qui désigne ces lieux sous le nom de ‘petit temple’[8].

Le Sforno n’attend pas des temps messianiques une suspension des sacrifices comme le voudrait Maïmonide dans son Guide des Egarés ; délivrés de la pulsion idolâtrique, les sacrifices acquièrent leur signification propre : un lien personnel avec le créateur, à l’abri des regards, humble autel fait de pierres ramassées.

Le Sforno relève la stratégie de détournement de l’idolâtrie par l’institutionnalisation du culte sous forme de sacrifices ou de prières. Reste à comprendre le ressort de ce phénomène. Hasardons-nous à une explication : institutionnaliser le rapport de l’homme à son Dieu, c’est l’estimer trop peu mature pour en éviter les travers. Quels sont-ils ? Le contact avec le divin libère des puissances chez l’homme. Puissances trop fortes, puissances qui ne se domptent que par une forme d’humanisation que constitue l’institution[9].

Franck Benhamou.

 

*Rav 'Ovadiah Sforno, Italie 1480-1550

Texte original :

 

ספורנו ויקרא פרק כו פסוק יא

(יא) ונתתי משכני בתוככם. תשרה שכינתי בתוככם בכל מקום שתהיו כמו שיעד קודם העגל באמרו בכל המקום אשר אזכיר את שמי אבא אליך (שמות כ, כא):

ספורנו ויקרא פרק כו פסוק יב        

(יב) והתהלכתי בתוככם. ענין המתהלך הוא ההולך אנה ואנה לא אל מקום אחד בלבד. אמר אם כן אתהלך בתוככם כי לא אל מקום אחד בלבד ירד שפע הכבוד כמו שהיה במשכן ובמקדש כאמרו ועשו לי מקדש ושכנתי בתוכם (שמות כה, ח) כלומר בזה האופן ובאותו המקום בלבד אשכון בתוכם ובאר זה באמרו אשר אועד לך שמה (שם ל, ו) ונועדתי שמה לבני ישראל (שם כט, מג) אבל אתהלך בתוככם ויראה כבודי בכל מקום שתהיו שם כי אמנם בכל מקום שיהיו שם צדיקי הדור הוא קדוש משכני עליון (תהלים מו, ה) שבו תשלם כונתו כאמרו השמים כסאי והארץ הדום רגלי... ואל זה אביט אל עני ונכה רוח וחרד על דברי (ישעיהו סו, א - ב):

והייתי לכם לאלהים. אהיה לאלהים מיוחד לכם לא יהיה לכם אלהים ומנהיג זולתי ובכן יהיה נצחיות מציאותכם ממני בלתי אמצעי וכמו שהוא לשאר הנבדלים הנצחיים בהיותכם אז בצלמי כדמותי כמו שהיתה הכונה בבריאת האדם ובמתן תורה ולזה אמר ולקחתי אתכם לי לעם והייתי לכם לאלהים (שמות ו, ז) כי אמנם במתן תורה לולי השחיתו היתה הכונה לשום אותם במעלת ימות המשיח ועולם הבא שיעד בזאת הפרשה בלי ספק. אמנם בפרשת אתם נצבים אמר שהכונה שיקים אותם לעם כדי שיהיה הוא לאלהים אבל לא יעד שיהיה כן אז אבל פעולת התמיד של משכן באמרו ושכנתי בתוך בני ישראל והייתי להם לאלהים (שמות כט, מה) יעד בכל ענין זאת הפרשה אבל בשאר המקומות אמר להיות לכם לאלהים ואתם תהיו לי לעם שתהיה כל מגמת פניכם לעשות רצוני ולעבדני שכם אחד בלי ספק כמו שראוי שיעשה כל עם למלכו באמת

 

[1] Vayikra 20.3-20.12.

[2] Chémot 20.20-21.

[3] Voir Vayikra 17.3-9.

[4] Chémot 25.8.

[5] Chémot 29.43 ou dans la même veine Chémot 30.6.

[6] דברים פרק כט

(יב) לְמַ֣עַן הָקִֽים־אֹתְךָ֩ הַיּ֨וֹם׀ ל֜וֹ לְעָ֗ם וְה֤וּא יִֽהְיֶה־לְּךָ֙ לֵֽאלֹהִ֔ים כַּאֲשֶׁ֖ר דִּבֶּר־לָ֑ךְ וְכַאֲשֶׁ֤ר נִשְׁבַּע֙ לַאֲבֹתֶ֔יךָ לְאַבְרָהָ֥ם לְיִצְחָ֖ק וּֽלְיַעֲקֹֽב:

[7] Voir commentaire sur Vayikra 26.2.

[8] En accord avec le Talmud Méguila 29 a.

[9] Qu’on nous permette une remarque : Nietzsche s’étonnait de trouver le livre de Vayikra si aride, si sec, si ordonné, à côté des autres livres de la Torah. Il n’a pas compris à quel point la pulsion religieuse s’engouffre avec violence vers l’idolâtrie pour donner corps à son désarroi.

Mes fêtes ou vos fêtes ?

Cycle : la paracha selon le Sforno*  

Sforno 1

Mes fêtes ou vos fêtes ?

 

La parasha de Emor réunit un grand nombre de sujets, certains semblant a priori sans lien aucun.

Après avoir traité de l’interdiction faite aux cohanim de se rendre impurs et de certaines lois ayant trait aux sacrifices, la Tora débute un long passage relatif aux fêtes de l’année.

On aurait pu penser que le lien entre le service des cohanim et les lois des sacrifices avec les fêtes était précisément que lors des fêtes sont offerts des sacrifices particuliers, les moussafim, se rajoutant aux sacrifices perpétuels du matin et de l’après-midi, mais rien n’est moins sûr. En effet, les seuls sacrifices des fêtes dont il est question ici sont ceux de ‘hol ha-mo’ed. C’est ce qu’explique très clairement le Sforno (23:8) en nous disant « que l’intention n’est pas de décrire les moussafim de ‘hol ha-mo’ed puisque les moussafim des jours de fêtes eux-mêmes ne sont pas abordés, ni celui de Shabbat, ni celui de Shavou’ot [qui n’a pas de ‘hol ha-mo’ed] ni celui de Kippour. »

Alors dans quelle intention vient la description des moussafim de ‘hol ha-mo’ed ? Pour nous enseigner que ces jours ne sont pas des jours purement profanes et qu’ils font intégralement partie de la fête, même si certains travaux y sont permis.

C’est donc ailleurs qu’il faut chercher le lien entre les lois du culte et celles des fêtes.

Pour le Sforno, c’est que la finalité des sacrifices et celle des fêtes est une : il s’agit de faire résider la Shekhina, la présence divine, au sein du peuple d’Israël (23:2).

L’idée des sacrifices semble claire, celle de faire une offrande à Dieu afin d’obtenir son agrément, son pardon ou tout simplement de le célébrer. Dans le tous les cas, il s’agit de « travailler » sur la relation entre l’homme et Dieu et par là même de rendre concrète la présence de Dieu au sein d’Israël.

Dans le cas des fêtes, le vecteur de lien entre l’homme et Dieu n’est plus un élément extérieur à lui mais sa personne même. En effet, lors des fêtes, « en s’astreignant au repos total ou partiel, l’homme se sépare des activités profanes afin de se consacrer tout entier à la Tora et aux choses saintes ».

Et d’ailleurs le texte dit : « Les fêtes de Dieu que vous déclarerez convocation de sainteté, celles-là seront Mes fêtes » (Vayikra 3:2), c’est-à-dire selon les mots du Sforno « les fêtes que je désire ». Et ici, le Sforno met en résonance le verset de la Tora avec celui du prophète : « Mais s’il s’agit seulement de célébrations profanes, de préoccupation passagères, de plaisirs humains, ce ne sera pas “Mes fêtes” mais uniquement “Vos fêtes”, suivant le verset “Vos fêtes, mon âme les tient en horreur” (Isaïe 1:14). »

Alors, “Mes” fêtes ou “vos” fêtes ? A nous d’en décider.

 

Emmanuel Ifrah – 05/2018

 

*Rav 'Ovadiah Sforno, Italie 1480-1550

Texte original :

ספורנו ויקרא פרק כג פסוק ב


(ב) מועדי ה' אשר תקראו אותם מקראי קדש. אחר שדבר בענין הקרבנות ומקריביהם שהכונה בהם השרות השכינה בישראל כאמרו עולת תמיד לדורותיכם פתח אהל מועד לפני ה' אשר אועד לכם שמה (שמות כט, מב) דבר במועדים אשר בשביתתם יכוין לשבות ממעשה הדיוט בקצתם לגמרי כענין בשבת ויום הכפורים ולעסוק בכולם בתורה ועסקי קדש, כאמרו ששת ימים תעבוד וכו' ויום השביעי שבת לה' אלהיך (שם כ, ט - י) שתשבות ממלאכתך ויהיה עסקך כולו לה' אלהיך ובקצתם תהיה השביתה ממלאכת עבודה בלבד כמו שהוא הענין בשאר המועדים והכונה בהם שעם שמחת היום שישמח ישראל בעושיו יהיה העסק בקצתו בעסקי קדש כאמרם ז"ל יום טוב חציו לה' וחציו לכם (פסחים סח ב) ובזה תשרה שכינה על ישראל בלי ספק כאמרו אלהים נצב בעדת אל אמר אותם מועדים שתקראו אותם מקראי קדש פירוש אסיפות עם לעסקי קדש כי אסיפת העם תקרא מקרא כמו חדש ושבת קרוא מקרא (ישעיהו א, יג) וכן על מכון הר ציון ועל מקראיה (שם ד, ה):
אלה הם מועדי. הם אותם המועדים שארצה בם אמנם כשלא תקראו אותם מקראי קדש אבל יהיו מקראי חול ועסק בחיי שעה ותענוגות בני האדם בלבד לא יהיו מועדי אבל יהיו מועדיכם שנאה נפשי (שם א, יד):

 

Exiler son oreille

        Cycle : la paracha selon le Sforno*  

   Sforno 1

 Exiler son oreille. Une lecture du Sforno sur Tazria-Métsora

 

Jeune, je me disais que si un journaliste avait été présent à la révélation de la Torah au mont Sinaï, il n’aurait rien vu. Plus âgé, j’élargis mon affirmation à une assez vaste population d’être humains…peut-être qu’encore plus âgé je me dirai moi-même que je n’eus rien entendu sur le mont Sinaï ?

« La tsaraat des maisons n’a jamais existé» affirme le Talmud[1] ; Tsaraat ce sont ces taches qui apparaissent sur une maison, un vêtement ou un homme,  qui conduisent à un vaste processus de purification et un ensemble de sacrifices décrit sur une centaine de versets ! Jeune j’aurais lu satisfait ce morceau talmudique : me disant que tous ces chapitres ne sont que métaphores, représentations d’un monde intérieur ; repus j’aurais tourné la page, et été dormir. Mais l’âge avançant, le soupçon s’introduit en moi : et si la Torah avait quelque chose à dire ? Je reprends le passage talmudique et découvre à ma stupéfaction qu’il se conclut par le témoignage d’une personne qui a pu voir l’endroit où étaient stockées les pierres des maisons atteintes de tsaraat. Encore fallait-il les voir !

Le chapitre 13 décrit les formes de tsaraat, et le chapitre 14 les purifications, sacrifices, et diverses actions qu’il faut faire pour sortir de ce terrible état. A la charnière, le Sforno s’étend longuement[2].

Après avoir posé que ces taches qui apparaissent sur les objets ne peuvent être naturelles, il précise « que c’est par générosité pour son peuple » qu’ont été données ces plaies. Il met cette idée en rapport avec  un texte qui affirme que « les vêtements des non juifs ne sont pas soumis à cette législation »[3]. Comment comprendre cela ?

L’homme est placé entre Dieu et l’existence. Existe ce qui est soumis au temps et à la dégradation mais aussi à la gradation. Créé à l’image de Dieu, c’est-à-dire doué de raison[4], il ressemble à Dieu, c’est-à-dire qu’il est libre[5].  « Lorsque les hommes dirigent leurs pensées vers Lui (…) ils adhèrent au but qui leur est assigné. » En revanche lorsqu’ils se tournent vers la matière, ils en paient le prix. Lorsqu’un homme faute par mégarde, Dieu s’en prend à son corps, pour le lui signifier. Le verset en témoigne ‘Il leur ouvre l’oreille pour les amender’[6]. Cependant, ceux qui n’ont pas d’oreille – la plupart des juifs- vivent sous le régime de la nature. Ils ne disposent que d’une providence générale, c’est en cela que l’Intention présidant à leur existence s’établit. (…) [Dieu] éveille leur oreille par des souffrances, (…) et par générosité vis-à-vis d’eux, lorsque la majorité[7] d’entre eux y est attentive, Il ‘réveille’ certaines personnes, tout d’abord en frappant leurs vêtements, puis leurs maisons. Or ces plaies n’ont aucune origine naturelle. Mais lorsque les générations ne sont pas parvenues à la hauteur d’une telle générosité, il n’existe plus aucun souvenir, quant à l’existence de telles plaies ! De sorte à ce que certains disent ‘la tsaraat des maisons n’a jamais existé’ !

Lecture audacieuse et critique d’une phrase talmudique, le Sforno rejoint le profond soupçon que l’on porte sur cette section, et le retourne. Le commentateur ne s’arrête pas là, il essaye de sensibiliser à une problématique qui ne peut être que traitée dans le for intérieur. Faisant remarquer qu’un des sacrifices apporté est un sacrifice ‘de culpabilité’[8] : or fait-il remarquer ce genre de sacrifices n’est apporté qu’à propos d’une désacralisation, or il existe deux fautes à l’origine de la tsaraat, la médisance et l’orgueil[9].

En joignant ces deux commentaires, on se dit que chacun est concerné par ces chapitres…

Franck Benhamou.

 

*Rav 'Ovadiah Sforno, Italie 1480-1550

Texte original :

 

ספורנו ויקרא פרק יג

 

(מז) והבגד כי יהיה בו נגע צרעת. ממה שאין ספק בו שלא יהיה זה בטבע בשום פנים, כי בבגד לא יקרו אלה המראות המשונות אם לא מצד מלאכה תשימם בו בצבעים שונים בכונה או שלא בכונה וזה מצד איזה חטא שיקרה בסמים הצובעים או במלאכת האומן או בהתפעלות הבגד הצבוע. וכבר באה הקבלה שלא ידונו בנגעי בגדים זולתי הלבנים בלתי צבועים כלל. אמנם העיד הכתוב שלפעמים יהיה זה כפלא בבגדים ובבתים, וזה להעיר אוזן הבעלים על עבירות שבידם, כמו שספרו ז"ל שיקרה בענין השביעית כאמרם (קידושין כ, א) בא וראה כמה קשה אבקה של שביעית אדם נושא ונותן בפירות שביעית סוף מוכר את מטלטליו לא הרגיש סוף מוכר שדהו וכו'. וכל זה בחמלת ה' על עמו. וכן קבלו ז"ל שאין בגדי גוים מטמאים בנגעים. וזה כי אמנם המין האנושי הוא התכלית המכוון במציאות בפרט במציאות הנפסדים, כי הוא לבדו מוכן מכולם להיות דומה לבורא במושכלות ובמעשיות, כאשר העיד הוא יתברך באמרו בצלמנו כדמותנו (בראשית א, כו) ויצדק זה בכל אחד מאישי האדם בשכלו האישיי הנקרא צלם אלהים ובכחו הבחיריי הנקרא דמות אלהים כי האדם לבדו בנבראים הוא בעל בחירה וכאשר יתעורר להתבונן מציאות בוראו וגדלו וטובו אשר בו הוא רב חסד ואמת ובהם עושה צדקה ומשפט, ואחר שהתבונן והכיר זה ילך בדרכיו לעשות רצונו כרצונו הנה זה בלי ספק דומה לבוראו יותר מכל שאר הנבראים והוא התכלית המכוון מאת הבורא הממציא כאמרו וצדיק יסוד עולם. וכאשר לב הותל הטה את האדם מזה בהיותו נשמע אל הכח המתאוה הגשמיי בכל פעולותיו או בקצתם להתרשל מרצון בוראו או להתקומם עליו יהיה העונש עליו נצחי או בלתי נצחי כפי המשפט האלהי כאמרו כי לא אצדיק רשע (שמות כג, ז) וכאשר יקרה זה לאדם בשגגה שיוצא מאתו הנה יתיסר בממונו או בגופו כפי החכמה האלהית להעיר אזנו כאמרו ויגל אזנם למוסר (איוב לו, י) אמנם הנרדמים אשר לא (ידעו כלל ולא) התעוררו כלל לדעת דבר מזה והם כל בני הנכר ורוב האומה הישראלית זולתי יחידי סגולה הם בלי ספק תחת הנהגת הטבע והגרמים השמימיים הנכבדים מאותם בני אדם כשאר מיני בעלי חיים אשר לא תפול השגחה אלהית באישיהם אבל במיניהם בלבד כי בהם תשלם כונת הממציא יתברך. וכאשר בחר באומה הישראלית כאמרו בך בחר ה' אלהיך להיות לו לעם סגלה (דברים ז, ו) וזה מפני שתקות המכוון מאתו יתברך היא יותר ראויה ומצויה באישי זאת האומה ממה שתהיה באישי זולתה, כי אמנם מציאות הבורא ואחדותו נודע בקצתה ומקובל בכולה מהאבות כאמרו נודע ביהודה אלהים וגו' [בישראל גדול שמו] (תהלים עו ב) כתב להורותם התורה והוא החלק העיוני והמצוה והוא החלק המעשי כאשר העיד באמרו והתורה והמצוה אשר כתבתי להורותם (שמות כד, יב) והזהיר שבנטותם מזה יעיר אזנם ביסורין כאמרו אם שמוע תשמע כל המחלה אשר שמתי במצרים לא אשים עליך (שם טו, כו) ובחמלתו עליהם כשיהיה הרוב מהם לרצון לפניו אמר לעורר היחידים מהם, ראשונה בנגעי בגדים אשר עליהם באה הקבלה שאין בגדי גוים מטמאים בנגעים, וכשלא יספיק זה יעוררם בנגעי בתים אשר בהם גם כן לא יבא נגע צרעת בטבע כלל. ולזה ראוי שלא יהיו בגדי גוים מטמאים ולא בתיהם מטמאים בנגעים כלל כמו שקבלו הם ז"ל. וכאשר לא עלו הדורות למדרגה ראויה לחמלה זו, אין זכרון לראשונים שנמצאו לעולם נגעי בתים עד שאמרו קצתם ז"ל שלא היו לעולם

ספורנו ויקרא פרק יד

 

 והקריב אותו לאשם. כבר התבאר שענין האשם הוא על מעל בקדש כמו החטאת על חיוב כרת וכבר אמרו שהצרעת היא על לשון הרע ועל גסות הרוח ששניהם מעילה בקדש. כי אמנם לשון הרע עקרו בסתר כמעמיק מה' לסתיר עצה, כאמרם העובר עברה בסתר כאלו דוחק רגלי שכינה (חגיגה טז א) ועל המתגאה נאמר גבה עינים ורחב לבב אותו לא אוכל (תהלים קא, ה). אמר הקדוש ברוך הוא זה גונב מלבושי אין אני והוא יכולים לעמוד בעולם אחד. וכבר ספר הכתוב על עזיהו באמרו וכחזקתו גבה לבו עד להשחית וימעל בה' אלהיו... והצרעת זרחה במצחו (דברי הימים - ב כו, טז - יט):

 

[1] Sanhédrine 71a.

[2] Dans les éditions non censurées !

[3] Michna Négaïm 11.1.

[4] Reprenant ainsi l’explication de Maïmonide Guide des Egarés, I.1.

[5] Il ne me semble pas que d’autre commentateur produise cette exégèse.

[6] Job 36.10. Ouvrir l’oreille, mais dans un autre sens exiler.

[7] IL veut dire que les lois relatives à la tsaraat, n’ont cours que lorsque les juifs accomplissent majoritairement la Torah. Dans ce cadre où ces plaies ont une réalité sociale, elles peuvent se produire.

[8] Requérant un certain type de culte. Voir Vayikra 5.

[9] Voit Er’hine 15.

Lire le livre de JOB

  Lire le Livre de JOB

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par Yona GHERTMAN

 

 Il n'aura pas échapper aux lecteurs du site la parution de mon nouvel ouvrage : Une lecture du livre de Job, la foi mise à l’épreuve.

Etudier et commenter le Livre de Job est quelque-chose de tout-à-fait particulier. Certes, il s’agit d’une partie de la Bible assez difficile d’accès à priori. Pourtant, on remarque vite que le texte s’adresse à nous tous. Il met en avant nos questions sur Dieu et sur la vie de manière générale : quel est le sens des souffrances ? Des épreuves ? Ce sont des interrogations universelles, que l’on se pose tous un jour ou l’autre…

Job s’exclame : « Périsse le jour où je suis né, la nuit qui a dit : "Un homme a été conçu !" » (Job 3, 2). La première réaction est de s’indigner du blasphème prononcé, et de ceux qui suivent dans la suite de son discours, avant de se reprendre : « Mais comment aurais-je réagi à sa place, confronté à de telles épreuves ? ».

Car avant de se plaindre, avant d’être prêt à remettre en question une vie entière de grande piété, Job a souffert. Il a perdu tous ses enfants, ses biens, et a été frappé de plaies malignes… dans tout son corps.

Job a-t-il vraiment existé ? Est-il possible pour un seul homme de supporter autant de maux ? Cela est sujet à débat. Selon Maïmonide, il s’agit avant tout d’une parabole de la souffrance, ou plutôt : de la limite à partir de laquelle la souffrance n’est plus supportable, même pour la personne la plus pieuse possible (Guide des Egarés III, 22).

Certains sont frappés financièrement ; d’autres ont des problèmes familiaux ; d’autres encore des problèmes de santé. Peut-on garder la foi en Dieu et continuer à observer scrupuleusement la pratique des mitsvote après avoir subi le pire ? Aucune réponse objective ne peut être apportée, car « le pire » est subjectif. Chacun selon sa subjectivité propre, il arrive un degré de douleur -physique ou morale- qui provoque une crise existentielle, un bouleversement dans le rapport au divin.

Pourquoi moi ? Qui s’imagine véritablement mériter les épreuves qui le touchent ? Et si l’on admet que nos actions ne sont pas si louables, alors on interroge au sujet des autres : Pourquoi tant de justes sont-ils frappés alors qu’ils sont si pieux ? Pourquoi tant de juifs ont-ils trouvé la mort dans les pogroms ou les camps alors qu’ils n’avaient jamais fait de mal ?

Peut-on légitimement interroger la justice divine et ses répercussions concrètes dans nos vies ? Selon les Sages du Talmud, le premier à avoir adopté une telle démarche n’est autre que Moïse : « Pourquoi le juste est-il frappé par le mal (Tsadik verâ lo), alors que le méchant évolue dans l’opulence (Rachâ vétov lo) ?! » (Berakhot 7a).

Dans le livre de Job, plusieurs réponses sont apportées. Chaque réponse prononcée par les amis de Job constitue une thèse fondamentale sur la Providence, c’est-à-dire sur la manière dont D.ieu dirige Son monde en S’impliquant dans nos vies. A la fin de l’ouvrage biblique, un jeune inconnu prend la parole : Elihou. Il s’insurge contre la légèreté de ceux qui prétendent expliquer les souffrances des autres… Mais il finit pourtant par proposer lui aussi une théorie sur la Providence, avant que D.ieu n’intervienne pour s’adresser à Job « du sein de la tempête » (Job 38, 3).

Voilà donc des problématiques et des réflexions fondamentales sur lesquelles il convient de nous pencher. C’est ce que je propose dans ce nouvel ouvrage, à travers un commentaire du Livre de Job et une réflexion générale sur les voies de la Providence.

*Y. Ghertman, Une lecture du livre de Job, la foi mise à l’épreuve- éditions Lichma, www.editionslichma.com

Shemini- De la nécessité des mitsvote

  Cycle : la paracha selon le Sforno*  

Sforno 1

 

Parashat Shemini – De la nécessité des Mitsvot

 

L’avant et l’après faute du veau d’or a été un sujet largement réfléchi chez les exégètes depuis les tenants du pshat jusqu’aux kabalistes parmi eux.

Un des échos les plus connus de ces discussions est sans aucun doute la mah’loket opposant Rashi et Ramban : l’ordre de construire le Tabernacle a-t-il précédé ou non la faute du veau d’or.

Dans son commentaire sur la Parashat Shemini, le Sforno fait lui aussi écho à cette discussion. Tout d’abord, nous explique-t-il, sans le veau d’or, il n’y aurait point eu de Tabernacle, car tout lieu aurait été propice à la présence divine et a Son culte. Cette première précision est importante : pour le Sforno, le Tabernacle post-veau-d’or n’est pas là pour combler un besoin de représentation tangible qu’aurait mis en relief la faute des enfants d’Israël. Ça n’est pas une “concession” aux besoins ou aux mœurs comme Maimonide semble lire les lois des Sacrifices. Non. Pour le Sforno, dans un monde idéal sans faute du veau d’or, la présence divine aurait été omniprésente et en chacun. Nul besoin d’un lieu spécifique…

Cette première précision nous semble importante avant d’aborder le second point du commentaire du Sforno:

Ce dernier continue sur un point qui est, à notre connaissance, assez inédit chez les commentateurs - tout au moins les Rishonim: la nécessité des Mitsvot dans un monde “idéal” – un monde sans la faute du veau d’or.

La parashat Shemini contient la première liste de règles alimentaires et est suivie dans les parashiot suivantes de lois relatives à la sexualité. Le Sforno innove (sans d’ailleurs justifier son exégèse!) en affirmant que sans la faute du veau d’or, ces Mitsvot n’auraient été données! Ça n’est que dans le but de “purifier” les corps que ces Mitsvot ont été données, afin “de les parfaire en vue de la vie éternelle”.

L’idée que des Mitsvot ne seraient plus nécessaires à une certaine époque ou un certain niveau est osée ! Le Sforno semble limiter cette audace à ces deux seules familles d’interdits (règles alimentaires et interdits sexuels). Pourquoi ces deux seules catégories apparaissent superflues dans un monde idéal ? Serait-ce parce que l’homme parfait atteindrait “instinctivement” la sagesse dans sa vie sexuelle et dans son alimentation, qu’il jugulerait lui-même des passions trop vives ? Ou bien serait ce que ces deux types d’interdits ne seraient plus nécessaires car les corps seraient déjà “sanctifiés”? Cette seconde hypothèse parait difficile à envisager ! Pourrait-on imaginer un monde dans lequel toute licence alimentaire (ou pire encore sexuelle !) ne serait plus légiférée par la Torah? Pourtant l’analogie que fait le Sforno entre la nécessité – temporaire- du Tabernacle et ces interdits semble nous faire penser que notre auteur penche pour cette seconde éventualité….

Quoiqu’il en soit, ce commentaire entrouvre une porte sur la portée des Mitsvot qui, tout en étant vertigineuse, nous pousse à réfléchir à nouveau et posément le domaine des ta’amey-hamitsvot – le sens des Mitsvot…

 

Benjamin Sznajder

 

 

*Rav 'Ovadiah Sforno, Italie 1480-1550

Texte original :

 

פסוק ב
זאת הַחַיָּה אֲשֶׁר תּאכְלוּ. הִנֵּה אַחַר שֶׁהִתְנַצְּלוּ יִשְׂרָאֵל אֶת עֶדְיָם הָרוּחָנִי שֶׁקָּנוּ בְּמַתַּן תּורָה, אֲשֶׁר בּו הָיוּ רְאוּיִם לִשְׁרות שְׁכִינָה עֲלֵיהֶם בִּלְתִּי אֶמְצָעִי, כְּאָמְרו "בְּכָל הַמָּקום אֲשֶׁר אַזְכִּיר אֶת שְׁמִי, אָבא אֵלֶיךָ וּבֵרַכְתִּיךָ" (שמות כ, כא) כְּמו שֶׁיִּהְיֶה הָעִנְיָן לֶעָתִיד לָבא, כְּאָמְרו "וְנָתַתִּי מִשְׁכָּנִי בְּתוכְכֶם, וְלא תִגְעַל נַפְשִׁי אֶתְכֶם" (להלן כו, יא) שׂ מָאַס הָאֵל יִתְבָּרַךְ אַחַר כָּךְ מֵהַשְׁרות עוד שְׁכִינָתו בֵּינֵיהֶם כְּלָל, כְּאָמְרו "כִּי לא אֶעֱלֶה בְּקִרְבְּךָ" (שמות לג, ג). 

וְהִשִּׂיג משֶׁה רַבֵּינוּ בִּתְפִלָּתו (שמות לג, יב טז) אֵיזֶה תִּקּוּן, שֶׁתִּשְׁרֶה הַשְּׁכִינָה בְּתוכָם בְּאֶמְצָעוּת מִשְׁכָּן וְכֵלָיו וּמְשָׁרְתָיו וּזְבָחָיו, עַד שֶׁהִשִּׂיגוּ וְזָכוּ אֶל "וַיֵּרָא כְבוד ה' אֶל כָּל הָעָם" (לעיל ט, כג), וְאֶל יְרִידַת אֵשׁ מִן הַשָּׁמַיִם (שם כד). וּבְכֵן רָאָה לְתַקֵּן מִזְגָם שֶׁיִּהְיֶה מוּכָן לֵאור בְּאור הַחַיִּים הַנִּצְחִיִּים, וְזֶה בְּתִקּוּן הַמְזונות וְהַתּולָדָה. וְאָסַר אֶת הַמַּאֲכָלִים הַמְטַמְּאִים אֶת הַנֶּפֶשׁ בְּמִדּות וּבְמֻשְׂכָּלות, כְּאָמְרו "וְנִטְמֵתֶם בָּם" (שם), וּכְאָמְרו "אַל תְּשַׁקְּצוּ אֶת נַפְשׁותֵיכֶם" (להלן פסוק מג), וּכְאָמְרו "וְלא תְטַמְּאוּ אֶת נַפְשׁותֵיכֶם בְּכָל הַשֶּׁרֶץ.. כִּי אֲנִי ה' הַמַּעֲלֶה אֶתְכֶם מֵאֶרֶץ מִצְרַיִם לִהְיות לָכֶם לֵאלהִים, וְהִתְקַדִּשְׁתֶּם וִהְיִיתֶם קְדושִׁים (פסוקים מד מה), פֵּרוּשׁ: נִצְחִיִים, מִתְדַּמִּים לַבּורֵא יִתְבָּרַךְ, כְּאָמְרו "כִּי קָדושׁ אָנִי" (שם). 

וְאָסַר הַנִּדָּה וְהַזָּבָה וְהַיּולֶת, לְקַדֵּשׁ אֶת הַזֶּרַע וּלְטַהֲרו מִכָּל טֻמְאָה, כְּאָמְרו "וְהִזַּרְתֶּם אֶת בְּנֵי יִשְׂרָאֵל מִטֻּמְאָתָם, וְלא יָמוּתוּ בְּטֻמְאָתָם, בְּטַמְאָם אֶת מִשְׁכָּנִי" (להלן טו, לא), וְהִזְכִּיר לָשׁון טֻמְאָה בְּנִבְלַת בְּהֵמָה וְחַיָּה טְמֵאָה (להלן פסוקים כו כח), וּבִשְׁמונָה שְׁרָצִים (שם כט לד), וּבְנִבְלַת בְּהֵמָה טְהורָה (שם לט), שֶׁבְּכָל אֶחָד מֵאֵלּוּ יֵשׁ טֻמְאַת מַגָּע וּבִקְצָתָם טֻמְאַת מַשָּׂא. אָמְנָם הַמְטַמְּאִים אֶת הַנֶּפֶשׁ בִּלְבָד, וְהֵם דָּגִים וְעופות וַחֲגָבִים וּשְׁאָר שְׁרָצִים שֶׁאֵין בָּהֶם טֻמְאַת מַגָּע כְּלָל יִזְכּר בָּהֶם 'שִׁיקוּץ', כְּאָמְרו "שֶׁקֶץ הֵם לָכֶם", "לא יֵאָכֵלוּ, שֶׁקֶץ הֵם", "שֶׁקֶץ הוּא לא יֵאָכֵל", "לא תאכְלוּם כִּי שֶׁקֶץ הֵם". 

D'une naissance peu glorieuse- la Haggadah

D’une naissance peu glorieuse. La Hagada et le destin juif.

 

Hagada

 

A un noir accoudé à un comptoir de bar on demandait une fois s’il était plus difficile d’être juif ou noir ;  il me répondait que d’être noir était plus difficile, m’expliquant que la couleur de la peau ne peut pas se cacher. Sans doute disait-il juste, mais peut-être pour une raison moins avouable.

Les peuples se complaisent à voir leur jour de naissance, au moment où ils se libèrent de leur chaines : la France et sa Révolution, les anciennes satellites de l’URSS qui clament leur autonomie, l’Allemagne qui brise le mur qui la sépare d’elle-même…Invariablement ce sont des idéaux de prise en main de son propre destin qui guident les peuples. Affirmation de valeurs viriles.

Lorsqu’on regarde l’histoire des juifs et l’histoire qu’ils se racontent à lui-même, c’est de tout à fait autre chose dont il s’agit. Pas d’autodétermination, pas de projet politique, et même pas de projet religieux : juste aller vers une montagne, pour faire un culte à Dieu[1]. Nullement question de valeurs viriles de liberté, uniquement de libération, passivité fondamentale. Sans cesse les hébreux clameront dans leur marche forcée du désert, leur volonté de rester en Egypte, de ne pas sortir[2]. On se rappellera que le grand Hegel  en voulait beaucoup aux juifs : peuple du ressentiment, incapable de se donner ses propres lois, privée de conscience de soi.  Et pourtant, la soirée pascale est jonchée des débris qu’Hegel aurait bien rejetés comme marques d’une sujétion.

L’esclavage marque le peuple juif,  avant même qu’il n’existe : il devait naitre en exil[3] ; une fois libéré, c’est sans cesse qu’il faudra ‘se rappeler que tu étais esclave’, l’esclavage étant la condition pour laquelle tu garderas un jour de repos[4], tu donneras une somme en libérant ton esclave[5], tu n’opprimeras[6] pas la veuve, l’orphelin, l’étranger, que tu leur accorderas une même dignité devant la justice[7].

Faudrait-il oublier le soir du Séder ce passé peu glorieux pour se centrer sur les majestueux miracles qui ont été produits en notre faveur ? Que l’on observe bien les choses, les miracles de la sortie d’Egypte sont plutôt destructeurs[8], et il revient au juif d’essayer de passer entre les gouttes (de sang !). La Matsa elle-même est à la fois ‘pain de misère’[9], et symbole de la libération. La structure de la Haggada s’oriente à partir de la misérable origine de notre foi : ‘nos pères étaient idolâtres’[10]. Nos ‘héros’ ici présentées désignent Térah, le père idolâtre d’Abraham,  qui pour le coup accède au rang de patriarche !

On ne comprend rien à la soirée du Séder et à la Bible si l’on y cherche la liberté politique : par contre,  on peut y déceler que, si ce n’était Dieu, nous y serions encore… sans doute tout enclin à faire un printemps révolutionnaire plein de promesses déçues. Le message est très clair : il faut assumer sa basse origine d’esclave ou d’idolâtre, il faut assumer que l’on ne s’autodétermine pas, mais que l’on subit une libération, gracieuse.  C’est le sens de la Haggada.

Et les enfants questionnent, comme le disait Manitou : ils questionnent sur leur identité, pourquoi, moi ?[11] Qu’est-ce qui change ? Rejoignant la même question que les anges posent éternellement, devant la mer qui engloutit les Egyptiens : et cela, ces juifs,  aussi sont idolâtres, pourquoi seraient-ils sauvés ?[12]

Effectivement, il est plus difficile d’être noir que d’être juif, tant qu’on n’admet pas sa profonde faiblesse devant le Maître de l’Histoire.

 

Franck BENHAMOU

 

[1] Chémot 3.18.

[2] Ça commence en Chémot 14.11. Les occurrences sont trop nombreuses.

[3] Béréchit 15.13.

[4] Dvarim 5.15.

[5] Dvarim 15.15.

[6] Chémot 22.20.

[7] Dvarim 24.18. Entres autres références.

[8] Les dix plaies ne viennent que convaincre le pharaon. Les juifs doivent s’abriter lors de la plaie des premiers nés ; ce qui donne naissance à la coutume de jeûner la veille de Pessah, comme si à nouveau les premiers nés n’étaient pas épargnés, si ce n’est en pratiquant un acte conjuratoire.

[9] Dvraim 16.3. d’après Pessahim 115 b.

[10] Texte de la Haggada.

[11] Voir le texte en ligne « l’être père et l’être fils ». http://manitou.over-blog.com/article-pessah-la-hagada-l-etre-pere-et-l-etre-fils-1987-46661836.html. Même si Manitou récuserait totalement ce qui est ici exprimé.

[12] Chémot Rabba 21.7.

La liberté de Pessa'h selon le SFORNO

  Cycle : la paracha selon le Sforno*  

Sforno 1

La ‘liberté’ de Pessa’h selon le SFORNO

 

Dans son nouvel ouvrage de la série ‘Droit talmudique et droit des nations’[1], Rav Avraham Weingort traite entre autres sujets -très intéressants- celui du ‘droit de grève’. En introduction, il rapporte un principe talmudique dont les contours seront discutés par la suite dans la Guemara : « L’ouvrier est en droit d’arrêter son travail au milieu de la journée » (Baba Metsia 10a).

Un principe n’étant jamais une finalité, plusieurs questions se posent. Par exemple :

  • Le droit de quitter unilatéralement son travail absout-il du paiement de dommages et intérêts pour rupture du contrat de la part du travailleur ?
  • De quel travailleur est-il question : s’agit-il d’un salarié recevant un salaire journalier, hebdomadaire, ou annuel (sakhir) ; ou bien d’un salarié rémunéré pour un travail ponctuel (kablan) ?

J’invite le lecteur à découvrir le développement du Rav Weingort sur ces problématiques.

Arrêtons-nous dans le cadre de ce billet sur la première catégorie de salariés mentionnée, et lisons ensemble ce qu’il écrit à ce propos :

« Le salarié à la journée, au mois, ou à l’année est ‘salarié du temps’, d’où le risque de devenir l’esclave du temps. Le droit de se rétracter constitue l’antidote qui lui permet de ne pas être esclave de son temps. Tel n’est pas le cas de l’entrepreneur qui doit remettre un travail, lequel n’est pas lié à un temps déterminé. Même si on lui demande de ne pas outrepasser un certain délai, il reste maître de son temps et peut en disposer à sa manière (…) »[2].

Rav Weingort note que cette idée de « l’esclavage du temps » se trouve dans le commentaire du Sforno, à propos de la sortie d’Egypte :

« Rabbi Ovadia de Siporno[3], commentateur biblique de la fin du Moyen-Age, remarque la formule biblique prononcée au moment où les hébreux étaient sur le point de quitter l’Egypte : ‘Ha’hodech hazé lakèm’, ce mois est à vous (il s’agit, selon l’interprétation des Sages de la mitsva, de l’obligation, de sanctifier le mois, de régir le calendrier lequel est pour une bonne partie un calendrier lunaire). Rabbi Ovadia interprète : Désormais le ‘mois’, c’est-à-dire ‘le temps’, est à vous. Car jusqu’au jour d’aujourd’hui votre temps ne vous appartient pas, il appartenait au Pharaon. Le signe de liberté est donc la capacité de pouvoir disposer librement de son temps[4] (…) »[5].

Certes, on peut rester perplexe sur la liberté de temps accordée par la Torah aux Bné-Israël, notamment en ce qui concerne les mitsvote shéhazman grama (lois dépendant d’un temps fixe) … Il est certain que l’on ne peut pas disposer de notre temps dans l’absolu, puisque certaines pratiques dépendent impérativement d’un moment précis… Par exemple, le soir du 15 Nissan, la Torah nous impose de raconter la sortie d’Egypte autour du Korban Pessa’h et des matsote… Et durant les moments de ‘rencontres /convocations’ (mo’adim), pouvons-nous affirmer sereinement que le temps nous appartient ? Comme l’énonce le principe associé à Yom-Tov : « ‘hatsi lHachem ‘hatsi lakhem » (une partie du temps est pour Hachem, l’autre vous est accordée- Pessa’him 68b) ! Les exemples ne manquent pas…

Laissons-donc chacun réfléchir sur cette question durant le seder de Pessa’h, et contentons-nous pour l’instant de souligner cette magnifique définition de la liberté proposée par le Sforno… Qui est libre ?  Celui qui parvient à disposer librement de son temps !

 

Pessa’h cachére véSaméa’h, que l’année prochaine nous puissions tous disposer de notre temps librement afin de rester le plus possible au Beth haMidrash pour étudier la Torah !

 

Yona GHERTMAN

 

*Rav 'Ovadiah Sforno, Italie 1480-1550

Texte original :

 

ספורנו שמות פרק יב פסוק ב

(ב) החדש הזה לכם ראש חדשים. מכאן ואילך יהיו החדשים שלכם, לעשות בהם כרצונכם, אבל בימי השעבוד לא היו ימיכם שלכם, אבל היו לעבודת אחרים ורצונם, לפיכך ראשון הוא לכם לחדשי השנה. כי בו התחיל מציאותכם הבחיריי:

 

[1] A. Weingort, Rencontres, Droit talmudique et droit des nations, Tome 6, Editions Lichma 2018.

[2] Ibid., p.153.

[3] C’est ainsi que Rav Weingort nomme le ‘Sforno’.

[4] Littéralement, dans les mots du Sforno : « Ce mois-ci est le premier des mois. A partir de là, les mois seront à vous, pour en faire selon votre volonté. Mais à l’époque de l’asservissement, ce n’étaient pas ‘vos jours’, ‘à vous’, mais ils étaient pour le travail des autres et pour leur volonté. C’est pour cela que c’est le premier de l’année pour vous, car c’est là qu’a commencé votre essence de liberté ».

[5] Op. cit., note 1.

Tsav: le levain dans la pâte

                

   Cycle : la paracha selon le Sforno*  

Sforno 1

Tsav : Le levain dans la pâte

 

La Paracha de Tsav est la suite logique de Vayikra, la précédente paracha ; cette dernière, comme le souligne le Sforno*, ouvrait le 3ème livre de la Torah sur les détails sur la pratique des sacrifices, animaux comme végétaux, pouvant être approchés au Tabernacle de D’.

Notre Paracha va donc décrire à présent la loi applicable à chacun d’entre eux ainsi que leurs différences, à l’instar des différences au niveau des actions et des intentions de chacun des « enfants du D’ vivant » (Osée, 1,10)

Intéressons-nous à un type particulier de sacrifices : Le « sacrifice rémunératoire ». Le verset introduit ce type de sacrifices par un pluriel, זֶבַח הַשְּׁלָמִים.

Selon le Sforno, cette expression au pluriel nous informe que même si tous les sacrifices rémunératoires font partie de la même catégorie des offrandes dite de « moindre sainteté », il y existe néanmoins des différences entre eux.

Le sacrifice de remerciement, קרבן תודה, est ramené en tant qu’exemple par le Sforno. Ce dernier devra être obligatoirement composé de gâteaux de pain ‘hamets, car le remerciement du quidam au sujet du danger auquel il aura miraculeusement échappé aura forcément pour cause שאור שבעיסה, « le levain qui se trouve dans la pâte » (TB, Berahot, 17a).

Cette expression talmudique désigne le mauvais penchant qui, à l’instar du levain qui digère et fait gonfler la pâte, provoque chez l’homme un entropique état propice à la faute, à l’inverse du calme et de la sérénité nécessaires à l’accomplissement de la Torah et des Mistvot.

Le Sforno note toutefois que les sortes de gâteaux de Matsot, gâteaux non levés, seront plus nombreux que ceux de pain et plus les gâteaux de pain seront nombreux, plus le miracle dont a en a bénéficié celui qui en apporte l’offrande se propagera auprès de ceux qui seront, de facto, plus nombreux à en consommer.

Ainsi, dans l’écho amplifié par le קרבן תודה de reconnaitre l’effet nocif du mauvais penchant, s’esquisse un appel à un chemin harmonieux, loin des extrêmes et de l’agitation qui fermente sournoisement dans l’esprit de l’homme et l’entraine vers la faute.

Un enseignement subtilement relevé par le Sforno dans cette Paracha de Chabbat Hagadol précédant la fête de Pessah’, la fête de la liberté sur le hamets que nous possédons, aussi bien dans nos maisons que dans nos cœurs.

Elie DAYAN

 

*Rav 'Ovadiah Sforno, Italie 1480-1550

Texte original :

צַו אֶת אַהֲרֹן – זֹאת תּוֹרַת הָעֹלָה. אַחַר שֶׁהִגִּיד מַעֲשֶׂה הַקָּרְבָּנוֹת אָמַר הַתּוֹרָה הָרְאוּיָה לְכָל אֶחָד וְאֶחָד, אֲשֶׁר בָּהּ רָמַז חֵלֶק עִיּוּנִי בָּהֶם. וְאֵין סָפֵק כִּי יֵשׁ הֶבְדֵּל רַב בֵּין ״בְּנֵי אֵל חַי״ בִּפְעֻלּוֹתֵיהֶם וְכַוָּנוֹתֵיהֶם, דּוֹמֶה לַהֶבְדֵּל אֲשֶׁר בֵּין מִינֵי הַקָּרְבָּנוֹת.

וְאָמַר, וְזֹאת תּוֹרַת זֶבַח הַשְּׁלָמִים – וְהוֹדִיעַ שֶׁאַף עַל פִּי שֶׁכָּל הַשְּׁלָמִים קָדָשִׁים קַלִּים, מִכָּל מָקוֹם יֵשׁ חִלּוּק בֵּינֵיהֶם: שֶׁאִם הֵם עַל אודות הוֹדָאָה, יִהְיֶה עִמָּהֶם ״לֶחֶם״, בְּתוֹכוֹ מִין ״חָמֵץ״. כִּי אָמְנָם סִבַּת הַסַּכָּנָה אֲשֶׁר עָלֶיהָ הַהוֹדָאָה הוּא ׳שְׂאוֹר שֶׁבְּעִיסָה׳, מִכָּל מָקוֹם מִינֵי הַמַּצּוֹת רָבוֹת עָלָיו, וּבִרְבוֹת הַלֶּחֶם יִתְפַּרְסֵם הַנֵּס לְאוֹכְלִים רַבִּים