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  • A l'aube de l'élection du R(F)N

    Maux et mots d’un Juif français ou d’un Français juif

     À l’aube de l’élection du R(F)N

     

    Drapeau francais

    J’ai beaucoup hésité à écrire. De toute manière, me direz-vous : « Plus personne ne lit, si tu veux avoir de l’audience, mieux vaut faire de courtes vidéos, des ‘réels’ ou autres ‘stories’ sur les réseaux sociaux ».

    Alors j’écris, sans savoir vraiment qui va me lire, et surtout, qui va me comprendre. Malgré tout, au fond de moi, j’écris car j’espère que certains vont lire ces lignes et s’y reconnaître également. C’est que le sentiment de solitude est immense…

    Pour expliquer le titre de ce billet, je commencerai en avouant que je ne saurais vraiment dire si je suis Juif et Français ; ou bien si je suis Français et Juif.

    Définir ce qu’est le « Juif » n’est pas une mince affaire. Définir ce qu’est le « Français » ne l’est pas non-plus.  Pour me situer, je fais partie de ces Juifs qui tentent d’organiser leur vie afin de pouvoir respecter les mitsvote (commandements) de la Torah et l’étudier. Je ne définis pas ma judéité en fonction de l’Etat d’Israël ; et encore moins en fonction des décisions du gouvernement qui le représente. J’y viendrai.

    En tant que Français, je fais partie d’une génération qui a grandi avec une équipe de France championne du monde comptant plusieurs enfants d’immigrés. La même génération qui repassait en boucle le filme « la Haine » en répétant à voix mi- haute, comme hypnotisé :

    « C'est l'histoire d'un homme qui tombe d'un immeuble de 50 étages. Le mec, au fur et à mesure de sa chute, il se répète sans cesse pour se rassurer : Jusqu'ici tout va bien. Jusqu'ici tout va bien. Jusqu'ici tout va bien. Mais l'important, c'est  pas la chute, c'est l'atterrissage ».

    La dernière phrase annonçait-elle l’époque qui arrive à grand pas ? Ou bien le futur basculement du paysage politique français ne changera finalement pas grand-chose au quotidien de la majorité des citoyens, se préoccupant surtout de leur « pouvoir d’achat »  ?

    C’est qu’on entend des slogans tellement alarmistes de toute part. Ce que j’entends ici et là m’exaspère profondément. Si je devais résumer mon appréciation de la scène politique actuelle, ainsi que des voix s’élevant dans la « communauté », il me suffirait de reprendre la chanson d’Orelsan « Suicide social » et de colorer certains clichés en les mettant au goût du jour.

    Si tu ne connais pas cette chanson, je précise qu’il s’agit de « rap », une musique reléguée au rang des bizarreries de cité dans les années 90, étant devenue la musique la plus écoutée dans les années 2020. Sauf qu’entre temps, les revendications sociales et les messages profonds ont disparu au profit de paroles fades et de tempos qui font mal aux oreilles des quarantenaires nostalgiques… Quant à l’interprète de cette chanson, il est d’origine franco-française, blanc et Normand. Certains diront que cette particularité explique peut-être son succès…

    Venons-en au fait, et aux accusations n’épargnant personne. Afin de ne pas trop se détacher du tsibour (communauté), attachons-nous d’abord à sa bête noire actuelle : l’Extrême gauche de LFI et assimilés, ayant muté récemment en un « Front Populaire » associant les autres partis de gauche.

    Le choix de ce nom de parti ramène à Léon Blum, qui était juif comme chacun sait, à part peut-être quelques manifestants criant « morts aux juifs » lors des rassemblements pour la Palestine. Car si le sort des Palestiniens, et notamment des habitants de Gaza, est un véritable problème humanitaire, social et politique, on peut se demander légitimement quel est le rapport avec une campagne politique française. Encore une fois, il est tout-à-fait légitime d’être choqué en voyant des milliers de personne être renvoyées de chez elles sans espoir d’y revenir (ou alors dans les ruines de leurs anciennes maisons). Cependant, chacun choisit ses indignations. Lors des bombardements russes sur l’Ukraine, où étaient tous ces humanistes insoumis et indignés ? C’est qu’il y a des causes qui font vendre. Or, on arrive à ce stade à une démagogie si grosse et crasse qu’elle paraît irréelle. Cette pseudo-solidarité n'est-elle autre chose que la chasse aux votes des Musulmans de France qui ressentent une solidarité en raison de la religion des victimes  ? Ou faut-il également voir une raison d'engouement à la cause dans la religion des agresseurs (désignés ou réels) ? En effet, lorsque des Musulmans - Rohingyas - sont opprimés en Birmanie, où sont les manifestants avançant fièrement derrière une banière LFI ?

    Le comble du comble, pour reprendre nos expressions d’enfants, reste la caution du mouvement ‘Hamas, érigé en mouvement de résistance : Si massacrer des femmes, des enfants, et des bébés est un acte héroïque, nous n’avons pas dû regarder les mêmes mangas étant plus jeunes… Mais surtout, et plus sérieusement : La gauche marxiste est par nature antireligieuse et le ‘Hamas est un mouvement islamiste. On se retrouve donc avec une formation politique qui défend la liberté sexuelle (dont celle des homosexuels) associée à une formation religieuse considérant cela comme une abomination passible de mort.

    Certes, il y a bien une cohérence entre l’antisionisme actuel et l’anticapitalisme, mais ces rapprochements démagogiques prennent une proportion démesurée. En plus de vouloir capter le vote des Français de confession musulmane, l’objectif ne serait-il pas également de cacher le vide du programme politique proposé ?

    A ce propos, on notera d'ailleurs que le nouveau front populaire et le RN se rejoignent sur l’importance d’augmenter le pouvoir d’achat (notion ô combien capitaliste), tout en oubliant bien sûr de mentionner la dette colossale de la France, ou en trouvant des moyens étranges, si ce n’est anticonstitutionnels, pour la réduire.

    En ce qui concerne le RN justement, deux des figures emblématiques des Juifs de France – Finkielkraut et Klarsfeld - ont annoncé préférer voter pour le RN que pour LFI. La définition d’une « figure emblématique » est objective si on se place du point de vue de l’audience médiatique. Elle devient en revanche subjective lorsqu’on essaye de réfléchir un peu plus et à définir qui est légitime à se prononcer en tant que « Juif ». 

    Ceci-dit, peut-être ces braves gens ne connaissent-ils pas la « facho-sphère », ce qui s’y dit et ce qui s’y trame ? Les Juifs de France ayant décidé de voter pour le RN (ce qui en fait peut-être davantage des « Français juifs » ?) connaissent-ils la chanson des rappeurs nationalistes Kroc Blanc (le nom se passe de commentaires) et Le Maréchal (tiens-donc) : « Jourdain Bardel » ? Ils y louent le côté « sage » de Jordan Bardella, qui lui permettra d’arriver au pouvoir, là où les autres nationalistes ont échoué. Savent-ils que ce même Kroc Blanc « chante » avec un autre rappeur nationaliste nommé « Amalek », dont le nom est celui de l’ennemi farouche des bné-Israël dans la Torah ?

    J’espère qu’ils ne le savent pas, et qu’ils croient vraiment par pure candeur que le FN a perdu le « F » pour le « R » de « République ». Car en réalité, derrière la critique de l’immigration (thème de prédilection de tous les rappeurs « nationalistes » se nommant eux-mêmes « patriotes »), on retrouve bien la haine des Juifs et de ce qu’ils représentent… On pourra toujours me rétorquer que Jordan Bardella lui-même préfère Céline Dion ou Aya Nakamura à Amalek et Le Maréchal ; ou encore que le juif Eric Zemmour (dont on ne veut pas au RN depuis sa récente débâcle) a pris la défense du Maréchal Pétain en disant qu’il n’y est pour rien dans les rafles de Juifs sous l’occupation allemande… Il est plus facile de se persuader d’une vérité que de se remettre en question…

    Il y aurait encore d’autres choses à dire, comme la volonté affichée du RN d’interdire l’abattage rituel, et même l’importation de viande abattue rituellement… Oui, mais officiellement Marine Le Pen et Jordan Bardella se sont proclamés les nouveaux défenseurs des Juifs français ! A chaque fait antisémite, ils sont bien présents pour expliquer qu’aucun Juif ne doit être inquiété… Et que l’antisémitisme grandissant est le fait de l’extrême-gauche qui transfère le conflit israélo-palestinien en France… Nous y voilà !

    Si l’amalgame entre Juifs et Israéliens est présent depuis très longtemps en France, il l’est encore plus depuis le 07 Octobre 2023. Or, le RN a eu un discours à ce propos bien moins ambigu que LFI. C’est clairement ce qui a fait pencher la balance chez les Juifs qui s’apprêtent à voter RN le 30 Mai prochain. La ligne directrice du R(F)N est claire : En France, tous les maux de la société viennent de l’immigration. Or, les actes terroristes viennent en grande partie d’une population immigrée, ou de descendants d’immigrés. Ainsi, en entretenant une ambigüité entre « Hamas » et « résistance », les gauchistes considèrent indirectement que le terrorisme est une chose positive, et qu’il faut donc entretenir ceux qui l’importent de l’étranger.

    La rhétorique n’est pas illogique, et on en profitera pour noter au passage qu’indirectement,  LFI joue complètement le jeu du RN. Pourquoi le Juif de France (ou futur « Français juif ») est-il tant sensible à cette thématique ? C’est qu’en toile de fond, il y a une grande assimilation entre Juifs et Israéliens dans l’esprit des Juifs eux-mêmes. Ou plutôt : Il y a une sorte de blanc-seing à tout ce qui est décidé par le Likoud et par Binyamin Netanyahou… Comme si la moindre critique à l’égard du gouvernement israélien et de ses décisions rendrait de facto antisémite celui qui la prononce… Ainsi, en défendant la « riposte » israélienne, le FN séduit forcément le Juif français de base pro-Netanyahou.

    Et pourtant… Comment ces Juifs font-ils pour ne pas voir que la stratégie de Netanyahou est extrêmement critiquée parmi les Israéliens eux-mêmes ? Comment font-ils pour ne pas se rendre compte qu’il y a eu une faute politique indéfendable en laissant les terroristes du Hamas pénétrer dans les habitations, dans l’intimité profonde des citoyens israéliens? Comment font-ils pour ne pas se rendre compte que les destructions continues des habitations de Gaza n’apportent pas davantage de sécurité, et que l’élimination totale du Hamas est un doux rêve utopiste, auquel Bibi lui-même ne croit sûrement pas non-plus (mais autant continuer jusqu’au bout afin de retarder au maximum les procès qui l’attendent après son mandat…) ? Comment font-ils pour ne pas se rendre compte que chaque enfant palestinien arraché de sa maison en raison de l’incursion israélienne deviendra un futur terroriste potentiel dans quelques années ? Comment font-ils pour ne pas voir que les choix militaires du gouvernement israélien ont des répercussions directes sur la montée de l’antisémitisme en Occident, et que cela arrange bien la rhétorique martialo-victimaire de Netanyahou ?

    Ami lecteur, si tu m’as lu jusqu’ici, tu te doutes que ma consigne de vote est aussi banale que celle de Kylian Mbappé, et que je n’ai aucune solution à proposer pour le conflit actuel dans la Bande de Gaza… Le professeur Leibowitz critiquait les délires du sionisme religieux qui appelle à reconstruire « le grand Israël » au détriment des populations habitant déjà sur place. Certes, il soutenait la solution d’un pays partagé entre deux Etats, mais la mort d’Itz’hak Rabin a enterré ce projet. Je doute qu’il soit encore viable de nos jours vu la popularité du Hamas en Palestine… Comment instaurer un Etat voisin niant le droit à l’existence de l’autre Etat ?

    Politiquement parlant, je ne vois pas de solution. Religieusement parlant, nous prions tous pour la venue du Messie et la paix que cela apportera, aussi bien pour les Juifs que pour tous les peuples du monde. Ceci-dit, je ne suis pas Israélien. Mon rapport avec le Judaïsme est lié à la Torah, non à un Etat dont les valeurs ne correspondent pas aux siennes :

    Alors que les soldats israéliens étaient dans la Bande de Gaza, la gay pride défilait à Jérusalem il y a quelques semaines… A l'exception d'une partie du droit de la famille, la loi israélienne est le mélange d’une législation anglo-saxonne évidemment déconnectée de la Halakha… Les femmes sont à l’armée alors que cela est complètement interdit dans la loi juive… Etc. On pourrait continuer à énumérer le nombre incroyable d’incohérences d’un Etat qui se proclame « juif »… A moins que l’adjectif « juif » n’ait rien à voir avec la Torah ?

    Alors en tant que Français, j’ai mal à une France dans laquelle les démagogues politiques, appuyés par les médias de toutes sortes, offrent le spectacle d’une division constante, là où nous devrions plutôt appeler à la solidarité. Nous avons tous les mêmes problèmes en ce qui concerne le coût de la vie, l’éducation de nos enfants collés sur leurs écrans comme du scotch ultra-fort,  les problèmes de couple, de santé, et tous les aléas d’une vie souvent comparable à un grand combat… C’est un constat valable pour chacun, quelle que soit son origine ou sa religion.

    Et en tant que Juif, j’ai mal à mon judaïsme lorsque certains de ses représentants proclamés appellent à voter pour un parti ayant pour maître-mot l’exclusion de l’étranger ; et lorsque les décisions d’un gouvernement israélien va-t-en-guerre deviennent plus saintes aux yeux de certains que les lois de la Torah.

    ה׳ יעזור

    Ben Ouziel

    P.S : Tu trouveras ci-dessous les réactions types à ce billet, suivies de ma réponse :

    Le militant du LFI : Comment pouvez-vous parler du Hamas comme un mouvement terroriste ? De tous temps, la résistance a l’envahisseur est passée par de la violence ! Et l’armée israélienne… N’est-elle pas constamment dans la violence ? Leurs soldats ne sont-ils pas eux-aussi des terroristes ?!

    De plus, votre accusation sur « l’antisémitisme » - ou du moins sur « l’ambigüité » d’antisémitisme - dans les rangs de LFI est totalement infondée ! Sachez qu’il y a de nombreux Juifs qui soutiennent nos idées !

    Le militant du RN : Monsieur, vous vivez totalement dans le passé ! Ne voyez-vous pas que Marine Le Pen n’est pas son père, et qu’elle a tout fait pour changer ce mouvement ? Arrêtez de crier constamment à l’antisémitisme du RN, alors que la principale concernée défend l’Etat d’Israël ! N’est-elle pas la mieux placée pour prendre la défense des Juifs de France, contre les immigrés islamistes qui menacent de remplacer les Français de souche ?!

    Le Juif votant pour le RN : Vous avez un discours de post soixante-huitard attardé et totalement bobo. Il faut sortir de chez vous et regarder la réalité de la menace constante qui pèse sur nous ! De qui croyez-vous que cette menace vient ? Les partisans du RN sont-ils ceux qui agressent nos enfants dans la rue ? Vous n’avez pas donc pas vu sur les réseaux sociaux à quel point l’antisémitisme a augmenté !

    Le Juif sioniste pro-Bibi : C’est une honte de parler comme-ça. Comment pouvez-vous dénigrer ainsi l’Etat d’Israël, son gouvernement et son armée qui se battent sans relâche pour assurer votre sécurité ?! Si vous vivez tranquillement en France, c’est car il y a Etat qui vous servira de refuge lorsque les gauchistes prendront le pouvoir. Et vous vous plaignez que les lois de la Torah ne sont pas forcément respectées en Israël ? Vous auriez sûrement préféré une dictature des aya-Torah barbus !

    Mon Rav : Pourquoi perds-tu ton temps à parler de politique ? Au final, n’est-ce pas Hachem qui dirige le Monde ? Travaille sur ton bita’hon et retourne plutôt au Beth haMidrach !

    Ma réponse aux remarques :

    @Tous : Si vous faites de telles remarques après avoir lu mon billet, c’est que vous ne m’avez pas compris, et/ou que vous ne voulez pas ouvrir les yeux sur ce que je mets en avant. Aussi je suis contraint d’agir comme le feraient les partis extrémistes que vous soutenez, et de refuser purement et simplement tout débat à partir de maintenant J

    @mon Rav : Vous avez raison kvod haRav, peu importe l’issue des élections, l’avenir des Juifs français (ou des Français juifs ?) dépendra de la miséricorde divine. Je souhaite qu’elle influence nos Rabbanim et dirigeants communautaires à prendre les bonnes décisions au moment venu… J’ai juste mis par écrit ce que j’avais sur le cœur, mais je sais bien que ma place est avant tout devant une Guemara.

     

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    *Note des administrateurs du site des études juives : Les propos formulés ici n'engagent que son auteur.

  • Le prix du repentir

    LE PRIX DU REPENTIR

     

     

    Mamie en colere

     

    Le Talmud est entrelacé de textes de portées différentes. La distinction entre des textes à visée strictement légale et des textes de forme narrative ou homilétique, les aggadot, a tout son sens. Mais certains passages semblent devoir se dérober à ce classement.

    Le traité Souka nous en fournit un très curieux exemple. Dans ce passage , le Talmud traite de la possibilité de réaliser un commandement au moyen d’un objet volé. In fine, les maitres statuent sur le cas d’une Souka dont les branchages qui en constituent le toit,  proviendraient d’un vol.

    La Guemara (31a) dit qu’une telle Souka permet de s’acquitter du commandement d’habiter la Souka.

    Cette solution pour le moins étonnante se justifie de manière très précise. Le vol est, c’est une évidence, totalement prohibé par la Tora et ce quelle que soit la personne lésée. L’objet volé doit faire l’objet d’une restitution. Dans certaines hypothèses, cette restitution pourra faire place à une réparation pécuniaire.

    En l’espèce, les branchages ont été intégrés au toit. Les maitres du Talmud ont créé une loi spécifique à ce genre de cas : le décret des repentants ou plus précisément ici le « décret de la poutre ». Le cas princeps est le suivant : un voleur subtilise une poutre qu’il intègre à la structure de sa maison. La stricte loi de la Torah devrait l’obliger à démolir sa maison pour restituer cette poutre à son légitime propriétaire. Mais les Sages ont estimé qu’une telle exigence aurait un effet inacceptable. Face aux désagréments que crée une telle situation, les auteurs de vols pourraient-être découragés de se repentir. : le passif moral si lourd soit-il ne doit pas peser sur le fauteur au point de l’empêcher de s’amender.

    Les Sages ont donc décrété que dans un tel cas la poutre deviendrait la propriété du voleur, qui en revanche devra rembourser la personne lésée.

    C’est une déclinaison de ce principe qui va être mise en œuvre dans le dialogue exposé par la Guemara.

    Les serviteurs de l’Exilarque avaient volé du bois à une vieille dame, matériau qu’ils avaient intégré dans rien moins que la Souka de leur maitre. Cette femme s’insurge et hurle : « l’exilarque et tous les rabbins de sa maison sont installés dans une Souka volée ! ».

    Rav Nahman se trouvait être le responsable des gens de l’exilarque. Et celui-ci ne réagit en rien à ces accusations publiques. La femme poursuit de plus belle en faisant appel à une référence quelque peu elliptique : « quoi donc ! Une femme dont le père avait 318 serviteurs crie devant vous et vous n’y prêtez pas attention  ? »

    Rachi nous enseigne que le père en question est le patriarche Avraham. La femme spoliée en appelle donc à son ascendance abrahamique.

    Rav Nahman se tourne vers ses élèves et dit : « elle n’est qu’une braillarde, elle n’a droit qu’à la valeur des [planches] de bois . »

    Du simple point de vue du récit on peut synthétiser ainsi ; une vieille femme spoliée réclame la restitution des bois qu’on lui a volés et qui sont entrés dans la structure d’une Souka. Rav Nahman refuse obstinément cette restitution et s’en tient à une réparation pécuniaire.

    Nombre d’éléments singuliers sautent aux yeux à la lecture de ce texte. Tout d’abord son caractère choquant : pourquoi s’ingénier à refuser de réparer le tort de la façon dont elle le réclame ? Cela parait un abus de pouvoir. Pourquoi cette référence à Avraham ? ? Au fond qu’est-ce qui se joue dans ce dialogue pour que le Talmud prenne la peine de le rapporter dans le détail ?

    Les commentateurs insistent sur un point qui semble ici assez déterminant : la personne lésée pouvait bénéficier d’une compensation financière durant la fête ou même récupérer le bois à l’issue de celle-ci. Mais ici elle refuse les deux solutions : ce sont les bois immédiatement ou rien.

    Le refus de principe de Rav Nahman, confronté à une demande qui ressemble désormais à une position idéologiquetant il est vrai que d’autres solutions étaient à même de réparer le dommage causé, nous permet de lire cet épisode comme une véritable confrontation.

    La vieille dame est lésée, elle critique publiquement les Sages. Elle en appelle alors à la figure d’Avraham.

    Son discours peut être compris ainsi. Avraham était à la tête d’un grand nombre de serviteurs. Or il veillait à ce que ses serviteurs ne soient jamais auteurs de vols. Ne devrait-il pas en être ainsi de l’exilarque ou même de Rav Nahman, le responsable de ses serviteurs ?

    Mais on peut pousser un pas plus loin. Ici, le renvoi à Avraham fait office d’argument à l’appui de sa réclamation Ce qu’elle demande c’est l’application de la justice Abrahamique, ou de ce qu’elle croit être cette justice,  à laquelle elle prétend avoir droit en tant que descendante du patriarche.

    Ce que hurle cette femme c’est : les Sages ont abandonné le souci de justice d’Avraham , ils bafouent les valeurs du père.

    Notons qu’à aucun moment Rav Nahman ne dialogue avec cette femme. Gageons qu’il acte que face à un discours idéologique, il n’y a pas de dialogue possible, pas d’échange fécond.

    Mais alors que veulent les maitres ? Nous avons posé comme préalable qu’en aucun cas il n’est question, ni de considérer le vol comme permis, ni même d’envisager que le dommage causé ne soit pas réparé. En d’autres termes : la justice s’exerce bien ici, sans possibilité d’y échapper.

    Il semble plutôt qu’ici Rav Nahman veuille à tout prix s’inscrire en faux par rapport à une application stricte de la réparation à l’identique.

    Pourquoi ? Parce que si cette modalité de réparation est la plus juste, elle ferme la porte à toute possibilité de repentir. Et c’est là tout le souci de ce qui n’est autre qu’une institution rabbinique (et pas une injonction de la Torah).Cette institution des Sages, constitue bien une atteinte, même si limitée, au principe de réparation mais dans un seul but : permettre à l’auteur du méfait de revenir de ses actes, sans mettre d’obstacle insurmontable sur son chemin. On perçoit dans cet épisode à quel point Rav Nahman est prêt à supporter le regard critique, et même la part d’opprobre que suppose la mise en œuvre de cette institution. Mais c’est au prix de tout cela qu’elle doit prévaloir.

    Ce qui intrigue ici c’est que le poids de cette atteinte est supporté par nul autre que la victime du vol elle-même !

    Peut-être peut-on proposer une explication. La réparation à l’identique est juste, elle remplit la victime de tous ses droits et la restaure dans son état initial. Mais elle tient l’autre à distance. Le projet proposé par les Sages et ici défendu par Rav Nahman de manière virulente, c’est de pousser la victime à sacrifier une part de cette réparation au profit du repentir de l’autre. Le fauteur n’est pas un malfrat à désigner à la vindicte de la société, tout juste bon à payer sa dette à la société. Non, je dois, au prix même d’une partie de mes droits les plus élémentaires, faire place à sa possibilité de revenir. Préférer à un monde statique dans sa justice parfaite, un monde fait d’hommes qui peuvent s’amender.

    A la mémoire du rav Ariel Amoyelle zts''l

    David SCETBON

     

     

  • Le site des études juives a-t-il encore une raison d'être ?

    • Le 13/08/2023

    Le site des études juives a-t-il encore une raison d’être ?

    Y a-t-il encore un intérêt à écrire

    des articles et des livres de Torah en français ?

     

    Talmud 1

    La situation du judaïsme français à notre époque est paradoxale. D’un côté, les ouvrages en français, ainsi que les sites internet présentant des informations riches et complètes se sont multipliés ces dernières années. D’un autre côté, il est plus rare de trouver des publications combinant un strict respect de l’esprit talmudique et de la Halakha,  avec une profondeur de pensée.

    En ce qui concerne les données exhaustives que l’on peut trouver sur des questions halakhiques, le site « Torah-Box » a opéré une révolution incroyable. En utilisant correctement leur moteur de recherche (ou tout simplement « Google »), il est possible de découvrir des réponses rédigées en français, avec des références nombreuses et précises sur beaucoup de questions pratiques (notamment grâce au travail colossal du Rav Gabriel Dayan).

    Cependant, en ce qui concerne les réflexions de fond, les érudits ayant accès aux textes restent très souvent sur l’hébreu/araméen et ne voient pas l’intérêt de traduire les débats talmudiques dans la langue de Molière. Certains s’y risquent tout de même, à l’instar du Rav Gérard Zyzek qui dirige la Yéchiva des étudiants de Paris. Il a produit ces dernières années des ouvrages très profonds ayant l’objectif de traduire des questions existentielles en termes talmudiques (ou l’inverse ?). Ses études sont très utiles pour les personnes qui étudient dans les textes et se servent de ce qu’il écrit pour affiner la compréhension des sujets talmudiques concernés. Cependant, l’aspect technique de certains passages rend la lecture quelque peu ardue aux non-initiés. Mais surtout, la diffusion de ce genre d’ouvrages est limitée.

    Au début des années 80, on pouvait trouver des ouvrages abordant des sujets de la Torah associant problématiques talmudiques poussées et réflexions profondes. Ainsi, lorsque le professeur Benno Gross a traduit les deux livres exceptionnels du Rav Y.D Solovetchik (Le Croyant Solitaire, 1978 ; l’Homme de la Halakha, 1981), le public intéressé était présent. Aujourd’hui ces livres sont devenus des classiques. Dans un autre registre, le commentaire sur la Torah du Rav Elie Munk, La Voix de la Torah, est également devenu un ouvrage de référence.

    Quel accueil aurait de nos jours ce genre de travaux en français ? Tout d’abord, le marché du livre est saturé, notamment depuis la crise du Covid qui a vu le nombre de manuscrits augmenter considérablement, tout comme le prix du papier. De plus, le développement considérable d’internet et des cours disponibles en vidéos fait que beaucoup préfèrent « regarder » que « lire ». Et même lorsqu’il s’agit de lire, le format se fait plus court. On passe si vite d’une information à une autre, que le format acceptable est celui du « billet » court diffusé sur un réseau social. A l’inverse, un long article de fond décourage d’emblée. Enfin et surtout, le public juif non-hébraïsant a tendance à se tourner vers un judaïsme très « mystique », et/ou vers une approche moderne traduisant les textes de la Torah dans un langage de « développement personnel ».

    Cette dernière méthode a été initiée en partie par le Rav Yé’hia Benchetrit. L’objectif de « l’étude » est double : Faire prendre conscience de l’importance de pratiquer les mitsvote, et accéder à l’épanouissement personnel. Les deux sont d’ailleurs complémentaires : En « démontrant » que la clef du bonheur individuel (couple, santé, famille, argent, lâcher-prise, etc.) se trouve dans la Torah, cela incite à s’impliquer concrètement. Cette méthode opère un renversement dans la manière d’étudier : Au-lieu d’examiner les textes et d’en tirer des conclusions pratiques, il s’agit désormais de présenter des paradigmes et de chercher des textes pour les confirmer.

    Une telle approche rencontre un franc succès car des problèmes de la vie de tous les jours sont abordés. Il n’est pas demandé de beaucoup réfléchir, car les citations talmudiques sont rapportées les unes après les autres pour conforter le discours. C’est accessible, souvent accompagné d’humour - plus ou moins fin – et le charisme du conférencier ou de l’auteur donne un aspect spectaculaire à l’enseignement. On comprend donc aisément que la majorité soit attirée par une telle parole, plutôt que par de longs écrits nécessitant une concentration optimale afin d’en comprendre quelques lignes.

    Cependant, était-ce vraiment mieux « avant » ? Y a-t-il vraiment eu en quarante ans une décadence des générations ? La génération post-68 ne comptait-elle en son sein que des intellectuels à la recherche de sens, alors que nos contemporains se retournent exclusivement vers un discours spectaculaire ou réconfortant ?

    En ce qui concerne le rapport actuel au « livre », il est certain que le rapport aux « écrans » a modifié la donne, et que les choses sont donc différentes. Cependant, rien n’est moins sûr quant à la préférence pour un discours qui marque les esprits, par rapport à un discours obligeant à réfléchir. En effet, on trouve déjà un tel constat dans un texte talmudique remarquable :

    Rabbi Abahou et Rabbi ‘Hiya bar Abba se sont retrouvés dans une ville. Rabbi Abahou y dispensa un cours de aggada (récits du Talmud), alors que Rabbi ‘Hiya bar Abba y dispensa un cours de Halakha. [Quand les gens apprirent que R. Abahou dispensait un cours de aggada], tout le monde quitta le cours de R. ‘Hiya bar Abba pour aller le voir. [R. ‘Hiya] en fut malade.

    [R. Abahou] lui  dit : je vais t’illustrer cette situation par une parabole : deux hommes [arrivent en ville]. L’un vend des pierres précieuses [d’une valeur inestimable], alors que l’autre vend des objets de pacotille [de faible valeur mais très prisés]. Vers qui [les gens] vont-ils se ruer ? Chez celui qui vend les objets de pacotille.

    (Sota 40a)

    Dans le texte rapporté ci-dessus, R. ‘Hiya apparaît comme frustré de voir son public se détourner de son cours pour partir chez R. Abahou. Le premier propose un cours de Halakha alors que le second propose un cours de aggada. Bien qu’il existe des manières d’étudier les aggadote de manière très approfondie, le contexte de l’histoire nous laisse penser qu’il était plutôt question en l’espèce de raconter des histoires avec une portée morale.

    Pourquoi R. Abahou, qui est un sage réputé, adopte-t-il une démarche apparemment plus démagogique que talmudique ?

    C’est qu’en agissant ainsi, le plus grand nombre se rassemble et se rapproche de la Torah. Le peuple juif n’étant pas composé uniquement d’érudits, il convient de proposer également un discours accessible à tous[1]. En outre, Rabbi Abahou reconnaît la supériorité du cours de R. ‘Hiya en le comparant à des pierres précieuses. Il admet complètement que l’idéal est de pousser les gens à étudier des sujets qui nécessitent concentration et investissement. Sûrement incite-t-il lui-même son public à se diriger vers le Beth haMidrash, et à se plonger vers une réelle étude de la Torah.

    Malgré tout, ce texte ne répond pas complètement à la problématique qui nous préoccupe : Est-il opportun de proposer au public juif francophone des publications combinant un strict respect de l’esprit talmudique et de la Halakha,  avec une profondeur de pensée ? En effet, deux discours sont présentés ci-dessus : Celui adressé au grand public (aggada) et celui destiné à une minorité capable de s’attarder sur des raisonnements techniques et difficiles (Halakha).

    En réalité, cette dichotomie est totalement admise de nos jours dans le monde juif francophone : En parallèle des enseignements « spectaculaires », une minorité active étudie assidument et en profondeur la Halakha au Collel ou au Beth haMidrach. D’autres étudient le daf ha-yomi, consistant à parcourir chaque jour une page de Talmud. A propos de ce dernier exercice, si certains le font en profondeur lorsqu’ils disposent de leurs journées entières pour cela, une majorité se contente de saisir le déroulement général du raisonnement, mais sans interroger pleinement le texte.

    Or, même ainsi, il s’agit d’un travail technique et difficile, qui peut s’avérer très utile pour accéder à une connaissance générale du Talmud. L’idéal serait d’avoir le temps d’étudier le daf ha-yomi en parallèle d’une étude approfondie de sujets ciblés. Telle est d’ailleurs l’approche de toutes les Yéchivote : un partage du temps entre la békioute, une étude rapide et complète[2] ; et le i’youn[3], une étude exhaustive obligeant à rester longtemps sur un sujet déterminé.

    Il est fondamental que la Halakha soit étudiée de manière approfondie afin d’en comprendre pleinement les mécanismes. Certes, cela n’est pas possible pour tout le monde, et celui qui n’y arrive pas doit au moins connaître les conclusions pratiques pour pratiquer correctement les mitsvote[4]. Cependant, en ce qui concerne ceux qui ont la capacité de le faire, il s’agit le plus souvent d’avrekhim, c’est-à-dire d’hommes mariés étudiant toute la journée au Collel, ou du moins à mi-temps.

    Pour ces derniers, quel est l’intérêt d’ouvrages en français ? Quant à l’étude approfondie de la Halakha, les ouvrages en hébreu – et en araméen – sont amplement suffisants. De plus, si un jeune-homme fait téchouva et qu’il ne sait pas étudier directement dans les textes, l’utilisation d’ouvrages d’érudition dans sa langue maternelle risque de le freiner dans sa progression pour apprendre à être autonome dans l’étude. En effet, quelle que soit la langue travaillée, rien ne vaut l’étude dans le texte originel, toute traduction faisant perdre de facto de la précision à l’idée mise sur papier.

    Dès lors, quel est l’intérêt de traduire en français des problématiques talmudiques et halakhiques ? D’un côté, l’aspect technique de ce genre d’études risque de rendre la lecture difficile pour le plus grand nombre ; et de l’autre, ceux qui ont la faculté de suivre les méandres du raisonnement talmudique sont plus à l’aise avec des ouvrages en hébreu ; ou tout-au-moins, gagneraient-ils à l’être.

    A ce stade, la conclusion logique serait d’arrêter d’écrire en français et de se concentrer sur l’étude « classique » du beth ha-midrach. Cependant, en agissant ainsi, il manquerait quelque-chose. Ou plutôt : Il me manquerait quelque-chose, ainsi qu’à ceux qui, comme moi, ont grandi en se posant des questions existentielles, aussi bien sur le monde que sur la nature humaine.

    En effet, un travers que l’on trouve beaucoup chez les ba’alé téchouva est de s’investir pleinement dans l’approfondissement des textes halakhiques, tout en se suffisant de concepts assez simplistes en ce qui concerne la pensée juive. Dès lors, les questionnements qui se posaient avant la téchouva n’ont plus lieu d’être, car balayés par des discours relayant le sens premier des aggadote ou de slogans s’y rattachant : « Tout est pour le bien » ; « les tiraillements internes sont une ruse du yétser hara » ; « le monde a été créé pour Israël » ; etc.[5].

    Certains avancent dans leur vie de cette manière et ne s’en portent pas plus mal. D’autres, dont je fais partie, restent alors avec un sentiment de frustration : N’est-il possible d’avoir une réflexion profonde sur la société qu’en lisant Georges Orwell ou Aldous Huxley[6] ? De se façonner une conscience politique qu’en lisant Rousseau ou Montesquieu[7] ? De réfléchir aux mécanismes sous-jacents à notre conscience qu’en lisant Freud ou Lacan[8] ? S’il en est ainsi, pourquoi passer autant de temps à étudier la Torah, pour systématiquement aller chercher ailleurs des réponses aux grandes problématiques du monde qui nous entoure ?

    Il me semble au contraire que toutes les idées abordées par les penseurs et les ouvrages cités le sont également dans le Talmud et la littérature rabbinique de manière générale… Mais encore faut-il les percevoir en adoptant une lecture transversale des textes, de laquelle surgit des thèses systématiques constituant la véritable « pensée juive ».

     Ainsi, depuis que j’ai commencé à écrire, j’ai cherché à traduire des questionnements existentiels en me fondant exclusivement sur des écrits rabbiniques[9]. Or, pour ce genre de travaux, l’usage du français me semble bien plus adéquat que celui de l’hébreu. Bien entendu, s’agissant de ma langue maternelle, il m’est plus aisé d’écrire ainsi. Mais surtout, car je m’adresse à un public de semblables qui désire avoir accès à une étude authentique de la Torah, tout en abordant des questions à propos desquelles ils avaient l’habitude de lire en français, dans un langage traduisant les idées des thématiques concernées.

    Lorsque j’ai créé Le site des études juives, il y a une douzaine d’années, des amis m’ont rejoint pour écrire articles et billets. Il y a aujourd’hui une petite bibliothèque de textes bien référencés, discutant de problématiques diverses, selon l’esprit mentionné ci-dessus. Cependant, avec le temps, l’âge aussi, ainsi que les préoccupations personnelles et professionnelles de chacun, le site a progressivement cessé d’être alimenté.

    A ceci s’ajoute un paradoxe interne au principe d’un site internet : Pour se faire connaître aux intéressés, il faut être capable de diffuser correctement sur les réseaux sociaux, et donc de rentrer dans le formatage de notre époque, auquel les articles de fond ne se prêtent pas. Le même constat peut être établi en ce qui concerne la publication de livres : Pour les diffuser, il convient de faire une publicité adéquate, ce qui en plus d’être chronophage et très rarement rémunérateur[10], oblige encore à se plier aux codes de toutes sortes de médias dont l’esprit ne correspond pas au fond de l’ouvrage mis en avant.

    Il n’y aura pas de conclusion à cet article : D’un côté, je ressens comme un besoin d’écrire et de continuer à traduire les conclusions de mon limoud en termes d’idées adaptées à un public francophone. D’un autre côté, je suis très dubitatif sur la portée que cela peut vraiment avoir. On pourrait me rétorquer : « Et alors ? Même s’il y a peu de lecteurs véritables[11], qu’y a-t-il à perdre en écrivant ?! ». C’est que l’écriture prend beaucoup de temps, d’autant plus lorsqu’il s’agit de traduire des concepts talmudiques en français et de leur donner une forme intelligible. Cela oblige en amont à bien maîtriser en hébreu le sujet étudié, puis dans un second temps à l’adapter en français. Il s’agit d’un travail colossal … Im irtsé Hachem.

     

    [1] Cf. cette idée détaillée dans le commentaire du Béér Chéva (Rav Yissakhar Eilenburg ; Pologne 1550-1623) sur Sota 49a, s. v. « véihyé shémé rabba déaggadta ».

    [2] Littéralement « baki » signifie « expert ». Il s’agit donc d’obtenir une expertise générale en accumulant les connaissances sur le Talmud.

    [3] On traduit habituellement « i’youn » par « approfondi ». Il me semble que ce mot vient de « ‘ayin », «œil », car celui qui étudie en profondeur arrête ses yeux un moment sur le passage en question.

    [4] Selon le Rav Shnéour Zalman de Lyadi (1745-1813), la mitsva d’étudier « toute la Torah » est composée de deux facettes complémentaires : Certes, il convient d’approfondir chaque sujet de la Torah, et à ce propos l’étude est infinie. Cependant, en parallèle de ce travail de fond, il importe de connaître tous les sujets de Halakha dans les grandes lignes afin de savoir correctement pratiquer les mitsvote (Shoul’han ‘Aroukh HaRav, Yoré Déa, Hilkhote Talmud-Torah 1, 5).

    [5] Le Rambam, dans son introduction à la Michna (perek ‘helek), fustige les prédicateurs considérant que les récits rabbiniques doivent être compris dans leur sens premier. Ces derniers ne pensent pas qu’il puisse exister un sens caché et se contentent de rapporter ces récits tels quels, sans tenter d’approfondir leurs messages. Le célèbre commentateur de la Michna ne ménage pas ses critiques à l’égard de telles personnes. Pour lui, ceux qui ne font pas l’effort de se détacher du sens littéral représentent la catégorie des «pauvres d’esprit». En expliquant de la sorte les écrits rabbiniques, les partisans de ce système d’étude rabaissent les Sages en croyant les exalter car ils font passer le peuple juif pour un peuple de sots, alors que les préceptes de la Torah doivent originairement montrer aux nations que le peuple juif est un peuple à l’intelligence élevée, comme le prouve l’intelligence de leurs lois.

    [6] Georges Orwell, La ferme des animaux (1945) et 1984 (1989) ; Aldous Huxley, Le meilleur des mondes (1932). Il y a bien entendu pléthore de références à mentionner en ce qui concerne les analyses de la société dans la littérature. J’ai choisi de citer ces ouvrages de référence connus du grand public, mêlant dystopies et réflexions sur la société.

    [7] Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social (1762) ; Montesquieu, De l’esprit des Lois (1748). Là encore, bien d’autres ouvrages pourraient être mentionnés, mais il me semble que ces derniers ont l’avantage d’être les deux plus connus, ayant encore une répercussion sur le modèle politique occidental actuel.

    [8] Sigmund Freud (1856-1939) et Jacques Lacan (1901-1981) sont les deux auteurs ayant le plus influencé les réflexions modernes liées à la psychanalyse. Ici encore, il s’agit des deux noms les plus connus, mais il y a évidemment aussi pléthore d’ouvrages proposant des réflexions sur l’exploration de l’inconscient et du subconscient.

    [9] Dans La loi juive dans tous ses états (2013), je propose une réflexion systématique et assortie d’exemples concrets sur l’importance du juridique dans la Torah. Dans Une identité juive en devenir (2015) et La conversion au judaïsme (2021), les textes étudiés permettent d’apporter un éclairage sur les questionnements identitaires du peuple juif. Dans Une lecture du livre de Job (2018), c’est l’aspect théologique qui est mis à l’honneur, avec le rapport à la foi et à la providence divine. Enfin, avec Leçons de vie (2023), l’analyse des récits du sefer Béréchit, et notamment des interactions entre les personnages bibliques, permet de faire émerger une analyse psychologique de l’humain en général. Dans tous ces ouvrages, bien que les thématiques soient différentes, la démarche est proche : Analyser les textes - notamment talmudiques – afin d’en extraire une pensée construite et systématique (livres publiés aux éditions Lichma).

    [10] La triste réalité des écrivains – tous genres concernés – est  que la grande majorité des auteurs payent pour se faire éditer, et arrivent à peine à rentrer dans leurs frais.

    [11] En ce qui concerne les ouvrages, certains auteurs ayant un esprit commercial et/ou une conviction profonde quant à l’importance de diffuser leur pensée vont utiliser beaucoup d’énergie à vendre eux-mêmes leurs ouvrages, que ce soit en organisant des conférences, ou tout simplement, en « plaçant » leur « produit » dès qu’ils rencontrent une connaissance. Si celui qui sait être convaincant arrive effectivement à vendre et à rentrer dans ses frais, voire à faire du bénéfice, l’acheteur à qui on a un peu « forcé la main » risque de ne pas lire le livre, ou de vite l’abandonner s’il ne correspond pas à ses propres aspirations.

    Quant à la diffusion d’articles sur internet, l’illusion des « clics » sur les réseaux sociaux peut faire croire que tant de personnes ont lu l’article, alors qu’une grande partie de ceux qui y ont accédé n’ont lu que le titre, ou les premières lignes avant de passer rapidement à autre chose.  

  • Faut-il faire attention au regard des autres ?

    Faire attention au regard des autres ?

    Homerer regard

    En arrivant près du Jourdain, juste avant de rentrer en terre d’Israël, les hommes des tribus de Gad et de Réouven interpellent Moïse : « Si nous avons trouvé grâce à tes yeux, que ce pays soit donné en propriété à tes serviteurs ; ne nous fais pas passer le Jourdain » (Nb. 32, 5). Dans un premier temps, leur demande n’est pas motivée. Aussi Moïse se met-il en colère, les suspectant d’avoir peur de la guerre qui les attend.

    C’est alors que ces derniers se justifient : « Nous voulons construire ici des parcs à brebis pour notre bétail (…). Et nous, nous irons en armes devant les bné-Israël, jusqu’à ce que nous les ayons amenés à leur destination (…) » (Nb. 32, 16-17). En entendant ce discours, la colère de Moïse s’atténue, et il les enjoint de faire suivre leurs paroles par des actes concrets, afin d’être « quittes envers D.ieu et envers Israël » (Nb. 32, 22).

    Cette recommandation a une portée pratique dans la Halakha. Par exemple, les responsables communautaires chargés de ramasser la tsédaka ne doivent pas laisser peser de suspicion sur eux (Yoré Déa 257, 1). Ou encore, si le Dayan (juge rabbinique) constate que l’une des parties d’un procès le soupçonne d’avoir favorisé injustement l’autre partie, il doit aller vers lui pour expliquer les motivations de sa décision (‘Hochen Michpat 14, 4).

    D’une manière générale, il existe une obligation pour chacun de ne pas laisser germer dans les esprits l’idée d’un comportement incorrect (Chékalim 3, 2). C’est là une spécificité de la Torah qui étonne ceux qui la découvrent : L’avis des autres est important. On aurait pu penser qu’il suffit d’être honnête avec D.ieu et avec soi-même… Mais non : le respect de la Torah ne s’envisage qu’en société. Or, pour le bon fonctionnement du groupe, il importe d’écarter les images négatives projetées sur les uns ou les autres.

    Toutefois, on constate que Moïse, demandant ici aux tribus de Gad et de Réouven d’agir afin ôter toute suspicion pesant sur eux, est lui-même la cible d’accusations diverses. En effet, il est suspecté d’avoir des relations interdites avec des femmes mariées ; ou encore, de tirer profit de sa position pour s’enrichir (cf. Sanhédrin 110a ; Shémote Rabba 51, 6).

    Est-ce à dire que Moïse lui-même n’aurait pas fait attention à son comportement, provoquant ainsi cette suspicion ? La réponse se trouve dans l’appellation de ceux qui le critiquent : « les railleurs de la génération ». Même en faisant attention au regard des autres, il y a toujours certaines personnes qui sont là uniquement pour critiquer. Or, en agissant de la sorte, ils sèment la zizanie dans le groupe, et s’en excluent de facto.

    Ainsi, l’opinion de ceux qui sont constamment dans la critique importe peu. L’obligation d’avoir une attitude sans ambigüité concerne exclusivement le rapport entretenu vis-à-vis des gens de bonne volonté.


    Yona GHERTMAN

  • La louange de la bouche fermée (Chémini)

    La louange de la bouche fermée

    (paracha chemini)

    63526389 sourire smiley avec la bouche fermee et les joues roses vector illustration 1

    Nous sommes le huitième jour de l’inauguration du Michkan (Tabernacle). La joie est au rendez-vous, matérialisant l’apogée de la relation entre D.ieu et son peuple. C’est ce jour qu’Aharon haCohen et ses fils commencent leurs fonctions sacerdotales. Il faut que tous les anciens d’Israël soient présents, pour qu’il n’y ait aucun doute sur la légitimité d’Aharon en tant que grand prêtre. Aussi tous sont-ils convoqués avant de commencer les festivités, se manifestant surtout par des offrandes grandioses apportées en l’honneur de D.ieu (cf. Rachi sur 9, 1).

    Un feu s’élance de devant D.ieu et consume le sacrifice (9, 24), marquant l’apogée de ces festivités. Alors, « à cette vue, tout le peuple poussa un cri de joie, et ils tombèrent sur leurs faces » (Ibid.). On retrouve dans ce dernier verset deux éléments devant être en symbiose : l’extase (« cri de joie ») et la crainte de D.ieu (« ils tombèrent sur leurs faces »).

    Malheureusement, c’est l’aspect de rigueur qui prévaut par la suite, puisque les fils d’Aharon, Nadav et Avihou, meurent en apportant leur offrande. Plusieurs raisons sont proposées par nos maîtres, alors que le texte témoigne simplement qu’ils apportent « un feu étranger qu’Hachem n’avait pas exigé » (10, 1). C’est que la pratique de la Torah doit se faire dans la joie, mais elle doit être cadrée et s’inscrire pleinement dans le respect des injonctions divines. Malgré la terrible perte de ses fils, Aharon reste digne et ne dit rien. Il importe désormais d’avancer, même si la douleur reste vivace, et d’apprendre les règles relatives au culte des Cohanim (les prêtres). Un débat se fait d’ailleurs entendre entre Moïse et ces derniers. Fait marquant, bien que Moïse soit incontestablement l’autorité spirituelle supérieure, le texte témoigne : « Moïse entendit » (10, 20). Et Rachi de préciser : « Il reconnut (son erreur) et n’eut pas honte de dire : Je ne l’avais pas entendu ».

    Après cet épisode, le texte stipule : « L’Eternel parla à Moïse et à Aharon, en leur disant : ‘Parlez ainsi aux enfants d’Israël : Voici les animaux que vous pouvez manger’ » (11, 1-2). Il s’agit de la première occurrence des lois concernant l’alimentation : la cacheroute. Rachi note que l’expression « en leur disant » fait référence aux fils d’Aharon restés en vie après l’inauguration du huitième jour, El’azar et Ithamar : « L’Eternel fit d’eux tous également ses messagers pour transmettre cette parole, parce qu’ils avaient gardé le silence, et accueilli avec amour le décret divin lors de la mort de Nadav et Avihou ». Le point commun entre ce passage et ce qui précède n’est autre que ‘la bouche’. La grandeur est de savoir la garder fermée, aussi bien par le silence, qu’en s’abstenant des aliments interdits.

     

    Yona GHERTMAN

  • La louange de la bouche fermée (Chémini)

    La louange de la bouche fermée

    (paracha chemini)

     

    63526389 sourire smiley avec la bouche fermee et les joues roses vector illustration 1

    Nous sommes le huitième jour de l’inauguration du Michkan (Tabernacle). La joie est au rendez-vous, matérialisant l’apogée de la relation entre D.ieu et son peuple. C’est ce jour qu’Aharon haCohen et ses fils commencent leurs fonctions sacerdotales. Il faut que tous les anciens d’Israël soient présents, pour qu’il n’y ait aucun doute sur la légitimité d’Aharon en tant que grand prêtre. Aussi tous sont-ils convoqués avant de commencer les festivités, se manifestant surtout par des offrandes grandioses apportées en l’honneur de D.ieu (cf. Rachi sur 9, 1).

    Un feu s’élance de devant D.ieu et consume le sacrifice (9, 24), marquant l’apogée de ces festivités. Alors, « à cette vue, tout le peuple poussa un cri de joie, et ils tombèrent sur leurs faces » (Ibid.). On retrouve dans ce dernier verset deux éléments devant être en symbiose : l’extase (« cri de joie ») et la crainte de D.ieu (« ils tombèrent sur leurs faces »).

    Malheureusement, c’est l’aspect de rigueur qui prévaut par la suite, puisque les fils d’Aharon, Nadav et Avihou, meurent en apportant leur offrande. Plusieurs raisons sont proposées par nos maîtres, alors que le texte témoigne simplement qu’ils apportent « un feu étranger qu’Hachem n’avait pas exigé » (10, 1). C’est que la pratique de la Torah doit se faire dans la joie, mais elle doit être cadrée et s’inscrire pleinement dans le respect des injonctions divines. Malgré la terrible perte de ses fils, Aharon reste digne et ne dit rien. Il importe désormais d’avancer, même si la douleur reste vivace, et d’apprendre les règles relatives au culte des Cohanim (les prêtres). Un débat se fait d’ailleurs entendre entre Moïse et ces derniers. Fait marquant, bien que Moïse soit incontestablement l’autorité spirituelle supérieure, le texte témoigne : « Moïse entendit » (10, 20). Et Rachi de préciser : « Il reconnut (son erreur) et n’eut pas honte de dire : Je ne l’avais pas entendu ».

    Après cet épisode, le texte stipule : « L’Eternel parla à Moïse et à Aharon, en leur disant : ‘Parlez ainsi aux enfants d’Israël : Voici les animaux que vous pouvez manger’ » (11, 1-2). Il s’agit de la première occurrence des lois concernant l’alimentation : la cacheroute. Rachi note que l’expression « en leur disant » fait référence aux fils d’Aharon restés en vie après l’inauguration du huitième jour, El’azar et Ithamar : « L’Eternel fit d’eux tous également ses messagers pour transmettre cette parole, parce qu’ils avaient gardé le silence, et accueilli avec amour le décret divin lors de la mort de Nadav et Avihou ». Le point commun entre ce passage et ce qui précède n’est autre que ‘la bouche’. La grandeur est de savoir la garder fermée, aussi bien par le silence, qu’en s’abstenant des aliments interdits.

    Yona GHERTMAN

  • La lumière et les ondes positives (Tetsavé)

    Les ondes positives transmises par la lumière

    (Tetsavé)

    Fe0029 hanouka fiole

    « Et toi, ordonne aux bné-Israël, et qu’ils prennent pour toi de l’huile d’olive pure concassée pour le luminaire, afin de faire monter en permanence la flamme » (Ex. 27, 20)

    L’utilisation de l’huile d’olive pure concassée pour la Ménorah (candélabre) permet d’assurer la meilleure lumière possible. On retrouve une idée similaire, liée à l’olivier, lors de la sortie de l’arche de Noé : « Et la colombe revint vers lui le soir, avec une branche d’olivier arrachée dans son bec » (Gen. 8, 11).

    Le Kéli Yakar (R. Salomon Ephraim de Luntschitz, 1550-1619 Europe de l’Est) s’interroge : Pourquoi préciser que la colombe est revenue le soir ? Il répond que la branche d’olivier rapportée a un autre objectif que de montrer la diminution des eaux. Il s’agit de la plante permettant de produire la meilleure lumière grâce à son huile. La colombe permet donc d’amener la lumière à la sortie de l’arche, alors que Noa’h, sa famille et les autres animaux étaient dans le noir. Le Midrash appuie cette explication : « De même que la colombe a apporté la lumière sur le monde, vous aussi vous apporterez de l’huile d’olive et vous allumerez devant moi… ».

    Par ailleurs, il est enseigné dans le Talmud : « Entre les bougies de ‘Hanoukah et celles du Shabbat, il est évident que celles du Shabbat ont priorité en raison du Shalom-baït (paix familiale) » (Shabbat 23b).  Dans un premier commentaire sur ce passage, Rachi explique qu’il est question d’un pauvre n’ayant pas assez d’argent pour acheter les bougies de Shabbat et celles de ‘Hanoukah. S’il est obligé de choisir entre les deux, il doit privilégier celles de Shabbat. Dans le commentaire suivant, Rachi explicite l’idée de fond : [« En raison du Shalom-baït »] : « (…) car les gens de la maison souffrent de devoir s’asseoir dans le noir ». Il explicite son propos par ailleurs : «Lorsqu’il n’y a pas de bougie, il n’y a pas de paix, car il ne cesse de trébucher lorsqu’il marche dans l’obscurité » (commentaire sur Shabbat 25b).

    Ainsi, la lumière est associée à la paix. Pour être en paix, il faut être capable de bien voir. Une maison bien éclairée apporte des ondes positives. A l’inverse, l’obscurité augmente les tensions. Si l’on mange dans le noir le repas de Shabbat, et que l’on ne voit rien au moment de ranger la table, cela risque de mal se passer. Si l’on n’est pas éclairé dans le salon afin de lire tranquillement une fois le repas terminé, cela va diminuer le plaisir du Shabbat, et risquer encore de provoquer des disputes inutiles.

    L’obscurité empêche de voir ce qui nous attend, augmentant le stress, et risquant de provoquer de la tension. A l’inverse, la lumière permet de voir clairement les choses. Or, une perception juste de ce que l’on voit permet d’avancer dans la sérénité.

    Yona GHERTMAN

  • La libération d'Egypte : un enjeu universel

    La libération d’Egypte : Un enjeu universel

    Paracha Bo

    Sortie d egypte

     

    Alors que les plaies ont commencé à s’abattre sur l’Egypte, Moché continue à visiter le Pharaon pour lui demander de laisser partir son peuple. La nouvelle menace est celle des sauterelles.  Elles s’attaquent à toute la verdure épargnée par la plaie de la grêle.  Une nouvelle fois, le Pharaon supplie Moché et Aharon afin qu’ils intercèdent en sa faveur, promettant qu’il ne recommencera pas. Selon le Midrash, le roi Salomon met en garde contre ce type de personnalité changeante, lorsqu’il parle des hommes « aux paroles inversées » (Michelé 2, 12 ; Yalkoute Shimoni). En effet, dès la plaie écartée, il change d’avis et ne renvoie pas les Bné-Israël. Certes, le texte témoigne à plusieurs reprises que D.ieu « endurcit son cœur ». Néanmoins, comme l’enseignent nos maîtres, D.ieu emmène l’homme là où il veut aller (Makote 10b).

    La plaie suivante est celle des ténèbres. Elle marque le point de non-retour entre le Pharaon et les Hébreux. Alors que le chef de l’Egypte renvoie Moché avec colère, le menaçant de mort, celui-ci lui répond avec un ton aussi glacial que prémonitoire : « C’est comme tu l’as dit, je ne reverrai plus ta face » (10, 29). C’est ainsi que nous arrivons vers le dénouement de l’esclavage en Egypte, avec l’annonce de la plaie des premiers-nés. Un regard précis sur le texte nous montre que l’enjeu des plaies est de démontrer la puissance d’Hachem, et prouver ainsi qu’un homme, aussi puissant soit-il, ne peut agir à sa guise envers ses prochains. En effet, D.ieu annonce que les Hébreux partiront avec des richesses, car le peuple égyptien respecte le combat de Moché. Par ailleurs, les midrashim font état de révoltes des Egyptiens contre le Pharaon lors de l’annonce de cette dernière et terrible plaie.

    Il  y a donc dans cette paracha le passage entre un enjeu universel (le refus catégorique de la tyrannie) et un enjeu particulier (la formation du peuple juif se libérant de l’esclavage). D.ieu demande aux bné-Israël de sacrifier l’agneau pascal, et de quitter l’Egypte sans laisser le temps au pain de lever. Ces gestes ne sont pas ponctuels, ils doivent se perpétuer à chaque génération. La nuit de la sortie d’Egypte se répète chaque année, avec des gestes précis inscrits dans le Shoul’han ‘Aroukh, le code de loi du judaïsme. Au-delà de l’histoire juive, la libération vient donc se graver dans la loi. Notre paracha  se conclue par la mitsva de consacrer à D.ieu tout premier-né (car ces derniers ont été épargnés en Egypte) ; et par une première présentation de la mitsva des téfilines. Chaque jour profane, les hommes juifs attachent ces lanières de cuir autour de leur bras et sur leur tête. Ils rappellent ainsi l’attachement profond entre D.ieu et son peuple, tel qu’Il l’a prouvé par la libération d’Egypte. 

    Yona GHERTMAN