L'étude du sod

L’étude du Sod [1] : apanage de la sagesse ou fougue de la jeunesse ?

 

Par Yona GHERTMAN

 

Il sera question dans cet article d’étudier la discussion des Tanaïm et des Amoraïm au sujet de la valeur à accorder au livre biblique de Shir haShirim - Cantique des Cantiques. En recherchant la controverse de fond opposant les différentes thèses en présence, nous tenterons de montrer que se dessinent en réalité deux appréciations bien distinctes de l’étude du Sod.

 

TEXTE :

 

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Nombre de pages : 8

Niveau de difficulté : accessible

 

 

 

 


[1] Le « Sod » désigne communément l’aspect mystique de la Torah. Ce terme fait référence au quatrième niveau d’interprétation du texte biblique selon la Kabbale, les trois autres étant le pchat (sens littéral), le drash (exégèse), et le rémèz (la symbolique).

Commentaires (17)

1. Gabriel (site web) 12/12/2012

Bravo pour ce texte intéressant. Trois remarques :

a) Il est dommage de ne pas avoir fait précédé le texte d'une introduction sérieuse au texte de Shir Hashirim (de quoi parle t-il ? Quel est la symbolique ? etc...). Le profane risque de s'y perdre.

b) Je doute du bienfondé du rapprochement entre la "fougue mystique" et l'échec politique. Rav Soloveitchik propose une analyse bien différente (et à mon sens, bien plus pertinente) de l'utopie de Rabbi Akiva. Voir "Catharsis dans l'étude de la Halakha", publié à la suite de "L'homme de la Halakha".

c) Si tenté est que cette conclusion soit juste, celle au sujet de Rav Kook me parait déplacé. D'abord, ça pensée politique est bien plus complexe que celle exprimée ici. Rav Kook a écrit des centaines de choses sur le sujet. De plus, difficile d'affirmer son echec sur une échelle de temps si courte. (et personnellement, je pense que ça pensée avait quelque chose de visionnaire, même si on ne peut pas dire qu'elle se soit accomplie à 100%).

Kol Touv

2. Benjamin 16/12/2012

Bonjour,

Un rapprochement entre Rav Kook et la lecture du Shir hashirim aurait tout de meme necessite que l'on cite le commentaire de ce dernier sur.... shir-hashirim.
Et on regrette que cela n'ait ete fait....

De plus,comment comprendre que le Rambam ait ete possek la alah'a comme Rabbi Akiva sur shir-hashirim et le canon biblique (et d'ailleurs aussi sur Bar-Koh'ba) alors que Maimonide n'a aucunement des accointances avec le "sod"....
Ne s'agirait il pas d'une lecture "allegorique" et non mystique du texte que les Sages nous invitent a faire?

3. Alexandre 17/12/2012

Bravo pour cet article limpide et très intéressant!

Tout d'abord, en lisant à la page 4 la fin du deuxième chapitre, j'ai eu la même remarque que Benjamin. "C'est forcément qu'il contient un sens caché etc." - rien ne nous oblige à aboutir au Sod, il peut tout à fait être question du Remez.

Mais admettons. Dès lors, ma lecture n'est que celle d'un novice mais, toutefois, quelques remarques:

1. Tout d'abord, et je fais ici appel à tes connaissances, Bar Kokhba se disait-il Messie? Je n'en ai pas souvenir et cela le distinguerait-il des "faux messies". Ce n’est pas une remarque de grande importance ici, mais j’avoue que ta description du personnage comme “le plus célèbre faux-messie de l’Histoire juive” m’a un peu dérangée…

2. Au sujet du Rav Kook. Rappelons d’emblée qu’il existe une vaste littérature sur sa pensée, et plus particulièrement sur son caractère mystique. Là aussi, je me vois dans l’obligation de faire le modeste, mais cependant :

a. Rappelons que R. Akiba parle du Messie et le Rav Kook de la génération, du peuple, ou encore des temps messianiques ou de l’époque qui les précède. Les critères sont tout autres je suppose.

b. Rav Kook s’exprime certes sur l’avenir lorsqu’il décrit les changements qu’il espère observer dans l’identité juive et il met d’ailleurs la barre assez haut lorsque l’on a en mémoire l’état des Juifs et du judaïsme à cette époque.

Mais il parle aussi du présent. Ses prédictions, ou du moins ses souhaits, se fondent sur un constat : s’opère devant ses yeux un hissement d’une partie importante du Peuple juif, en tous cas celle qui bouge et qui se fait entendre. C’est une dynamique plus subtile que la simple jauge des mitsvot observées ou non, mais elle existe.

Je lis en ce moment les mémoires du premier président d’Israël, Haïm Weizmann, et elles me permettent de réaliser une fois de plus à quel point il était novateur à son époque d’être sioniste. Particulièrement pour les “laïcs”, se déclarer sioniste c’était faire preuve d’une volonté de se définir comme juif face au monde (et même face aux Juifs), alors que l’atmosphère était à l’assimilation et que les centres spirituels (comme les yechivot) s’essoufflaient, entre autre face aux idéologies qui faisaient surface. Etre sioniste signifiait affirmer son particularisme juif et, dans ces années tumultueuses où l’antisémitisme – occidental comme oriental – faisait rage, ce n’était pas une chose négligeable, surtout quand on souhaitait le faire en entrant par “la porte des grands”, comme Herzl.

Est-ce si différent du mouvement que dirigeait Bar Kokhba ? Dans un sens oui, car même si aux temps de Rabbi Akiba il fallait une conviction extraordinaire pour s’opposer aux Romains, au début du vingtième siècle on peut se demander d’où provenait cette étincelle identitaire, que l'on pourrait même qualifier de miraculeuse.

Seulement, le Rav Kook aspire à plus. Et on est en droit de s’interroger sur la suite des événements. Là aussi, beaucoup d’encre a coulé : son célèbre article ‘HaDor’ est-il d’actualité ? S’est-il même complètement réalisé ? Et ce n’est qu’un exemple. Un autre, sur la culture dans la pensée du Rav Kook est traité ici: http://musaf-shabbat.com/2012/08/10/פלפול-לשעת-הפנאי-רוני-שויקה/ . Mis à part la critique acerbe de l’auteur sur le dernier ouvrage de celui qui sera peut-être le prochain Grand Rabbin de l’Etat juif, on y lit un discrédit sec des espérances du Rav Kook, avec comme avantage sur le pronostic de ce derneir cent ans de création “israélienne”.

Toutefois, si comme tu le laisses entendre dans ton article la pensée du Rav Kook repose sur des bases liées au Sod (et il faut admettre qu’une lecture de ses écrits nous en informe très rapidement), est-il alors judicieux d’examiner rigoureusement les faits, la réalité ? Certes, le Rav Kook a désigné des objectifs clairs et relativement mesurables. Mais qui peut affirmer juger d’une avancée spirituelle à l’aune de notions cabalistiques ?

Ce qui me pousse à m’arrêter ici, car le sujet de la sagesse mystique m’est inconnu, alors qu’il semble clair que sa propagation est une des composantes indéniables de notre temps et que le Rav Kook avait certainement considéré très sérieusement.

4. Benhamou 20/12/2012

Salut, tu écris "Ayant vieilli, le roi Salomon ne chante plus, il ne prend plus son temps pour rédiger de beaux textes poétiques, mais fait part de sa vision pessimiste du monde". Quelle est l'opposition entre 'jeunesse' et 'vieillesse'? S'agit-il d'un changement de vision du monde, ou la vision du monde de Chlomo resterait la même alors que c'est 'la forme' qui changerait? Le commentaire du Yeffè Kol, semble aller selon cette seconde interprétation. Du coup je ne comprend pas cette notion de vision 'pessimiste' de Kohélét. Kohélét est-il 'pessimiste'? à le lire de plus près j'ai l'impression qu'on pourrait le caractériser par une recherche d'authenticité. Pourtant chacun se croit authentique les jeunes comme les vieux, chacun se pense plus près de la vérité, les jeunes comme les vieux. Mais alors comment "opposer" ces deux textes?
J'ai bien aimé le parallèle entre Rav Kook et Rabbi Akiva, qui me semble pose un problème intéressant: qu'est-ce qui pousse à l'étude 'des secrets', de la Torah? Est-ce un caractère qui se déploie à travers l'étude du Sod? A moins que ce ne soit l'inverse? Mais peu importe, toute l'affaire réside dans l'existence de 'secret'. Pourquoi aborder la Torah en lui supposant une face cachée? Est-ce le caractère qui impose cette lecture? A moins que ce ne soit qu'on soupçonne que la Torah ne dise pas tout? Le messianisme n'est pas forcément mystique, et Rambam le voudra plus sobre. Le mysticisme reste cependant la trace d'une vision de l'histoire déchirée entre une réalité trop réaliste (humaiin trop humain aurait dit l'autre) et une réalité trop riche de potentielle. Bref, dans l'essai d'opposer ces deux textes, comme deux périodes, il me semble qu'on rate une possible collusion entre eux. Bien à toi, et merci pour ce texte fort sympathique.

5. Alexandre 20/12/2012

5) J’ai assez honte ;-) Mais notons toutefois que dans le Michné Torah Bar Kokhva est tout de même qualifié comme « Roi ». Je ne suis pas convaincu qu’il soit juste de le mettre dans le même panier avec les faux messies des derniers siècles. Mais ce n’est pas si important.

7) Contrairement à toi, je ne te comprends pas. Si tu me disais que les sionistes ont certes fait preuve d’un ressaisissement identitaire, mais qu’il était surtout d’ordre national (chose qui est sujette à discussion et c’est bien le propos du Rav Kook que de renouveler la compréhension du nationalisme juif), je comprendrais que tu disqualifie leur projet du point de vue "juif". Mais ce n'est pas ce que tu écris.

Tu compares - tout en nuançant - les Zélotes et les Sages puis Bar Kokhva et Rabbi Akiva, aux sionistes et à Rav Kook. Toujours selon ton raisonnement, des premiers nous apprenons l'importance du pragmatisme et cela doit nous éclairer en examinant le sionisme et ne pas automatiquement adhérer aux efforts d'obtenir l'indépendance.

Pourtant, toi même tu rapporte la remarque que t'a faite Raphaël Draï, selon lequel le pragmatisme n'est pas une valeur en soi, mais le choix des Sages face à une situation spécifique. En Judée romaine, tenir aux idéaux nationaux, ce que tout le monde dans l'absolu souhaitait, signifiait s'opposer frontalement à l'envahisseur. Vouloir coûte que coûte l'indépendance était un danger plus important que celui de s'en remettre au bon vouloir des Nations. Tandis que pour les sionistes ce fut justement l'inverse: en revendiquant une reconnaissance de la part des Nations du droit des Juifs à disposer d'eux mêmes, ils espèraient résoudre la situation dramatique du Peuple juif en exil.

En quoi le dilemme de nos ancêtres se reflète-t-il ici? Quelle alternative plus pragmatique y avait-il pour garantir plus de sécurité ou des droits de bases? (à part l'immigration aux Etats-Unis qui par ailleurs n'était pas toujours la meilleure solution du point de vue spirituel) Honnêtement, je ne vois pas comment tu fais le parallèle entre les deux situations et écris que "l’Histoire semble se répéter au début du 20ème siècle".

6. Alexandre 21/12/2012

Je me suis peut-être mal exprimé.

Je ne dis pas qu'on ne peut pas faire le rapprochement entre les époques, les personnes, ou ce qui les anime. Au contraire, j'ai beaucoup apprécié ton article qui pousse à le faire.

Cependant le fait que les Sages ont opté pour le pragmatisme ne fait pas de ce dernier un idéal (comme te l'a souligné R. Draï). Donc, lorsque tu écris à propos des Zélotes que "Leur erreur a été de ne pas suivre le pragmatisme des autorités rabbiniques représentées par R. Yohanan Ben Zakaï", car comme R. Akiva plus tard (lehavdil), ils sont mus par une fougue trop bouillonnante, je ne vois pas en quoi ce reproche peut être fait au Rav Kook.

Il se peut que les espérances de ce dernier au sujet du renouveau spirituel juif furent un échec, je ne discute pas de ce point. Mais je ne vois pas comment il aurait pu éviter cet échec s'il avait eu la sagesse de préférer R. Y. Ben-Zakay à R. Akiva. Quel rapport avec le pragmatisme? RYBZ souhaitait la souveraineté juive autant que R. Akiva, mais la situation ne le permettait pas, voilà tout. Rav Kook, comme eux, aspire aux rassemblement des éxilés, à la restauration de l'Etat juif, à une renaissance spirituelle et nationale du Peuple juif. De quoi devait-il craindre pour préferer le pragmatisme? Et quel pragmatisme? L'attitude de RYBZ est une grande leçon pour toutes les générations, mais en quoi rentrait-t-elle en jeu il y a 100 ans? Je ne vois pas où est la symétrie.

Suis-je plus clair?

7. benchimol 31/12/2012

Pour Maimonide et le Sod, il semble aussi que ses enfants y auraient ete beaucoup plus sensibles.

http://www.editions-verdier.fr/v3/oeuvre-mystiquejuive.html

De maniere plus generale, comment expliquer que d'autres richonim (Crescas, Nahmanide) y ont accorde plus d'importance?

Pour le messianisme , dans la Dispute de Barcelone, Nahmanide semble attendre le Messie, mais de maniere assez ironique, et parle plus de Messie que d'independance politique...

Amities

Nath

8. goldwasser 11/01/2013

il me semble que cette lecture bien qu'intéressante et documentée, ne rend pas compte du sujet qu'elle veut traiter.
En effet il faut pour intégrer les commentaires talmudiques, à mon avis, une vision globale, qui impose de penser que bien que la Loi tranche, tous les commentaires , a fortiori opposés, ont un intéret et traduisent une partie de notre réalité.
De ce point de vue, le fait que la Loi ne tranche pas selon le point de vue de Rabbi Akiva ne signifie pas que son point de vue n'est pas reconnu et nécessaire mais seulement qu'une application pratique différente a été choisie;
Ainsi pour chacun de nous la réalité pratique s'impose et le champ "mystique" également. (avec mes excuses pour le mot mystique inadéquat en hébreu j'aimerais en connaitre un plus précis,je parle de la partie de nous qui baigne dans le Sod et en tire sa force.)
La queston par exemple de la proximité ou de l'éloignement de l'ère messianique, et son opposition pratique entre sionistes et non sionistes selon qu'on voit ou non dans l'israel d'aujourd'hui le début de l'existence de l'israel messianique, ne peut se réduire à une citation du Rav Kook connu pour ses interessantes positions religieuses sionistes et assez féministes.
Il y a aussi dans notre patrimoine culturel juif d'autres points de vue sur le messie et d'autres manières d'accepter Israel, non comme un état religieux mais simplement comme la terre actuelle d'accueil d'une grande partie d'entre nous dans un état laïc contemporain.
Le fait que rav Kook ait parlé de Chir achirim ne veut pas dire qu'il regle la question de notre articulation entre quotidien, loi, et prière.
je vous remercie neanmoins beaucoup pour cette première approche et j'e"n profite pour signaler que je cherche une havrouta à Paris pour la lecture du Talmud traduit éditions artscroll.
avec tous mes remerciements pour votre attention.
En m'excusant si ce message rapide est un peu rapide et approximatif et contient surement des erreurs.
chabbat chalom
Myriam Goldwasser yentl@live.fr

9. Yona Ghertman (site web) 13/01/2013

Merci pour votre commentaire.
Pour la recherche de la 'havrouta, je vous dirige vers un forum dédié à cet effet : http://havrouta.xooit.fr/index.php.

Bon courrage !

10. Shmouel Elikan 14/01/2013

Mon très cher Yona,
Sans prendre en compte ce qui a été dit dans les précédents commentaires, je voudrais m'attarder sur le contenu de ton article, point par point.

Premièrement, il aurait été intéressant de noter l'origine de l'acrostiche "PaRDèS": Origène (185-254), formé à l'école théologique d'Alexandrie, fut le premier à formuler la doctrine des quatre sens de l'Écriture, dans la tradition chrétienne. Ces sens de l'Écriture servaient à interpréter l'Écriture lors de la prière. Les quatre sens sont: historique, allégorique, tropologique, et anagogique. Je ne crois pas que dans la guemara (H'aguiga, citée dans l'art.) il s'agissait d'acrostiche, mais plus d'un mot perse qui veut dire "jardin".

Deuxièmement, il est vrai que Rabbi Akiva parle avec enthousiasme de Shir HaShirim, c'est peut-être parce que c'est lui qui a interdit, en tout cas selon la Tossefta (chap. 12) d'en faire une chansonnette. Ces éléments nous poussent à analyser l'approche de Rabbi Akiva face à Shir HaShirim: ce livre a une place considérable et est très important à ses yeux. De là à le lier avec sa vision du messianisme et en faire un livre mystique parce que Rabbi Akiva était un mystique, c'est aller vite en besogne. Je ne dis pas qu'il n'y a pas du vrai dans ce que tu dis, je dis juste que ta conclusion est hâtive et pas nécessaire. Je pense que pour comprendre réellement le lien de Rabbi Akiva à Shir HaShirim, il faut d'abord analyser toutes les drashot qu'il en fait. Cette analyse t'amènera à la conclusion que Rabbi Akiva veut particulièrement appuyer le lien entre D'ieu et Knesset Israël (je te donne un exemple parmi tant d'autre, dans la Meh'ilta sur Yithro 6,3:
זה אלי ואנוהו" - ר' עקיבא אומר: אדבר בנאותיו ובשבחיו של מי שאמר והיה העולם בפני כל אומות העולם. שהרי אומות העולם שואלין את ישראל לומר:
'מה דודך מדוד שככה השבעתנו?' - שכך אתם מתים עליו וכך אתם נהרגין עליו? שנאמר: 'על כן עלמות אהבוך' (שיר השירים א ג) - אהבוך עד מות, וכתיב: 'כי עליך הורגנו כל היום' (תהלים מד כג). הרי אתם נאים הרי אתם גבורים בואו והתערבו עמנו. וישראל אומרים להם: 'מכירין אתם אותו? נאמר לכם מקצת שבחו: 'דודי צח ואדום דגול מרבבה' (שיר השירים ה',י'). כיון ששומעין שכך שבחו אומרים לישראל: 'נלכה עמכם', שנאמר: 'אנה הלך דודך היפה בנשים אנה פנה דודך ונבקשנו עמך'. וישראל אומרים להם: 'אין לכם חלק בו אלא דודי לי ואני לו…' (שיר השירים ב', ט"ז) 'אני לדודי ודודי לי הרועה בשושנים'".
Cf. aussi Meh'ilta Beshalah', Masseh'ta deShira, Ta'anit 4a, etc.).

On voit qu'il y a là un problème que Rabbi Akiva tente de résoudre, mais quel est-il pourquoi s'acharner à lier Israël et D'ieu et dire que c'est l'objectif central de Shir HaShirim ? Est-ce pour montrer la symbolique mystique qui se cache derrière le livre? Là encore, la réponse n'est pas nécessairement positive. Si l'on regarde attentivement dans d'autres sources, tel Avoth deRabbi Nathan (version I, chap. 1) nous verrons la chose suivante: "au début, on disait que les Proverbes, Shir HaShirim et l'Ecclésiaste étaient enterrés, en effet, ce ne sont que des allusions et ne font pas partie du canon, on s'est donc levé et les avons enterré. Jusqu'à ce qu'arrivèrent les membres de la Grande Assemblée et les ont commenté".
Quel était le problème ? Pourquoi vouloir les enterrer ? Non pas parce que ces livres n'avaient rien de sacré (sinon on les aurait jetés et non pas enterré dans une gueniza), mais parce que ces livres pouvaient être compris dans un sens "terre à terre". Le fait qu'ils aient été interprétés leur confère un statut différent – ils peuvent enfin rentrer dans le canon. C'est donc qu'il y a un sens à libérer, à conférer. Le Cantique de cantiques pouvait facilement être compris comme un livre d'amour entre le roi Salomon et ses nombreuses femmes; même en 1776, lorsqu'il traduisit ce livre en allemand Goethe voyait les choses ainsi: le plus beau chant d'amour et de nature… Rabbi Akiva devait lutter contre cela, c'est pour cela qu'il dit avec véhémence et agitation que l'on parle d'un sens mystique et non pas d'un amour physique – qu'il s'agit du Peuple Juif et de son lien si particulier à D'ieu. C'est pour cela qu'il lutte farouchement, avec témérité et menace quiconque en ferait "une chansonnette d'amour" d'en perdre son monde futur.
Certes, la halah'a, dans la mishna ne suit pas Rabbi Akiva, mais ce n'est pas le cas dans la Tossefta. Là-bas (Yadaim 2, 14) Rabbi Shimon ben Menassia tranche: Shir HaShirim rend les mains impures, car énoncée selon le Rouah' HaKodesh; Kohélet ne rend pas les mains impures, car elle provient de la sagesse du roi Salomon".
Il faut se rappeler que "stam mishna – rabbi meir" et "stam tossefta – rabbi akiva". Il y avait effectivement une discussion entre ces deux batei midrash, mais pas sur la question du sod – plutôt sur la problématique suivante : combien faut-il insister pour ne pas voir dans Shir HaShirim un cantique de l'amour "matériel".
Le midrash tanh'ouma (Tetzave 5) ramène la mishna dans Yadaim et ajoute:
"Rabbi Eliezer fils d'Azaria dit: à quoi cela ressemble-t-il? A un roi qui a pris une mesure (séa) de blé et l'a donné au boulanger en lui disant: fais sortir de là tant et tant de farine, tant et tant de froment, etc. et parmi tout cela un joli morceau de pain fin et bon, ainsi, de la même manière toutes les écritures sont saintes et Shir HaShirim est le Saint des Saints".
C'est là la sagesse supérieure à laquelle Rashi fait allusion.
De plus, si toutes les images qui montrent le lien allégorique entre le Peuple d'Israël et D'ieu sont de l'ordre su Sod, alors le deuxième chapitre du livre d'Osée, tout comme de nombreux passages dans Isaïe et Jérémie le sont clairement aussi: ils parlent aussi du lien entre D'ieu et Israël sous forme de lien entre un homme et une femme !

Il est rapporté dans le Yalkut Shimoni (Shir HaShirim, 1) une intéressante discussion entre nos Sages quant au lieu où Shir HaShirim a été énoncé:
"Rabbi H'anina bar Papa dit: à (la traversée de) la mer. Rabbi Yehouda fils de Rabbi Simon dit: au mont Sinaï. Rabbi Meïr dit: au Ohel Moed (Sanctuaire). Nos Sages (Rabbanan) disent: au cimetière. Et qui l'a dit? Selon un avis c'est l'Assemblée d'Israël. Au nom de Rabbi Nathan on dit: D'ieu dans Son grand Honneur l'a dit… Rabban Gamliel dit: les anges l'ont dit".
Que veulent dire nos Sages ? Dans un intéressant cours sur le sujet (http://www.yeshiva.org.il/midrash/shiur.asp?id=2197&cat=155) le Rav S. Israëli développe l'idée qu'il s'agit d'une même réponse: tous sont d'accord que Shir HaShirim vient montrer et noter la particularité du Peuple d'Israël dans son lien avec D'ieu. La question sur laquelle ils sont partagés est où cette particularité se dévoile-t-elle le plus ? A la traversée de la mer? Au mont Sinaï ? Au Sanctuaire? Au cimetière, c'est-à-dire dans le monde futur, ou dans un lien différent à la mort ? etc. C'est cela que Rabbi Akiva vient soulever, souligner, marquer et c'est un consensus entre les Sages. Il n'y a rien là du Sod en particulier, qui lui serait particulièrement lié, ni à sa vision de l'histoire et de l'intervention Divine dans celle-ci.

Troisièmement, ton approche des propos de Rabbi Yonathan est étonnante. Le midrash parle de "divrei hevel" qui a vraiment une connotation péjorative. De plus, qui dit que Rabbi H'iya rabba et rabbi Yonathan ne sont pas d'accords? Ils s'accordent à dire que Shlomo les a écrit les trois dans sa vieillesse, alors qu'il avait le Rouah' HaKodesh, simplement ils sont en désaccord sur l'ordre selon lequel ils ont été écrits. Rav Yonathan veut dire que Shir HaShirim a été écrit en premier, non pas pour dire que c'est un livre de jeunesse, puisqu'il s'accorde à dire que c'est un livre écrit avec rouah' HaKodesh que Shlomo n'a eu qu'à la fin de sa vie ! Il ne fait qu'exprimer sa logique concernant l'ordre de l'écriture. On ne peut arriver aux paraboles et aux vanités qu'après avoir accompli quelque chose de sérieux, avoir parlé de métaphysique profonde et transcendantale… Rabbi H'yia n'est pas d'accord et voit dans l'ordre croissant un développement, ainsi, le livre le plus important, point sur lequel Rav Yonathan est d'accord, ne vient pas au début, comme le dit Rav Yonathan, mais à la fin.

Quatrièmement, concernant le Rav Kook, je n'ai qu'un mot à dire et je le dirais gentiment: c'est un peu beaucoup tiré par les cheveux. Si tu veux connaître la vision du Rav Kook sur Shir HaShirim, je te propose ce bel article qui met en exergue et explique l'introduction du Rav Kook sur ce livre: http://www.daat.ac.il/daat/kitveyet/niv/hakdamat-2.htm
Tous deux sont effectivement des maîtres du Sod, c'est vrai que le Rav Kook admire la personnalité de rabbi Akiva, mais je ne crois pas du tout qu'ils partagent la même vision de l'histoire, ni qu'ils aient la même perception de Shir HaShirim ! J'espère pouvoir bientôt développer ce dernier point. Od h'azon laMo'ed.

Petite note: pour les hébraïsants intéressés par la critique biblique, un bel article sur Shir HaShirim: http://www.biu.ac.il/JH/Parasha/pesah/alst.html

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Date de dernière mise à jour : 11/12/2012