L'étude du sod

L’étude du Sod [1] : apanage de la sagesse ou fougue de la jeunesse ?

 

Par Yona GHERTMAN

 

Il sera question dans cet article d’étudier la discussion des Tanaïm et des Amoraïm au sujet de la valeur à accorder au livre biblique de Shir haShirim - Cantique des Cantiques. En recherchant la controverse de fond opposant les différentes thèses en présence, nous tenterons de montrer que se dessinent en réalité deux appréciations bien distinctes de l’étude du Sod.

 

TEXTE :

 

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Nombre de pages : 8

Niveau de difficulté : accessible

 

 

 

 


[1] Le « Sod » désigne communément l’aspect mystique de la Torah. Ce terme fait référence au quatrième niveau d’interprétation du texte biblique selon la Kabbale, les trois autres étant le pchat (sens littéral), le drash (exégèse), et le rémèz (la symbolique).

Commentaires (17)

1. Gabriel (site web) 12/12/2012

Bravo pour ce texte intéressant. Trois remarques :

a) Il est dommage de ne pas avoir fait précédé le texte d'une introduction sérieuse au texte de Shir Hashirim (de quoi parle t-il ? Quel est la symbolique ? etc...). Le profane risque de s'y perdre.

b) Je doute du bienfondé du rapprochement entre la "fougue mystique" et l'échec politique. Rav Soloveitchik propose une analyse bien différente (et à mon sens, bien plus pertinente) de l'utopie de Rabbi Akiva. Voir "Catharsis dans l'étude de la Halakha", publié à la suite de "L'homme de la Halakha".

c) Si tenté est que cette conclusion soit juste, celle au sujet de Rav Kook me parait déplacé. D'abord, ça pensée politique est bien plus complexe que celle exprimée ici. Rav Kook a écrit des centaines de choses sur le sujet. De plus, difficile d'affirmer son echec sur une échelle de temps si courte. (et personnellement, je pense que ça pensée avait quelque chose de visionnaire, même si on ne peut pas dire qu'elle se soit accomplie à 100%).

Kol Touv

2. yona-ghertman (site web) 13/12/2012

Cher Gabriel,

Merci pour ton commentaire très intéressant, qui va me permettre de préciser certains éléments par rapport au site d'une part, et par rapport à mon article d'autre part.

a) Par rapport au site : Comme tu l'as remarqué ainsi que plusieurs lecteurs, la présentation du SEJ diffère de celle d'un blog : Le graphisme y ait moins "attrayant" et il n'est pas possible de lire directement le texte puisqu'il faut passer par l'ouverture d'un fichier pdf. Cela a plusieurs raisons, la principale étant que les études présentées ici sont destinées à tous certes, mais à tous ceux qui veulent se donner la peine d'étudier un vrai texte de limoud (étude). Or, je compte bien justement que les lecteurs réguliers des articles du SEJ prennent le temps de s'attarder sur ce que nous leur proposons. Aussi je ne doute pas qu'un lecteur novice intéressé ira de lui-même se renseigner sur la nature de Chir haChirim, par exemple en achetant le recueil de commentaires paru aux éditions artscroll, assez complet et très pédagogique (http://www.editionscolbo.com/details.aspx?id=16).

b) Le Rav Soloveichik commente une michna dans édouyote ( dans "le sacré et le profane" p.185 et suivantes, non dans "catharsis ...") en proposant une explication originale, qui ne prétend pas représenter la vérité absolue, comme on le remarque dans l'expression qu'il emploie "Nous sommes en droit de supposer que" (selon la traduction de B. Gross). En réalité ma démarche est similaire à la sienne : je pars d'une michna dans laquelle R. 'Akiva s'exprime d'une manière étonnante, puis je propose de l'expliquer en me basant à la fois sur des éléments talmudiques et historiques. Tout comme le Rav Soloveichik, je ne prétends pas imposer ma lecture, mais je pense être "en droit de supposer que" son orientation politique est liée à son approche du mystique pour les raisons développées dans l'article.
Au-delà des arguments que j'ai pu apporter, il me semble que c'est une constante dans l'histoire juive. RYBZ le pragmatique s'est opposé aux zélotes qui eux-même évoluaient dans une effervescence messianique, comme le montre tous les textes apocryphes eschatologiques écrits durant cette période, et comme cela se retrouve également dans l'analyse des propos de Flavius Josèphe (cf. ma thèse à ce sujet http://www.lesitedesetudesjuives.fr/pages/theses/theses/le-refus-de-l-independance-politique-chez-hazal.html). Shabbataï Tsvi le célèbre faux-messie était lui-même versé dans la Kabbale, et c'est son échec désastreux qui, me semble-t-il, a poussé nombre des Rabbanim postérieurs à mettre en garde contre la propagation de la mystique juive, sauf dans des cercles d'initiés. Évidemment il y a aussi des mystiques qui ne sont pas portés vers cette exaltation messianique, mais à l'inverse, les tenants d'une judaïsme plus pragmatique font en général preuve de prudence sur le plan politique, à l'image de R.S.R Hirsch par exemple. Je pourrais citer parmi nos contemporains également des personnes qui font des associations malsaines entre mystique, eschatologie et politique, mais tu me comprendras et seras sans doute d'accord. Loin de moi cependant de comparer ces individus avec R. 'Akiva, il s'agit seulement d'extrapoler l'idée de départ afin de mieux l'illustrer.

c) Tu as raison, je ne connais que très peu la philosophie du Rav Kook. Le texte à l'origine ne comportait d'ailleurs pas cette dernière partie. Seulement il se trouve que j'ai acheté cette récente traduction de B. Gross, et qu'elle m'a passionné. Je finissais alors l'article et je n'ai pas pu m'empêcher de faire ce parallèle. Je pense qu'il trouve sa justification dans le fait que Rav Kook alors qu'il écrit pour justifier son soutien des pionniers et expliquer en quoi son époque représente les préludes de la société messianique, cite Chir haChirim comme summum du rapport entre D.ieu et son peuple, en ne se basant que sur l'avis de R. 'Akiva. Or comme je le montre dans l'article, cet avis ne fait pas du tout l'unanimité et son hava-mina n'est pas retenue dans la conclusion de la Michna. Certes, d'autres comme le Malbim semblent pencher malgré-tout pour l'affirmation de R. 'Akiva et l'avis de R. Yonathan dans le Midrash n'a pas une grande postérité (l'intérêt de mon travail ici est sans doute avant tout de mettre en valeur cet avis), mais R. Kook présente plus d'un point commun : Il perçoit Chir haChirim à travers la vision de R. 'Akiva, il est sûrement l'un des plus grands maîtres de sa génération, grand maître de la Kabbale également, et il a soutenu la tentative politique de son époque contre l'avis de la majorité des Rabbanim, tout comme R. 'Akiva (sauf selon le Rambam mais son opinion est source d'étonnement chez ses commentateurs).
C'est un peu facile... Je l'admets, mais je pense qu'il reste intéressant de mettre ces rapprochements en avant.
Quant à ton argument de l'échelle "trop courte" pour juger, je pense qu'il s'agit cette fois d'une appréciation personnelle davantage guidée par des convictions que par des éléments objectifs. Le début de son appui aux pionniers remonte maintenant à plus de 100 ans. Je ne trouve pas ce temps "court". Tout à fait d'accord pour l'aspect "visionnaire" de sa pensée. Du peu que j'ai lu je retire au moins deux choses : 1) Il s'agit d'un théoricien génial, extrêmement intéressant et profond. 2) Le système des partis religieux dans l'état d'Israël aujourd'hui représente l'antithèse de ses aspirations.
Ceci-dit ce n'est que mon avis, et comme tu le soulignes en filigrane je ne connais pas assez l'étendue de son œuvre pour m'avancer avec certitude sur le sujet.

3. Benjamin 16/12/2012

Bonjour,

Un rapprochement entre Rav Kook et la lecture du Shir hashirim aurait tout de meme necessite que l'on cite le commentaire de ce dernier sur.... shir-hashirim.
Et on regrette que cela n'ait ete fait....

De plus,comment comprendre que le Rambam ait ete possek la alah'a comme Rabbi Akiva sur shir-hashirim et le canon biblique (et d'ailleurs aussi sur Bar-Koh'ba) alors que Maimonide n'a aucunement des accointances avec le "sod"....
Ne s'agirait il pas d'une lecture "allegorique" et non mystique du texte que les Sages nous invitent a faire?

4. Alexandre 17/12/2012

Bravo pour cet article limpide et très intéressant!

Tout d'abord, en lisant à la page 4 la fin du deuxième chapitre, j'ai eu la même remarque que Benjamin. "C'est forcément qu'il contient un sens caché etc." - rien ne nous oblige à aboutir au Sod, il peut tout à fait être question du Remez.

Mais admettons. Dès lors, ma lecture n'est que celle d'un novice mais, toutefois, quelques remarques:

1. Tout d'abord, et je fais ici appel à tes connaissances, Bar Kokhba se disait-il Messie? Je n'en ai pas souvenir et cela le distinguerait-il des "faux messies". Ce n’est pas une remarque de grande importance ici, mais j’avoue que ta description du personnage comme “le plus célèbre faux-messie de l’Histoire juive” m’a un peu dérangée…

2. Au sujet du Rav Kook. Rappelons d’emblée qu’il existe une vaste littérature sur sa pensée, et plus particulièrement sur son caractère mystique. Là aussi, je me vois dans l’obligation de faire le modeste, mais cependant :

a. Rappelons que R. Akiba parle du Messie et le Rav Kook de la génération, du peuple, ou encore des temps messianiques ou de l’époque qui les précède. Les critères sont tout autres je suppose.

b. Rav Kook s’exprime certes sur l’avenir lorsqu’il décrit les changements qu’il espère observer dans l’identité juive et il met d’ailleurs la barre assez haut lorsque l’on a en mémoire l’état des Juifs et du judaïsme à cette époque.

Mais il parle aussi du présent. Ses prédictions, ou du moins ses souhaits, se fondent sur un constat : s’opère devant ses yeux un hissement d’une partie importante du Peuple juif, en tous cas celle qui bouge et qui se fait entendre. C’est une dynamique plus subtile que la simple jauge des mitsvot observées ou non, mais elle existe.

Je lis en ce moment les mémoires du premier président d’Israël, Haïm Weizmann, et elles me permettent de réaliser une fois de plus à quel point il était novateur à son époque d’être sioniste. Particulièrement pour les “laïcs”, se déclarer sioniste c’était faire preuve d’une volonté de se définir comme juif face au monde (et même face aux Juifs), alors que l’atmosphère était à l’assimilation et que les centres spirituels (comme les yechivot) s’essoufflaient, entre autre face aux idéologies qui faisaient surface. Etre sioniste signifiait affirmer son particularisme juif et, dans ces années tumultueuses où l’antisémitisme – occidental comme oriental – faisait rage, ce n’était pas une chose négligeable, surtout quand on souhaitait le faire en entrant par “la porte des grands”, comme Herzl.

Est-ce si différent du mouvement que dirigeait Bar Kokhba ? Dans un sens oui, car même si aux temps de Rabbi Akiba il fallait une conviction extraordinaire pour s’opposer aux Romains, au début du vingtième siècle on peut se demander d’où provenait cette étincelle identitaire, que l'on pourrait même qualifier de miraculeuse.

Seulement, le Rav Kook aspire à plus. Et on est en droit de s’interroger sur la suite des événements. Là aussi, beaucoup d’encre a coulé : son célèbre article ‘HaDor’ est-il d’actualité ? S’est-il même complètement réalisé ? Et ce n’est qu’un exemple. Un autre, sur la culture dans la pensée du Rav Kook est traité ici: http://musaf-shabbat.com/2012/08/10/פלפול-לשעת-הפנאי-רוני-שויקה/ . Mis à part la critique acerbe de l’auteur sur le dernier ouvrage de celui qui sera peut-être le prochain Grand Rabbin de l’Etat juif, on y lit un discrédit sec des espérances du Rav Kook, avec comme avantage sur le pronostic de ce derneir cent ans de création “israélienne”.

Toutefois, si comme tu le laisses entendre dans ton article la pensée du Rav Kook repose sur des bases liées au Sod (et il faut admettre qu’une lecture de ses écrits nous en informe très rapidement), est-il alors judicieux d’examiner rigoureusement les faits, la réalité ? Certes, le Rav Kook a désigné des objectifs clairs et relativement mesurables. Mais qui peut affirmer juger d’une avancée spirituelle à l’aune de notions cabalistiques ?

Ce qui me pousse à m’arrêter ici, car le sujet de la sagesse mystique m’est inconnu, alors qu’il semble clair que sa propagation est une des composantes indéniables de notre temps et que le Rav Kook avait certainement considéré très sérieusement.

5. yona-ghertman (site web) 19/12/2012

Cher Benjamin, cher Alexandre,

Merci beaucoup pour ces commentaires enrichissants. Je vais revenir sur les points que vous soulevez :

1) Rav Kook et Chir haChirim

Effectivement, il faudrait approfondir le sujet. J’ai déjà expliqué plus haut les raisons qui m’ont poussé à rajouter une dernière partie sur ce dernier malgré ma faible connaissance de l’étendue de son œuvre.

2) Maïmonide et Chir haChirim

Le Rambam n’est pas possek comme Rabbi ‘Akiva, mais comme l’avis finalement retenu considérant que Chir haChirim rend les mains impures. J’ai bien expliqué dans l’article que cet avis est différent de celui de RA uniquement car sa hava-mina est contraire. D’ailleurs dans son commentaire sur la Michna, Maïmonide écrit bien « Halakha kéBen-Azaï », et non « Halakha kéRabbi ‘Akiva ».

3) Maïmonide et Bar-Koziba

J’ai bien mentionné dans la note 21 de l’article que l’approche de Maïmonide est particulière quant à l’appréciation de Bar-Koziba et du nombre des tanaïm l’ayant suivi. J’en parle plus longuement dans ma thèse de doctorat, aux pages indiquées dans cette même note.

4) Comment Maïmonide interprétait-il Chir ha-Chirim ?

Benjamin, je n’ai pas de réponse à cette question. Il se peut effectivement que tu aies raison, qu’il le prenne uniquement selon son sens symbolique. Mais il se peut également qu’il y voit une ouverture vers des notions touchant au Sod, puisque lui aussi y accorde de l’attention dans le 4ème chapitre des hilkhote issodé haTorah. Certes, il ne s’agit pas de la même conceptualisation que celle des Cabbalistes, mais cela reste toutefois le niveau ultime de perception du divin.

5) Le messianisme proclamé de Bar-Koziba

Dans TB Sanhédrine 93a, il est explicitement écrit que BK s’est présenté aux autorités rabbiniques comme étant le Messie.

6) Messie et « génération messianique »

Certes il y a une différence entre les deux, et j’y ai d’ailleurs pensé lorsque j’ai écrit l’article. Cependant qu’il s’agisse de l’avènement d’un Messie ou bien des temps messianiques, on voit bien qu’on touche à une même idée. D’ailleurs le professeur David Banon dans son dernier livre sur le messianisme (L’attente messianique, Cerf 2012) traite aussi bien de l’un comme de l’autre. De même parle-t-il de BK comme du Rav Kook. Il explique aussi d’une manière intéressante l’affirmation selon laquelle « le Messie est déjà venue aux temps d’Ezzechias » (TB Sanhédrine 98b-99a) : l’amora Hillel qui tient ces propos ne repousse pas le concept du Messie, mais considère qu’il ne s’agira plus d’une personne, mais d’une époque, celle des temps messianiques (L’attente messianique, p.49). Dans le fond, peu importe l’homme, mais la période et ce qu’elle apportera. On retrouve d’ailleurs la même idée chez le Rav Kook qui parle d’un « messianisme sans messie » (rapporté dans ibid., p.148).

7) La génération de R. ‘Akiva et celle du Rav Kook

Alex, je comprends ta vision de l’Histoire mais la mienne est sensiblement différente. Je perçois comme-toi les pionniers comme des personnes animées d’une bonne intention et d’une fibre patriotique évidente. Seulement ce constat peut aussi se faire pour les Zélotes et plus tard pour les partisans de Bar-Koziba. Les descriptions de Flavius Josèphe sur les Zélotes sont ce qu’elles sont, mais on peut supposer qu’il n’y avait pas parmi eux que des brigands, mais aussi des personnes allant à l’encontre de la mentalité sadducéenne proche du pouvoir romain, en désirant véritablement œuvrer pour le peuple juif. Leur erreur a été de ne pas suivre le pragmatisme des autorités rabbiniques représentées par R. Yohanan Ben Zakaï. R. ‘Akiva s’est éloigné de ce pragmatisme, selon moi pour les raisons que j’invoque dans l’article. Il y a de fortes nuances mais l’Histoire semble se répéter au début du 20ème siècle.

8/ La postérité de la vision du Rav Kook et les considérations mystiques

Dans L’attente messianique, Pr. Banon fait un recensement de ce qu’a écrit Ravitzky sur le Rav Kook. Selon lui, l’attitude de Rav Kook vis-à-vis des pionniers a changé lorsqu’il est arrivé à la tête du Grand-Rabbinat d’Israël. Il s’est vu forcé de condamner les antireligieux, « Preuve si besoin était qu’un fossé se creusait entre l’historiosophie messianique et l’histoire réelle » (Ibid., p.150).
Je ne suis pas spécialiste de la période, mais cela ne m’étonne pas vraiment. Je ne suis pas non plus spécialiste de la politique israélienne, mais comme je l’ai écrit plus haut dans ma réponse à Gabriel, je pense qu’il suffit de regarder le système des partis religieux, orientés vers une défense d’intérêts spécifiques pour voir que l’état d’Israël d’aujourd’hui ressemble plus à l’Exil tel que décrit par Rav Kook, qu’à la société idéale à laquelle il espérait.
Alex, tu soulèves pour terminer des interrogations profondes, dont j’ai peur de ne pas avoir saisi toutes les subtilités. Si tu veux dire qu’il est difficile de juger avec une vision « politique / matérielle » une idéologie qui se base sur des notions ésotériques, je suis d’accord sur le principe, mais en l’espèce, le Rav Kook lui-même n’a-t-il pas mélangé les deux ?

Amitiés

Yona

PS : Alex, merci beaucoup de m’avoir fait connaître ce livre, comme tu vois j’en ai beaucoup profité.

6. Benhamou 20/12/2012

Salut, tu écris "Ayant vieilli, le roi Salomon ne chante plus, il ne prend plus son temps pour rédiger de beaux textes poétiques, mais fait part de sa vision pessimiste du monde". Quelle est l'opposition entre 'jeunesse' et 'vieillesse'? S'agit-il d'un changement de vision du monde, ou la vision du monde de Chlomo resterait la même alors que c'est 'la forme' qui changerait? Le commentaire du Yeffè Kol, semble aller selon cette seconde interprétation. Du coup je ne comprend pas cette notion de vision 'pessimiste' de Kohélét. Kohélét est-il 'pessimiste'? à le lire de plus près j'ai l'impression qu'on pourrait le caractériser par une recherche d'authenticité. Pourtant chacun se croit authentique les jeunes comme les vieux, chacun se pense plus près de la vérité, les jeunes comme les vieux. Mais alors comment "opposer" ces deux textes?
J'ai bien aimé le parallèle entre Rav Kook et Rabbi Akiva, qui me semble pose un problème intéressant: qu'est-ce qui pousse à l'étude 'des secrets', de la Torah? Est-ce un caractère qui se déploie à travers l'étude du Sod? A moins que ce ne soit l'inverse? Mais peu importe, toute l'affaire réside dans l'existence de 'secret'. Pourquoi aborder la Torah en lui supposant une face cachée? Est-ce le caractère qui impose cette lecture? A moins que ce ne soit qu'on soupçonne que la Torah ne dise pas tout? Le messianisme n'est pas forcément mystique, et Rambam le voudra plus sobre. Le mysticisme reste cependant la trace d'une vision de l'histoire déchirée entre une réalité trop réaliste (humaiin trop humain aurait dit l'autre) et une réalité trop riche de potentielle. Bref, dans l'essai d'opposer ces deux textes, comme deux périodes, il me semble qu'on rate une possible collusion entre eux. Bien à toi, et merci pour ce texte fort sympathique.

7. Alexandre 20/12/2012

5) J’ai assez honte ;-) Mais notons toutefois que dans le Michné Torah Bar Kokhva est tout de même qualifié comme « Roi ». Je ne suis pas convaincu qu’il soit juste de le mettre dans le même panier avec les faux messies des derniers siècles. Mais ce n’est pas si important.

7) Contrairement à toi, je ne te comprends pas. Si tu me disais que les sionistes ont certes fait preuve d’un ressaisissement identitaire, mais qu’il était surtout d’ordre national (chose qui est sujette à discussion et c’est bien le propos du Rav Kook que de renouveler la compréhension du nationalisme juif), je comprendrais que tu disqualifie leur projet du point de vue "juif". Mais ce n'est pas ce que tu écris.

Tu compares - tout en nuançant - les Zélotes et les Sages puis Bar Kokhva et Rabbi Akiva, aux sionistes et à Rav Kook. Toujours selon ton raisonnement, des premiers nous apprenons l'importance du pragmatisme et cela doit nous éclairer en examinant le sionisme et ne pas automatiquement adhérer aux efforts d'obtenir l'indépendance.

Pourtant, toi même tu rapporte la remarque que t'a faite Raphaël Draï, selon lequel le pragmatisme n'est pas une valeur en soi, mais le choix des Sages face à une situation spécifique. En Judée romaine, tenir aux idéaux nationaux, ce que tout le monde dans l'absolu souhaitait, signifiait s'opposer frontalement à l'envahisseur. Vouloir coûte que coûte l'indépendance était un danger plus important que celui de s'en remettre au bon vouloir des Nations. Tandis que pour les sionistes ce fut justement l'inverse: en revendiquant une reconnaissance de la part des Nations du droit des Juifs à disposer d'eux mêmes, ils espèraient résoudre la situation dramatique du Peuple juif en exil.

En quoi le dilemme de nos ancêtres se reflète-t-il ici? Quelle alternative plus pragmatique y avait-il pour garantir plus de sécurité ou des droits de bases? (à part l'immigration aux Etats-Unis qui par ailleurs n'était pas toujours la meilleure solution du point de vue spirituel) Honnêtement, je ne vois pas comment tu fais le parallèle entre les deux situations et écris que "l’Histoire semble se répéter au début du 20ème siècle".

8. yona-ghertman (site web) 21/12/2012

Merci pour ton commentaire.

Avant tout, je précise bien à la fin du texte que "vieillesse" et "jeunesse" sont à prendre sur le plan de l'esprit, non de l'âge. Je ne pense pas que le commentaire du Yéfé kol traite de ce problème, mais uniquement de l'appréciation de Chir haChirim : Sa forme de "zemer" indique un jeune-âge. Mais il n'en reste pas moins que selon Rav Yonathan, c'est bien Kohélete qui a été écrit dans sa vieillesse.
Je ne conseillerais pas à un homme dépressif d'étudier Kohélete. Certes il s'agit d'une recherche d'authenticité, mais d'authenticité dans le concret. Et le concret n'est pas toujours beau et merveilleux, il est parfois dur et sec. Les "jeunes" et les "vieux" se croient authentiques, mais leur perception de l'authenticité n'est pas la même. Pour les premiers, l'authenticité passe par l'apparence, par le strass et les paillettes, alors que les seconds se dégagent au fur et à mesure de toute fioriture. Si on croise un jeune, même très intelligent habillé de manière "flashi", ça ne dérange pas. Mais on voit bien qu'il y a un souci si un homme de 70 ans s'habille ainsi... La sagesse de la vie dégage peu à peu les "enveloppes" de la 'Hokhma. Le temps presse, il faut se concentrer sur l'essentiel. Voilà selon moi le fond de la pensée de Rav Yonathan.

Sur la deuxième partie de ton commentaire : Le Messianisme n'est pas nécessairement mystique. Le nationalisme non plus, et les mystiques ne sont pas nécessairement nationalistes. Mais il est certain que le rapprochement entre toutes ces notions se retrouve plus d'une fois dans l'Histoire comme je l'ai souligné dans ma réponse à Gabriel. Oui, je pense que cela est dû à un certain caractère. Pour le négatif, il s'agit des natures portées à l'exaltation. Pour le positif, il s'agit plus d'une perception du monde pleine d'espoir et plus-ou-moins détachée du concret. Ce que je nomme dans l'article "l’utopie".

9. yona-ghertman (site web) 21/12/2012

Alex,

. En effet le développement que je présente ne va pas comme le Rambam, ce que je précise en note. Cf. le passage de ma thèse cité sur la perception de Bar-Koziba par le Rambam.

. Dans le Sefer Béréchit on a l'impression que l'Histoire se répète lorsqu'une première fois Avraham se retrouve chez Avimélekh à cause d'une famine, puis Itz'hak également. pourtant lorsqu'on regarde les commentaires du Malbim sur ces passages, on s’aperçoit qu'il y a beaucoup de différences, de nuances, les contextes ne sont pas les mêmes, donc les attitudes changent.
Il en va de même dans notre sujet, on ne peut pas faire un saut de R. 'Akiva à R. Kook sans prendre en compte les nombreuses nuances existantes, et surtout la modification du contexte.
D'un autre côté la Torah nous enjoigne "zékhor yémot 'olam / souviens-toi des jours d'antan", une invitation à "méditer l'histoire et ses leçons" comme le rapporte le R. Munk. Le rav de Satmar a fait un parallèle entre Bar-Koziba et le sionisme. Mon ami le Rabbin Daniel Torgman m'a dit que Rav Kook lui-même avait écrit en son temps aux bné-Akiva en leur disant qu'ils avaient bien choisi leur nom car R. 'Akiva avait soutenu la révolte de BK. J'aimerais bien mettre la main sur cette lettre.
J'ai écrit que "l'Histoire semble se répéter", non qu'elle se répète. La nuance est importante et le défi est ardu pour les modernes : s'inspirer des leçons de l'Histoire tout ayant conscience que le contexte a changé.

Pour la remarque de Raphaël Draï, je ne sais pas à quoi fais-tu référence. Je ne rappelle pas d'une telle remarque. Il m'avait surtout mis en garde contre les fausses conclusions qu'on pourrait tirer du titre de ma thèse : "le refus de l'indépendance politique"', en rappelant que Rabban Yo'hanan Ben Zakaï avait également demandé aux romains de sauver les descendants de Rabban Shimone ben Gamliel, car lui-même était un descendant de la maison de David. Il visait donc à long terme un rétablissement complet de la souveraineté juive en Judée.

10. Alexandre 21/12/2012

Je me suis peut-être mal exprimé.

Je ne dis pas qu'on ne peut pas faire le rapprochement entre les époques, les personnes, ou ce qui les anime. Au contraire, j'ai beaucoup apprécié ton article qui pousse à le faire.

Cependant le fait que les Sages ont opté pour le pragmatisme ne fait pas de ce dernier un idéal (comme te l'a souligné R. Draï). Donc, lorsque tu écris à propos des Zélotes que "Leur erreur a été de ne pas suivre le pragmatisme des autorités rabbiniques représentées par R. Yohanan Ben Zakaï", car comme R. Akiva plus tard (lehavdil), ils sont mus par une fougue trop bouillonnante, je ne vois pas en quoi ce reproche peut être fait au Rav Kook.

Il se peut que les espérances de ce dernier au sujet du renouveau spirituel juif furent un échec, je ne discute pas de ce point. Mais je ne vois pas comment il aurait pu éviter cet échec s'il avait eu la sagesse de préférer R. Y. Ben-Zakay à R. Akiva. Quel rapport avec le pragmatisme? RYBZ souhaitait la souveraineté juive autant que R. Akiva, mais la situation ne le permettait pas, voilà tout. Rav Kook, comme eux, aspire aux rassemblement des éxilés, à la restauration de l'Etat juif, à une renaissance spirituelle et nationale du Peuple juif. De quoi devait-il craindre pour préferer le pragmatisme? Et quel pragmatisme? L'attitude de RYBZ est une grande leçon pour toutes les générations, mais en quoi rentrait-t-elle en jeu il y a 100 ans? Je ne vois pas où est la symétrie.

Suis-je plus clair?

11. yona-ghertman (site web) 23/12/2012

Merci de tes précisions.

Je me base en fait sur son "intuition" selon laquelle "le temps est venu" de réunifier l'idée divine et l'idée nationale. Le pragmatisme aurait été de peser le pour et le contre, de réfléchir à tous les éléments en présence, de s'interroger sur l'avenir du nationalisme d'une manière générale, etc... Qui dans le peuple juif ne souhaite pas "une souveraineté juive" comme tu la nommes ? Mais où faut-il place la frontière entre espoir et tentative concrète de rétablissement politique ? RYBZ soutenait que ceux qui portaient l'aspiration nationale n'étaient pas dignes de prendre en main les rennes de la nation. Les Sages du Talmud a posteriori disent la même chose de Bar-Koziba. De-même les opposants à Rav Kook n'imaginaient pas que la souveraineté juive, qui est en fait celle de la Torah, pourrait véritablement voir le jour par l'intermédiaire des pionniers. Ce qui pose la question sur le plan des définitions, quelle est la différence entre une attitude pragmatique et une attitude rationnelle ?

Yona

12. benchimol 31/12/2012

Pour Maimonide et le Sod, il semble aussi que ses enfants y auraient ete beaucoup plus sensibles.

http://www.editions-verdier.fr/v3/oeuvre-mystiquejuive.html

De maniere plus generale, comment expliquer que d'autres richonim (Crescas, Nahmanide) y ont accorde plus d'importance?

Pour le messianisme , dans la Dispute de Barcelone, Nahmanide semble attendre le Messie, mais de maniere assez ironique, et parle plus de Messie que d'independance politique...

Amities

Nath

13. yona-ghertman (site web) 02/01/2013

Bonjour Nath,

Merci pour ces éléments.
Je pense que l'approche de la Torah de chacun, et même des plus grands, dépend pour beaucoup du caractère et de l'approche de la vie d'une manière générale.

Amitiés

Yona

14. goldwasser 11/01/2013

il me semble que cette lecture bien qu'intéressante et documentée, ne rend pas compte du sujet qu'elle veut traiter.
En effet il faut pour intégrer les commentaires talmudiques, à mon avis, une vision globale, qui impose de penser que bien que la Loi tranche, tous les commentaires , a fortiori opposés, ont un intéret et traduisent une partie de notre réalité.
De ce point de vue, le fait que la Loi ne tranche pas selon le point de vue de Rabbi Akiva ne signifie pas que son point de vue n'est pas reconnu et nécessaire mais seulement qu'une application pratique différente a été choisie;
Ainsi pour chacun de nous la réalité pratique s'impose et le champ "mystique" également. (avec mes excuses pour le mot mystique inadéquat en hébreu j'aimerais en connaitre un plus précis,je parle de la partie de nous qui baigne dans le Sod et en tire sa force.)
La queston par exemple de la proximité ou de l'éloignement de l'ère messianique, et son opposition pratique entre sionistes et non sionistes selon qu'on voit ou non dans l'israel d'aujourd'hui le début de l'existence de l'israel messianique, ne peut se réduire à une citation du Rav Kook connu pour ses interessantes positions religieuses sionistes et assez féministes.
Il y a aussi dans notre patrimoine culturel juif d'autres points de vue sur le messie et d'autres manières d'accepter Israel, non comme un état religieux mais simplement comme la terre actuelle d'accueil d'une grande partie d'entre nous dans un état laïc contemporain.
Le fait que rav Kook ait parlé de Chir achirim ne veut pas dire qu'il regle la question de notre articulation entre quotidien, loi, et prière.
je vous remercie neanmoins beaucoup pour cette première approche et j'e"n profite pour signaler que je cherche une havrouta à Paris pour la lecture du Talmud traduit éditions artscroll.
avec tous mes remerciements pour votre attention.
En m'excusant si ce message rapide est un peu rapide et approximatif et contient surement des erreurs.
chabbat chalom
Myriam Goldwasser yentl@live.fr

15. Yona Ghertman (site web) 13/01/2013

Merci pour votre commentaire.
Pour la recherche de la 'havrouta, je vous dirige vers un forum dédié à cet effet : http://havrouta.xooit.fr/index.php.

Bon courrage !

16. Shmouel Elikan 14/01/2013

Mon très cher Yona,
Sans prendre en compte ce qui a été dit dans les précédents commentaires, je voudrais m'attarder sur le contenu de ton article, point par point.

Premièrement, il aurait été intéressant de noter l'origine de l'acrostiche "PaRDèS": Origène (185-254), formé à l'école théologique d'Alexandrie, fut le premier à formuler la doctrine des quatre sens de l'Écriture, dans la tradition chrétienne. Ces sens de l'Écriture servaient à interpréter l'Écriture lors de la prière. Les quatre sens sont: historique, allégorique, tropologique, et anagogique. Je ne crois pas que dans la guemara (H'aguiga, citée dans l'art.) il s'agissait d'acrostiche, mais plus d'un mot perse qui veut dire "jardin".

Deuxièmement, il est vrai que Rabbi Akiva parle avec enthousiasme de Shir HaShirim, c'est peut-être parce que c'est lui qui a interdit, en tout cas selon la Tossefta (chap. 12) d'en faire une chansonnette. Ces éléments nous poussent à analyser l'approche de Rabbi Akiva face à Shir HaShirim: ce livre a une place considérable et est très important à ses yeux. De là à le lier avec sa vision du messianisme et en faire un livre mystique parce que Rabbi Akiva était un mystique, c'est aller vite en besogne. Je ne dis pas qu'il n'y a pas du vrai dans ce que tu dis, je dis juste que ta conclusion est hâtive et pas nécessaire. Je pense que pour comprendre réellement le lien de Rabbi Akiva à Shir HaShirim, il faut d'abord analyser toutes les drashot qu'il en fait. Cette analyse t'amènera à la conclusion que Rabbi Akiva veut particulièrement appuyer le lien entre D'ieu et Knesset Israël (je te donne un exemple parmi tant d'autre, dans la Meh'ilta sur Yithro 6,3:
זה אלי ואנוהו" - ר' עקיבא אומר: אדבר בנאותיו ובשבחיו של מי שאמר והיה העולם בפני כל אומות העולם. שהרי אומות העולם שואלין את ישראל לומר:
'מה דודך מדוד שככה השבעתנו?' - שכך אתם מתים עליו וכך אתם נהרגין עליו? שנאמר: 'על כן עלמות אהבוך' (שיר השירים א ג) - אהבוך עד מות, וכתיב: 'כי עליך הורגנו כל היום' (תהלים מד כג). הרי אתם נאים הרי אתם גבורים בואו והתערבו עמנו. וישראל אומרים להם: 'מכירין אתם אותו? נאמר לכם מקצת שבחו: 'דודי צח ואדום דגול מרבבה' (שיר השירים ה',י'). כיון ששומעין שכך שבחו אומרים לישראל: 'נלכה עמכם', שנאמר: 'אנה הלך דודך היפה בנשים אנה פנה דודך ונבקשנו עמך'. וישראל אומרים להם: 'אין לכם חלק בו אלא דודי לי ואני לו…' (שיר השירים ב', ט"ז) 'אני לדודי ודודי לי הרועה בשושנים'".
Cf. aussi Meh'ilta Beshalah', Masseh'ta deShira, Ta'anit 4a, etc.).

On voit qu'il y a là un problème que Rabbi Akiva tente de résoudre, mais quel est-il pourquoi s'acharner à lier Israël et D'ieu et dire que c'est l'objectif central de Shir HaShirim ? Est-ce pour montrer la symbolique mystique qui se cache derrière le livre? Là encore, la réponse n'est pas nécessairement positive. Si l'on regarde attentivement dans d'autres sources, tel Avoth deRabbi Nathan (version I, chap. 1) nous verrons la chose suivante: "au début, on disait que les Proverbes, Shir HaShirim et l'Ecclésiaste étaient enterrés, en effet, ce ne sont que des allusions et ne font pas partie du canon, on s'est donc levé et les avons enterré. Jusqu'à ce qu'arrivèrent les membres de la Grande Assemblée et les ont commenté".
Quel était le problème ? Pourquoi vouloir les enterrer ? Non pas parce que ces livres n'avaient rien de sacré (sinon on les aurait jetés et non pas enterré dans une gueniza), mais parce que ces livres pouvaient être compris dans un sens "terre à terre". Le fait qu'ils aient été interprétés leur confère un statut différent – ils peuvent enfin rentrer dans le canon. C'est donc qu'il y a un sens à libérer, à conférer. Le Cantique de cantiques pouvait facilement être compris comme un livre d'amour entre le roi Salomon et ses nombreuses femmes; même en 1776, lorsqu'il traduisit ce livre en allemand Goethe voyait les choses ainsi: le plus beau chant d'amour et de nature… Rabbi Akiva devait lutter contre cela, c'est pour cela qu'il dit avec véhémence et agitation que l'on parle d'un sens mystique et non pas d'un amour physique – qu'il s'agit du Peuple Juif et de son lien si particulier à D'ieu. C'est pour cela qu'il lutte farouchement, avec témérité et menace quiconque en ferait "une chansonnette d'amour" d'en perdre son monde futur.
Certes, la halah'a, dans la mishna ne suit pas Rabbi Akiva, mais ce n'est pas le cas dans la Tossefta. Là-bas (Yadaim 2, 14) Rabbi Shimon ben Menassia tranche: Shir HaShirim rend les mains impures, car énoncée selon le Rouah' HaKodesh; Kohélet ne rend pas les mains impures, car elle provient de la sagesse du roi Salomon".
Il faut se rappeler que "stam mishna – rabbi meir" et "stam tossefta – rabbi akiva". Il y avait effectivement une discussion entre ces deux batei midrash, mais pas sur la question du sod – plutôt sur la problématique suivante : combien faut-il insister pour ne pas voir dans Shir HaShirim un cantique de l'amour "matériel".
Le midrash tanh'ouma (Tetzave 5) ramène la mishna dans Yadaim et ajoute:
"Rabbi Eliezer fils d'Azaria dit: à quoi cela ressemble-t-il? A un roi qui a pris une mesure (séa) de blé et l'a donné au boulanger en lui disant: fais sortir de là tant et tant de farine, tant et tant de froment, etc. et parmi tout cela un joli morceau de pain fin et bon, ainsi, de la même manière toutes les écritures sont saintes et Shir HaShirim est le Saint des Saints".
C'est là la sagesse supérieure à laquelle Rashi fait allusion.
De plus, si toutes les images qui montrent le lien allégorique entre le Peuple d'Israël et D'ieu sont de l'ordre su Sod, alors le deuxième chapitre du livre d'Osée, tout comme de nombreux passages dans Isaïe et Jérémie le sont clairement aussi: ils parlent aussi du lien entre D'ieu et Israël sous forme de lien entre un homme et une femme !

Il est rapporté dans le Yalkut Shimoni (Shir HaShirim, 1) une intéressante discussion entre nos Sages quant au lieu où Shir HaShirim a été énoncé:
"Rabbi H'anina bar Papa dit: à (la traversée de) la mer. Rabbi Yehouda fils de Rabbi Simon dit: au mont Sinaï. Rabbi Meïr dit: au Ohel Moed (Sanctuaire). Nos Sages (Rabbanan) disent: au cimetière. Et qui l'a dit? Selon un avis c'est l'Assemblée d'Israël. Au nom de Rabbi Nathan on dit: D'ieu dans Son grand Honneur l'a dit… Rabban Gamliel dit: les anges l'ont dit".
Que veulent dire nos Sages ? Dans un intéressant cours sur le sujet (http://www.yeshiva.org.il/midrash/shiur.asp?id=2197&cat=155) le Rav S. Israëli développe l'idée qu'il s'agit d'une même réponse: tous sont d'accord que Shir HaShirim vient montrer et noter la particularité du Peuple d'Israël dans son lien avec D'ieu. La question sur laquelle ils sont partagés est où cette particularité se dévoile-t-elle le plus ? A la traversée de la mer? Au mont Sinaï ? Au Sanctuaire? Au cimetière, c'est-à-dire dans le monde futur, ou dans un lien différent à la mort ? etc. C'est cela que Rabbi Akiva vient soulever, souligner, marquer et c'est un consensus entre les Sages. Il n'y a rien là du Sod en particulier, qui lui serait particulièrement lié, ni à sa vision de l'histoire et de l'intervention Divine dans celle-ci.

Troisièmement, ton approche des propos de Rabbi Yonathan est étonnante. Le midrash parle de "divrei hevel" qui a vraiment une connotation péjorative. De plus, qui dit que Rabbi H'iya rabba et rabbi Yonathan ne sont pas d'accords? Ils s'accordent à dire que Shlomo les a écrit les trois dans sa vieillesse, alors qu'il avait le Rouah' HaKodesh, simplement ils sont en désaccord sur l'ordre selon lequel ils ont été écrits. Rav Yonathan veut dire que Shir HaShirim a été écrit en premier, non pas pour dire que c'est un livre de jeunesse, puisqu'il s'accorde à dire que c'est un livre écrit avec rouah' HaKodesh que Shlomo n'a eu qu'à la fin de sa vie ! Il ne fait qu'exprimer sa logique concernant l'ordre de l'écriture. On ne peut arriver aux paraboles et aux vanités qu'après avoir accompli quelque chose de sérieux, avoir parlé de métaphysique profonde et transcendantale… Rabbi H'yia n'est pas d'accord et voit dans l'ordre croissant un développement, ainsi, le livre le plus important, point sur lequel Rav Yonathan est d'accord, ne vient pas au début, comme le dit Rav Yonathan, mais à la fin.

Quatrièmement, concernant le Rav Kook, je n'ai qu'un mot à dire et je le dirais gentiment: c'est un peu beaucoup tiré par les cheveux. Si tu veux connaître la vision du Rav Kook sur Shir HaShirim, je te propose ce bel article qui met en exergue et explique l'introduction du Rav Kook sur ce livre: http://www.daat.ac.il/daat/kitveyet/niv/hakdamat-2.htm
Tous deux sont effectivement des maîtres du Sod, c'est vrai que le Rav Kook admire la personnalité de rabbi Akiva, mais je ne crois pas du tout qu'ils partagent la même vision de l'histoire, ni qu'ils aient la même perception de Shir HaShirim ! J'espère pouvoir bientôt développer ce dernier point. Od h'azon laMo'ed.

Petite note: pour les hébraïsants intéressés par la critique biblique, un bel article sur Shir HaShirim: http://www.biu.ac.il/JH/Parasha/pesah/alst.html

17. yona-ghertman (site web) 27/01/2013

Cher Shmouel,

Je m'excuse de ne répondre qu'assez tardivement. Je te remercie pour ton message très érudit qui aura sans doute appris beaucoup à tous ceux qui se sont donnés la peine de le lire. Sur le fond, les éléments que tu rapportes sont tous très justes et pertinents. Cependant, aussi élaborée soit ton arguementation elle revient au final à montrer que le seul problème posé par Shir haShirim était de savoir s'il risquait ou non d'être pris au sens simple, comme une simple histoire d'amour très terre-à-terre. Je doute fort que l'insistance de R. 'Akiba ne soit motivée que par cette crainte. Peut-être que les autres Sages discuttant avec lui dans la Michna voient les choses sous cet angle lorsqu'ils admettent que Shir haShirim puisse ne pas rendre les mains impures. Ceux qui pensent le contraire ne vont pas jusqu'à s'exclamer à l'instar de R. 'Akiba que de tels propos sont à banir car il s'agit du "Saint des Saints."
L'approche que j'ai choisi pour expliquer le Midrash est celle du Rav Ashkénazi dans le "Yéfé Kol" sur le Midrash. Je suis tout-à-fait d'accord avec sa compréhension de R. Yonathan, qui, loin d'être "étonnante" comme tu le supposes, a le mérite de présenter une ouverture novatrice sur l'ordre dans lequel les livres ont été écrits en fonction de l'âge du roi Salomon. L'idée est forte, simple mais percutante : Les fioritures enrobant le sens profond plaisent dans la jeunesse. Quand le temps passe, on essaye de s'attacher plus rapidement à l'essentiel.

Quant à la critique de ce que j'ai pu écrire sur le rapport entre Rav Kook et R. Akiva, beaucoup de critiques précédentes allaient dans le même sens. Je te renvoie à ce que j'y ai répondu, les acceptant d'ailleurs en grande partie.

Merci pour ta participation d'une grande qualité aux articles et aux commentaires du SEJ.

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Date de dernière mise à jour : 11/12/2012